A Miami depuis 34 ans, ce DJ suisse a fait danser Madonna
Ivano Bellini a beau posséder le passeport américain depuis dix ans, l’accent vaudois qui roupille en lui n’a rien perdu de sa lente rondeur, une fois face à nous et contraint de démouler quelques premières syllabes en français.
Pas mal pour un Lausannois qui, en 1991, après avoir poliment expédié un apprentissage de cuisinier pour rassurer le paternel, quittera définitivement la Suisse romande, où il s’est très vite «senti à l’étroit», pour poser ses rêves de gosse et ses vinyles à Miami, la farouche.
Trente-quatre ans plus tard, au cœur du quartier cool et (très) touristique de Wynwood, le DJ de 59 ans rayonne. La ville, bien qu’assagie depuis qu’Ivano a participé à son explosion dans les nineties, lui colle au teint: «Bienvenus dans ma ville, les Suisses! Sympa l’ambiance hivernale de Miami, non?». Ivano n’a rien du local fantasque et tape-à-l’œil. Derrière le rire gras, les verres fumés et les anecdotes prestigieuses, on a affaire à un bon type qui cache plutôt mal sa timidité. On le sent simplement apaisé et reconnaissant de pouvoir payer ses factures avec la musique.
Sur la terrasse du Panther Cafe, notre homme dégaine un gros cigare d’un élégant harnais en cuir brun, digne des années Al Capone de South Beach. Bien avant les gros bolides et les petits bikinis, l’île qui ne dort jamais était aussi bouillonnante qu’infréquentable. Une Vice City qui portait encore bien son surnom quand elle a accueilli les balbutiements américains d’un gamin qui piquait les disques et la chaîne hi-fi des parents, pour faire danser les copains dans les sous-sols lausannois.
Bien qu’il soit facile de dégainer l’idée d’un destin tout tracé, encore faut-il avoir le cran de ne pas le lâcher. A l’époque, «je devais avoir 12 ou 13 ans», impossible de lancer un tutoriel YouTube depuis un portable pour vaguement apprivoiser une table de mixage. Il a fallu affronter le monde pour en apprendre davantage sur lui.
Et celui d’Ivano s’est dilaté au même rythme que ses pupilles d’ado ébahi, dès qu’il a pu s’incruster dans des boîtes de nuit lausannoises encore trop grandes pour lui. «Je passais tous mes week-ends dans l’ombre des DJ’s, à apprendre en silence, au son d’une funk de dingue en provenance des Etats-Unis, alors que je n’avais légalement pas le droit d’être là».
Une intronisation à l’ancienne, faite de mentors, de coups du sort et d’opportunités saisies, quand les choses se transmettaient encore dans la moiteur des dancefloors plutôt que par Air Drop. Jusqu’au jour où il a fallu sortir de l’ombre et remplacer en urgence la star du St-Trop’, à Lausanne, au beau milieu de son set et à minuit passé.
Le déclic. Ivano Bellini sera DJ. Même si personne n'osait imaginer, à l’époque, en faire une carrière.
Cette carrière, il va la tailler à la main, loin du rêve, comme un artisan. D’abord en dégoupillant des discos mobiles dans sa Romandie natale, puis en prenant carrément les rênes du célèbre St-Trop, à même pas 16 ans, «avec ma fidèle bande de potes, pour faire tourner la baraque quelques mois avant sa fermeture définitive». La suite, elle, va aller vite.
Voire même un peu trop.
En quelques petites années, DJ Ivano Bellini fera trembler tous les clubs où il a toujours rêvé de mixer, en devenant un acteur incontournable des nuits helvétiques. Avec, déjà, le sentiment d’avoir faire le tour et la fringale de croquer dans ce monde qui bouillonne loin de ce cocon trop calme et poli pour son tempérament. «J’aurais pu continuer à faire le tour de la Suisse indéfiniment, rejouer dans les mêmes clubs, attendre qu’un autre sorte de terre ou viser ailleurs», nous dit celui qui deviendra plus tard le résident du mythique club Space de Miami, avec ses Sunrise Sessions.
Curieusement, ce n’est pas l’American Dream classique qui l’a éloigné de la Suisse et catapulté en Floride, mais un premier voyage en Amérique du Sud, au début des années 90, dans le baluchon de son meilleur ami.
«J.Lo se la pétait»
Gourmand, curieux et plutôt débrouillard, Vice City lui fera les yeux doux une année plus tard, dans ce qui ne devait être qu’un petit saut de puce pour les vacances. Le coup de foudre et un furieux pressentiment: South Beach deviendra la capitale des nuits mondiales, l’épicentre du lâcher-prise, de la noce éternelle et d’une certaine idée de l’hédonisme. Alors que Downtown n’était encore qu’une vaste étendue fantôme, souvent dangereuse, «ghetto et un peu craignos», l’île faisait fantasmer les riches.
