«Si tu privilégies la sécurité, c'est fini»: ce crack suisse arrête
Le 28 mars, vous avez disputé votre dernière compétition lors de la Coupe du monde à Silvaplana (GR). Sur les réseaux sociaux, on voyait des personnes portant des masques à votre effigie. Ils venaient d'où, ces masques?
FABIAN BÖSCH: Je ne sais honnêtement pas. Mais j’ai trouvé ça amusant. Je n’avais aucune idée de qui se cachait derrière chaque masque. En tout cas, tout le monde était là. Ma copine, mes parents, ma tante, mon parrain, ma sœur et des amis d’Engelberg.
Et ensuite, il y a eu une grande fête?
Pas excessive. Nous étions à l’après-ski jusqu’à environ 20h00. Ensuite, nous sommes descendus dans la vallée pour souper. C’était sympa, tous les athlètes et les entraîneurs étaient là. Mais je n’avais pas vraiment besoin d’une grande cérémonie d’adieu. Je reste actif dans le sport.
Sous quelle forme concrètement?
A partir de l’été prochain, comme entraîneur à l’école de sport d’Engelberg, à 60 %. Et je veux aussi réaliser des projets vidéo avec mes sponsors, surtout avec Red Bull.
Cela signifie que Red Bull s’intéresse toujours à vous, même si vous ne participez plus à des compétitions?
Chez Red Bull, il n’est absolument pas exigé de montrer ses compétences en compétition. Il y a des parachutistes qui ont 60 ans et qui ont un contrat Red Bull. Dans notre sport, cela passe beaucoup par des vidéos sur les réseaux sociaux.
Vous pouvez aussi voler avec le jet de Red Bull, comme Marco Odermatt?
Non, non. (Rires)
Pourquoi pas?
Ce n’est pas non plus le quotidien de Marco. C'était sûrement une situation particulière quand il a volé avec le jet Red Bull. Mais il existe clairement encore une différence entre les skieurs alpins et nous. Notre sport n’est pas aussi important en comparaison.
Enfant, vous vous destiniez pourtant au ski alpin. Vous vous demandez encore parfois jusqu’où vous auriez pu aller en slalom?
Ah, cette question, on me l’a déjà posée souvent… Oui, j’étais un bon skieur alpin, mais à 13 ou 14 ans. Et oui, j’ai été champion de Suisse U16 en slalom, mais cela ne veut malgré tout rien dire.
Vous auriez probablement dû prendre un peu plus de masse musculaire.
Oui, peut-être. Mais est-ce que j'aurais pu gérer en ski alpin? Je ne sais pas. Je trouve que le ski alpin est un sport cool. C’est juste que le système ne me convenait pas. On te disait très tôt ce que tu devais faire. J’ai simplement davantage apprécié la liberté du ski freestyle.
Mais vous aviez aussi besoin de discipline en freestyle.
J’ai pu faire preuve de discipline parce que j’y prenais du plaisir. Je ne sais pas combien de centaines ou de milliers d’heures j’ai passées à m’entraîner sur le trampoline dans la salle de sport à Engelberg. Simplement parce que j’aimais ça. Et non parce que quelqu’un m’avait dit d’y aller.
L’école de sport d’Engelberg veut former des athlètes capables de gagner des médailles. Vous accordiez quelle importante aux médailles?
Je suis très compétiteur, je voulais gagner une médaille à chaque fois. Mais je n’en ai exposé aucune: elles sont dans une boîte quelque part au grenier.
Ensuite vient la préparation du prochain contest et tu es quand même sous pression si l’entraînement ne se passe pas bien. Tu dois sans cesse faire tes preuves. C’est aussi ce qui m’a fasciné dans cette carrière.
Vous n’aviez que 17 ans lorsque vous êtes devenu champion du monde de slopestyle en 2015. La discipline a évolué comment depuis?
Les structures d’équipe sont clairement devenues plus professionnelles, il y a beaucoup plus de monde dans le staff. Et la densité au sommet a augmenté d’année en année. Avant, tu pouvais plus facilement te démarquer avec un trick particulier. Aujourd’hui, tu commences une saison avec une nouvelle figure, et tout le monde en a aussi une nouvelle. Tous les riders sont extrêmement forts et très proches en niveau.
Cela doit être stressant de tout le temps devoir innover.
Oui, mais ça te fait aussi progresser lorsque les autres deviennent toujours meilleurs. Si tu ne peux plus relever ce défi, tu dois te rendre compte que ce sport n’est plus fait pour toi.
