«Poutine est un tyran absolument trivial» et voici comment il fonctionne
L'écrivain Alexander Estis est né en 1986 à Moscou. Il a grandi à Hambourg et vit depuis 2016 à Aarau. Dans son dernier livre, Schergenstaat Russland (que l'on pourrait traduire par La Russie, cet Etat d'hommes de main), il explique pourquoi les jugements hâtifs sur le peuple russe sont trompeurs, et pourquoi la propagande et la répression laissent peu de place à la résistance.
Quelle responsabilité le peuple russe porte-t-il dans la guerre en Ukraine?
Alexander Estis: La responsabilité collective de la population est absolue.
Malgré tout, plus on descend dans la hiérarchie, plus la responsabilité diminue. La principale responsabilité repose sur les élites politiques, les services secrets, l’armée et les oligarques. Au sein de la population ordinaire, on trouve notamment des nationalistes radicaux qui soutiennent activement la guerre. D’autres aspirent certes à la paix, mais partagent des prétentions impérialistes, estimant par exemple que le Donbass devrait appartenir à la Russie. Et il existe une minorité clairement opposée à la guerre, mais qui ne trouve pas d’écho.
Vous déplorez que beaucoup, en Occident, interprètent mal les Russes. Que reprochez-vous précisément aux observateurs occidentaux?
Souvent, l’Occident sous-estime l’hétérogénéité de la société russe. Lorsqu’il est question «des Russes» ou de leur «volonté», cette généralisation occulte des différences essentielles dans les réalités de vie, les peurs et les visions de l’avenir.
Quelle en est la conséquence?
Les uns diabolisent les Russes de façon globale et se mettent en quête des abîmes de leur âme, du «méchant ours russe». Cela est tout aussi trompeur que l’apologie des défenseurs de Vladimir Poutine et de la Russie. Comme Roger Köppel (réd: le rédacteur en chef de la Weltwoche), ils se rendent à Moscou puis affirment que tout n’est pas si grave, que la Russie est libre, sans la moindre compréhension de la manière dont cette société souffre, consciemment ou inconsciemment.
Vous venez de publier un livre dans lequel vous décrivez en détail la nature de la société russe. Ce travail d’éclairage était-il votre principal moteur au moment de l’écrire?
C’était d'abord une manière de faire face à la guerre.
En même temps, l’image de la Russie que beaucoup, y compris des soi-disant experts de la Russie, ont en Occident ne correspond pas à la réalité. Je voulais opposer quelque chose à cela, en tant que personne qui connaît le pays de l’intérieur et qui entretient des contacts dans sa société.
Dans la préface de votre livre, vous écrivez que vous êtes avant tout écrivain et non journaliste. Alors pourquoi avoir choisi le reportage?
J’avais déjà écrit deux ouvrages de fiction en lien avec la Russie. Au fond, j’avais presque tourné la page. Un travail littéraire sur un tel sujet exige énormément de temps, d’approfondissement et une certaine distance. Pour ce livre, c'est l’actualité qui été déterminante.
La société est-elle touchée par la guerre en Ukraine?
Au début de la guerre, les nouvelles se succédaient à un rythme effréné, et cela continue encore aujourd’hui. La fascisation pour la politique et la société russes progresse à une vitesse fulgurante. On adopte une loi après l’autre, des personnes sont arrêtées, des médias fermés. Chaque information suscite l'indignation, et le sentiment qu’il faut y opposer quelque chose. Cela engendre des formes de travail et des routines tout à fait différentes de celles qu’exige l’écriture littéraire.
Dans l’un de vos essais, vous appelez à devenir «compréhensif vis-à-vis de Poutine». Comment faut-il comprendre cela?
Il s’agit bien sûr d’un appel délibérément provocateur. Justement, ceux que l’on qualifie de «compréhensifs envers Poutine» sont en réalité ceux qui comprennent le moins Vladimir Poutine en tant que personne et en tant que produit d’un système déterminé. Ils ont de l’indulgence pour lui, mais ne comprennent pas sa nature. Beaucoup de ce qu'il dit se perd d’ailleurs dans la traduction, notamment lorsqu’il recourt à l’argot criminel.
Que pouvons-nous faire pour mieux comprendre Vladimir Poutine?
Il faut avant tout écouter celles et ceux qui connaissent le système russe par leur expérience, le plus souvent douloureuse. L'opposition politique, les journalistes et les chercheurs qui ont fui la Russie de Poutine. Ceux-ci saisissent souvent mieux les logiques internes et surtout les nuances que les experts occidentaux. Même si certains d’entre eux véhiculent, à mes yeux, une image trop optimiste de la Russie.
