Kitzbühel, janvier 1969: le héros local Karl Schranz franchit la ligne d'arrivée, convaincu d'avoir remporté la descente du Hahnenkamm. Un succès à domicile sur la mythique Streif serait un nouvel accomplissement pour celui qui domine alors les épreuves de vitesse. Mais que voit-il sur le tableau d'affichage? Une deuxième place, derrière le Vaudois Jean-Daniel Dätwyler, alors qu'il avait encore plus d'une seconde d'avance au dernier temps intermédiaire.
«Pas encore», se dit Schranz, disqualifié un an plus tôt après la course des Jeux olympiques de Grenoble qu'il avait initialement remportée. «Quand j'ai franchi la ligne à Kitzbühel, et qu'on m'a dit que je n'étais que deuxième, j'en ai eu assez», a raconté il y a quelques années l'octogénaire au Spiegel. Le magazine allemand ajoutait que Schranz, furieux, est ensuite rentré à l'hôtel en claquant tout sur son passage. Il aurait été suivi par un jeune Valaisan, qui l'aurait supplié à plusieurs reprises de se calmer: «Karl, s'il te plaît, arrête-toi».
Ce jeune Suisse n'était autre que Sepp Blatter. Le Blatter que l'on associe généralement au football, en tant président de la FIFA durant de nombreuses années, mais pas à la Coupe du monde de ski. Pourtant, avant de rejoindre l'instance faitière du football mondial, Sepp Blatter a travaillé pour l'horloger suisse Longines à la direction marketing. La marque helvétique était à l'époque, comme aujourd'hui d'ailleurs, le chronométreur officiel de la Coupe du monde de ski. Blatter, aujourd'hui âgé de 88 ans, parcourait ainsi l'Europe l'hiver et dirigeait sur le circuit une équipe de plusieurs personnes.
L'ancien dirigeant nie avoir couru derrière Schranz de l'aire d'arrivée jusqu'à l'hôtel des Autrichiens. Or il confirme un problème de chronométrage ce jour-là. La mesure du temps fonctionnait à l'époque sur trois niveaux: deux systèmes électroniques indépendants l'un de l'autre, et un à la main à l'aide d'un chronographe. Dans le cas de Schranz explique Blatter, la cellule photoélectrique n'a pas fonctionné à l'arrivée, et le chronomètre manuel était tout simplement endormi.
«Nous nous sommes doutés que quelque chose n'allait pas. Et en contrôlant les temps avec l'heure de départ et l'heure d'arrivée, nous avons compris que le vainqueur s'appelait Karl Schranz», se souvient Blatter. Le futur président de la FIFA envoie alors quelqu'un à l'hôtel des Autrichiens pour informer Schranz de cette mésaventure et le faire venir à la cérémonie de remise des prix. Cependant, «il a longtemps été impossible de le calmer, puis il a fini par accepter les excuses», déclare Blatter à ce sujet. En outre, une montre lui a été offerte par la maison Longines en guise de réparation.
Il y avait aussi la presse, à qui il fallait expliquer cet «énorme gâchis». C'est pourquoi le patron de Longines, Luc Niggli, décide d'envoyer Sepp Blatter en conférence de presse, car il disposait déjà d'une grande expérience avec les médias, en tant qu'ancien chef de presse de fédérations sportives en Suisse. Le Valaisan se présente alors pour la première fois en public au monde du ski, et prononce cette phrase presque iconique: «Mesdames et Messieurs, les temps changent».
Cette mésaventure ne semble cependant pas avoir porté préjudice à Blatter. Il confie fièrement qu'il porte depuis quelques années l'insigne d'honneur en or de la ville de Kitzbühel.