Ces Romands ont réussi le chrono qui «marque les esprits»
Récemment, alors que nous échangions avec une athlète sur des profils qui pourraient mériter un article, elle nous glisse au sujet d’un coureur: «Ce serait intéressant de faire un sujet sur lui. Personne n'en parle, alors qu’il est descendu sous les 30 minutes sur 10 km.» La remarque nous a interpellés. Comme si ce chrono faisait office de carte de visite. Comme si passer sous la barre des 30 minutes chez les hommes ne constituait pas seulement une performance, mais un seuil symbolique: celui qui sépare les très bons coureurs de ceux qui entrent dans une autre catégorie.
Alors, que représente vraiment un tel chrono? Dans quelle mesure change-t-il la perception que le coureur a de lui-même, mais aussi le regard que les autres portent sur lui? Et surtout, quelles portes ouvre-t-il pour la suite? Pour le comprendre, nous avons donné la parole à trois coureurs romands qui ont franchi cette barrière, encore jamais atteinte par une Suissesse (le record national féminin est détenu par Fabienne Schlumpf en 32’01).
Tous reconnaissent d’abord la portée symbolique de ce seuil des 30 minutes. «C’est clairement une barrière mythique, assène le Valaisan Loris Pellaz. Plus jeune, je pensais que c’était inaccessible. Puis, quand j’ai compris que ça ne l’était pas, c’est devenu un objectif.» Un objectif atteint en janvier 2024, lorsqu’il a claqué 29’39 à la Prom’Classic de Nice. Depuis, il n’a plus jamais couru de 10 km. Comme s’il avait débloqué un niveau dans un jeu vidéo et que, une fois la mission accomplie, l’envie était retombée. «Courir 29’25 au lieu de 29’39, ça ne me motive pas suffisamment», admet-il sans fausse modestie.
Le traileur vaudois Adrien Briffod considère la barre des 30 minutes comme «la grosse frontière que chaque athlète de pointe rêve de franchir au moins une fois dans sa carrière». Lui y est parvenu à plusieurs reprises entre 2020 et 2025. Et pour mesurer ce que représente réellement un chrono sous les 30 minutes, il raconte une anecdote:
Celle-là même que le triathlète vaudois Maxime Fluri a franchie en 2023 à Lausanne. «Descendre sous les 30 minutes, ça marque les esprits», estime-t-il, ajoutant qu'une telle performance change aussi quelque chose pour celui qui la réalise.
Avec l’évolution des chaussures, mais aussi des méthodes d’entraînement et de la nutrition, les coureurs vont aujourd’hui plus vite qu’autrefois. Ils sont donc plus nombreux à intégrer le cercle très fermé des moins de 30 minutes sur 10 km. Pour autant, la marque n’a rien perdu de son aura. Et ce n’est pas près de changer, estime Loris Pellaz:
Facile, vraiment? Seulement pour une poignée d’élus. Car à ce niveau, rappelle Maxime Fluri, les secondes deviennent de plus en plus difficiles à aller chercher.
Pour devenir un «sub 30», il est important de bien choisir sa course, rappellent nos interlocuteurs. «Il y a des 10 km où il y a peu de densité et où tu dois faire le tempo presque tout seul, ce qui est usant. Il vaut donc mieux choisir une course avec un niveau élevé de sorte à suivre le groupe de tête», estime Adrien Briffod.
«J’aime beaucoup les courses populaires en Suisse, mais quand je voulais courir au chrono, je suis directement allé en France, là où il y a des pelotons intéressants. On gagne beaucoup à ne pas devoir faire soi-même l’allure», abonde Loris Pellaz, qui constitue un cas un peu à part: sa progression a été fulgurante, puisqu’il est passé de 31’40 à 30’08 en seulement 18 mois. Son secret? Un changement radical dans sa manière de s’entraîner.
Cette évolution a changé sa vie d'athlète. Car ce qui sépare les «sub 30» de ceux qui sont à 32 minutes ou un peu plus, ce ne sont pas seulement quelques minutes au chronomètre. C’est aussi une autre place en compétition.
Pour tenir un autre rôle dans la course et descendre sous les 30, il faut donc bien choisir son épreuve et beaucoup s’entraîner. Mais pas seulement: il faut également savoir gérer son effort. Et sur 10 km, ça passe notamment par la capacité à tenir une allure régulière, selon Adrien Briffod, qui avait franchi la mythique barre pour la première fois sur piste. «Je savais exactement quel temps je devais faire à chaque tour.»
Loris Pellaz, lui, a opté pour une tout autre stratégie. Plutôt que de lisser son effort, il est parti vite. Très vite. Au 9e kilomètre, il comptait encore 20 secondes d’avance sur un chrono sous les 30 minutes. «À ce moment-là, je savais que j’allais réussir. Mais avant, on n’est jamais vraiment sûr. Sur un 10 km, les cinq premiers kilomètres passent généralement très bien, puis ça commence à devenir dur. C’est surtout entre le 6e et le 9e qu’on peut perdre beaucoup de temps.»
Preuve qu’il n’existe pas de recette unique en matière de stratégie de course, Maxime Fluri a choisi une autre voie pour passer sous les 30 minutes: se fier à ses sensations et à la dynamique du peloton. «Pour moi, réussir à passer sous les 30, c’est surtout choisir une course où il y a de la concurrence. Des adversaires capables d’imprimer un gros tempo et de me pousser à les suivre.»
Si certains coureurs misent sur la régularité, un départ rapide ou la force du peloton, tous racontent la même chose: ces quelques secondes gagnées ne changent pas seulement un chrono. Elles modifient la place du coureur dans la course, le regard des autres et, surtout, celui qu’il porte sur lui-même. Voilà sans doute pourquoi, malgré l’évolution des performances, la barre des 30 minutes conserve une telle aura.