Parfois, cela arrive à cause d'une mauvaise interprétation, parfois en raison de leur agenda. Vladimir Poutine ne respecte pas les accords parce qu’ils ont été conclus, mais uniquement lorsqu’ils servent ses intérêts ou lorsqu’il y est contraint. Ceux qui le présentent autrement se trompent, ou trompent le public.
Vous le décrivez vous-même comme un «voyou des rues formé par les services secrets». A quel point cette combinaison est-elle dangereuse?
Elle est extrêmement dangereuse. Poutine vient d’un milieu criminel marqué par une propension à la violence, l’absence de principes et la loi du plus fort. Sa formation au sein des services secrets a professionnalisé cette agressivité et l’a rendue exploitable stratégiquement.
Ce qu’il dit correspond rarement exactement à ce qu’il pense, ses propos servent des objectifs de communication intérieure ou extérieure. Les responsables politiques occidentaux prennent souvent ses déclarations beaucoup trop au pied de la lettre.
Qu’est-ce qui le motive?
Je m’efforce d’éviter les interprétations psychologiques. C'est le travail des psychologues de savoir si Vladimir Poutine est narcissique, sociopathe ou paranoïaque. A mes yeux, ce qui le motive est trivial, c'est une soif insatiable de pouvoir. Ses motivations et ses méthodes sont celles d’un voyou de rue qui veut contrôler davantage d’îlots urbains, et celles d’un fonctionnaire corrompu qui s’est hissé dans le système à force d’intrigues politiques.
Ses contradictions ne sont pas le fruit du hasard, mais l’expression d’un opportunisme. Il dit ce qui sert son pouvoir dans une situation donnée.
Il ne suit que sa propre philosophie?
Il existe bien sûr des composantes idéologiques dans ses actions, comme sa conception de la grandeur russe et le ressentiment lié à l’effondrement de la grande puissance. Mais tout cela semble manifestement graviter autour du désir d’être perçu comme puissant et dangereux, que ce soit en tant que personne ou à travers son pays.
Un jour ou l'autre, les Russes cesseront de le soutenir.
C’est un point absolument central. Depuis l’époque des tsars, les Russes forment une société qui a été éprouvée par la souffrance de façon extrême. La vie du citoyen ordinaire a toujours eu peu de valeur. Dans le même temps, la population est massivement intimidée. La plupart se disent que tant qu’ils ne sont pas directement concernés, ils restent à l’écart. Et lorsqu’ils le sont directement, il est bien sûr trop tard.
Qu'arrive-t-il ensuite?
Cela conduit à l'isolement, au retrait de la vie politique et au repli sur soi. A cela s’ajoute le fait que beaucoup luttent pour leur survie quotidienne. Face à leur existence misérable, la guerre ne leur apparaît parfois même pas comme l’abîme qu’elle est en réalité.
La guerre semble même être une opportunité en Russie.
Mais il y la perspective d’une compensation financière. À la fin, on dit que le fils a fait quelque chose pour la patrie et pour la famille. On voit passer ces interviews de mères, et du ce point de vue humaniste et occidental, cette froideur avec lesquelles certaines d'entre-elles parlent de leur enfant tué est à peine compréhensible.
Que doit-on comprendre de ces situations?
Cela montre à quel point l’endurcissement est profond. Il faut comprendre qu’en Russie, il est à peine envisageable qu'un mouvement de protestation d’ampleur se mette en place. La plupart des opposants vivent depuis longtemps en exil, et depuis l'assassinat d’Alexeï Navalny, il n’y a plus de figure de proue capable de rassembler les gens.
Vous écrivez que ce processus a commencé bien plus tôt. Quel rôle joue la propagande?
Répression et endoctrinement agissent de concert, comme les deux branches d’une tenaille. Cela rend la résistance sociale presque impossible et extrêmement improbable. Même de vastes réseaux d’opposition, s’ils existaient, auraient du mal à agir, tant l’Etat est rompu à l’art d’écraser les protestations.
La répression est-elle partout désormais?
Un changement ne serait envisageable que si une partie de l’armée se retournait contre les dirigeants, mais cela reste peu probable. Le mécontentement diminue à mesure que l’on monte dans la hiérarchie. Celui-ci existe surtout parmi les simples soldats, presque pas dans les rangs supérieurs. En Russie, une évolution pourrait le plus vraisemblablement survenir après des succès militaires de l’Ukraine.
Traduit de l'allemand par Joel Espi