- Né le 6 juillet 1997 (28 ans) à Engelberg (OW)
- Deux médailles d'or aux Championnats du monde (2015 et 2019)
- Quatre médailles aux prestigieux X Games (une d'or, une d'argent et deux de bronze).
C'est pour cette raison que vous avez pris votre retraite?
Entre autres. Je pourrais encore viser des résultats dans le top 10 pendant deux, peut-être trois ans. Mais est-ce que je veux simplement être là pour finir dans le top 10? Non. En slopestyle, je devrais intégrer des sauts de big air et progresser encore sur les rails.
Et lorsque tu privilégies tout à coup la sécurité, cela te retire aussi des chances de décrocher des médailles. Comparé aux plus jeunes, je suis simplement trop lent.
A 28 ans, on est trop lent?
C’est une évolution naturelle. J’ai pu accomplir énormément dans ce sport, je suis en bonne santé. Je ne veux pas risquer une blessure grave. La pire blessure de ma carrière a été une fracture de la clavicule. Et je ne veux pas non plus prendre la place d’un plus jeune. Comme je l’ai dit: je peux continuer à faire des projets vidéo, et c’est un grand privilège. Ce n’est pas aussi éphémère que les compétitions.
On a l'impression que la technique et l’acrobatie sont davantage valorisées que la créativité en compétition?
Le problème, c’est que… Là, nous abordons là un sujet délicat: le travail des juges. Ces dernières années, cela m’a de plus en plus dérangé.
Tout ne doit pas être réglementé, mais il faut des standards pour savoir quelles erreurs entraînent quelles déductions de points. Le meilleur exemple reste le Big Air aux Jeux olympiques.
Pourquoi?
C’était la plus grande compétition de l’année et celui qui a réalisé la meilleure performance, l’Américain Mac Forehand, a terminé deuxième. C’était la performance la plus incroyable que j’aie jamais vue à ski. Il a pris énormément de risques, il aurait clairement mérité l’or.
Et ce serait quoi, votre solution?
Je rendrais la tâche plus difficile pour les riders. En Big Air, il faudrait trois manches, et chacune devrait compter. Dès que tu fais une erreur, tu es quasiment éliminé. Il faudrait donc être beaucoup plus constant.
Parlons argent maintenant: vous avez bien gagné votre vie en tant que skieur freestyle?
J’ai clairement pu en vivre correctement. Et j’ai aussi pu mettre un peu d’argent de côté. Mais il faut vraiment performer à un niveau élevé. Je pense que les sept ou huit meilleurs en vivent bien. Ensuite, cela chute rapidement.
Vous n’évoluez donc pas dans les mêmes sphères que les stars du ski alpin?
Non, rien que les prix en compétition y sont beaucoup plus élevés. Et en ski alpin, ta valeur pour les sponsors est généralement plus élevée, car tu bénéficies aussi d’une présence médiatique si tu es dans le top 15. En ski freestyle, tu dois obtenir de très bons résultats et performer sur les réseaux sociaux.
C'est quoi l'ampleur de l’écart avec le ski alpin?
L'écart est toujours très important. Je vois bien combien de personnes sont impliquées dans le ski alpin. Il y a énormément de staff, de techniciens, d’entraîneurs, de scientifiques. Evidemment, devenir la meilleure nation de ski a un coût. Mais parfois, je me dis que l’on pourrait rationaliser un peu.
Lorsque notre équipe a obtenu une physiothérapeute, ça a été un grand pas. Mais dès qu'un athlète est blessé, une seule personne, c’est très peu.
Votre vidéo sur l’escalator aux JO 2018 a fait le buzz sur les réseaux sociaux. Vous l'expliquez comment?
C’était de la chance. Je le dis encore aujourd’hui. Bien sûr, tu peux peut-être un peu l’anticiper, mais au final, c’est de la chance. Il y a des choses qui fonctionnent toujours. Si tu descends une gravière ou une prairie à ski, ça sera toujours regardé. Je pense que le vrai défi est de rester créatif et de ne pas simplement filmer des choses qui ont déjà fonctionné.
La vidéo en question
Vous avez marqué le freestyle pendant plus d’une décennie. Mais il y a des choses que vous feriez différemment?
Non, je ne pense pas. Je n’ai pas beaucoup planifié. J’ai simplement arrêté le ski de compétition et commencé le freestyle parce que ça me plaisait. Cela a toujours été une affaire de cœur. Bien sûr, j’ai fait des erreurs et je me suis aussi violemment étalé quelque fois. Mais au final, j’ai toujours appris de ces expériences. Je n’aurais pas pu imaginer mieux.
Adaptation en français: Yoann Graber