Et le Lausannois en sait quelque chose. Au cœur des années 90, il fera danser les foules de South Beach tous les soirs, là où on pouvait croiser des stars hollywoodiennes en transe, devant les boîtes, au petit matin. Un gratin que le DJ va côtoyer de près grâce à sa musique, notamment au club Bash, dont les proprios, excusez du peu, n’étaient autres que l’acteur Sean Penn et Mick Hucknall, chanteur du groupe Simply Red.
Et, forcément, quand un club est considéré comme branché, le suivant se presse déjà au portillon pour lui piquer son statut: «Après le Bash, j’ai bossé pour la boîte d’à côté, qui m’a débauché. C’est là que j’ai côtoyé des gens comme Madonna, Jennifer Lopez, Prince, une période de dingue».
S’il nous avoue dans un éclat de rire que «J.Lo était très chiante et se la pétait beaucoup», la plupart des célébrités de ces années-là se montraient «accessibles, cool et venaient simplement faire la fête», sans s’entourer d’une armée de garde du corps: «Une autre époque, sans risque, car les smartphones n’existaient pas, où les stars n’allaient pas en boîte pour se faire voir et réserver un carré VIP loin de la foule».
Jusqu’à ce fameux soir où Ivano Bellini a dû donner des conseils musicaux à la femme de... Prince.
C’est en bon professionnel et un poil impressionné par la «plus belle femme qu'il ait vue de sa vie» qu’Ivano diffusera cette démo «pas mal, mais pas tellement compatible avec l’ambiance du moment dans le club». Pour faire passer la pilule à son audience et malgré tout honorer cette requête de luxe, il glissera un beat à lui en fond sonore. Madame Prince est «aux anges»: «Elle voulait savoir ce que j’en pensais et je lui ai dit que, pour que la chanson passe en boîte, il faudrait la faire remixer par un producteur, mais la voix et la mélodie est super».
Après l’avoir remercié, Mayte lui proposera le plus simplement du monde de saluer son mari, qui «se cachait juste derrière la porte». Une anecdote, parmi tant d’autres, livrée sans bomber le torse, en humble témoin et acteur d’une époque «fantastique et révolue.
Les Etats-Unis d’Ivano, de Bush père à Trump 2
Aujourd’hui, à l’aube d’une soixantaine qui ne se soupçonne pas, Ivano Bellini est un Américain. Dans l’âme, sur le passeport et les bulletins de vote qu’il peut remplir depuis dix ans. Le citoyen d’un pays qu’il a vu changer, au rythme des tendances, des présidents et des catastrophes. Où le rêve américain, celui qui a poussé les Etats-Unis vers le haut, n’a plus tout à fait la même saveur. «Les gens ici sont lassés et un peu fatigués. Il y a une certaine désillusion, un ras-le-bol généralisé.»
Le coût de la vie qui enfle et les tensions politiques se sont immiscés jusqu’à son quotidien. Et pas seulement parce que sa prime maladie «a doublé en une année». Si Donald Trump bouleverse la marche du monde, il secoue également l’entourage d’Ivano.
A un moment de son aventure américaine, le DJ collectionnait les allers-retours entre Miami et Big Apple, là où son ex-femme bossait dans l’immobilier: «A New York, tout le monde a toujours considéré Trump comme un bouffon, un clown. Personne n’aurait pu croire un instant qu’il pouvait sérieusement envisager la présidence des Etats-Unis», nous explique ce couche-tard qui, un certain 11 septembre 2001, a été tiré du lit par des coups de fil incessants, alors qu’il dormait dans le Queens.
Un drame qui «avait soudé profondément tous les Américains, mais c’est fini tout ça. Aujourd’hui, le pays est littéralement déchiré entre les extrêmes».
Mais pas de quoi inciter l’ancien Lausannois à plier bagage pour retrouver la place de la Riponne, même s’il revient en Suisse chaque hiver pour skier, mixer et avaler une fondue. S’il fait toujours vibrer Vice City, notamment chez Gisele, un bar branché de la ville, tous les samedis soirs, Ivano Bellini partage désormais son expérience avec la relève, en donnant des cours à la Miami DJ Academy, «une opportunité que l’on n’avait pas il y a trente ans».
Après avoir propagé ses sons de Las Vegas à Ibiza, en passant par la Californie, l’Europe et l’Amérique du Sud, l’artiste le plus vaudois de Miami se voit bien entamer l’after de son existence en Colombie, là où la vie est plus abordable - mais tout aussi gorgée de soleil.
