Voici pourquoi la Suisse est si forte en athlétisme
Deux médailles de moins qu’il y a deux ans, aux Championnats d’Europe de Rome. Une déception? Loin de là. À Birmingham aussi, l’athlétisme suisse a continué de surfer sur la vague du succès. Avec des premières historiques, des records et des performances de très haut niveau. Et surtout une confirmation: grâce à une élite toujours plus dense, la Suisse peut désormais se permettre de terminer cinq fois au pied du podium sans que le bilan en pâtisse.
Outre ses sept médailles, la délégation helvétique a décroché 20 places dans le top 8, un record sur le plan qualitatif. Les 67 athlètes qualifiés pour ces Européens constituent, eux, un nouveau sommet quantitatif. La comparaison avec les neuf médailles remportées à Rome en 2024 doit d’ailleurs être relativisée: cette année-là, pour de nombreuses stars européennes, les Championnats d’Europe n’étaient qu’une étape sur la route des Jeux olympiques. Cette saison, Birmingham représentait en revanche le grand rendez-vous de l’année pour l’athlétisme continental.
Top 10 - Le tableau des médailles:
Parmi les moments appelés à entrer dans l’histoire figurent la première médaille suisse en relais, la présence simultanée de trois Suissesses dans une même finale européenne – sur 800 mètres – ainsi qu’une participation dans un nombre de disciplines encore jamais atteint. Autre motif de satisfaction: depuis plusieurs années, les performances de pointe sont remarquablement équilibrées entre les femmes et les hommes.
Et il est tout aussi frappant de constater qu’après Ditaji Kambundji, sacrée championne du monde à Tokyo en 2025 à seulement 23 ans, c’est une autre jeune athlète, Audrey Werro, 22 ans, qui suscite aujourd’hui les plus grands éloges et les émotions les plus fortes. L’athlétisme suisse évolue à un niveau jamais atteint. Une phrase que l’on pourrait presque ressortir chaque saison. Rien n’indique que cette progression soit arrivée à son terme. Elle pourrait même se poursuivre. Mais comment expliquer une telle réussite?
Dans le sport suisse, l’athlétisme dispose d’un modèle de soutien unique et d’un paysage d’entraînement sans véritable équivalent. Les athlètes des cadres nationaux reçoivent de la fédération une aide financière qu’ils peuvent utiliser avec une grande liberté pour développer leur carrière. À ce jour, personne ne semble l’avoir détournée pour s’offrir des vacances aux Maldives ou une Porsche.
Les athlètes restent largement maîtres de leur parcours. Très peu choisissent de rejoindre des groupes d’entraînement à l’étranger, comme l’a fait récemment Timothé Mumenthaler. La majorité des talents et de nombreuses figures de proue continuent de s’entraîner dans les structures de leur club. La Suisse compte ainsi une multitude de petites pépinières réparties sur l’ensemble du territoire. Audrey Werro a par exemple pour base le CA Belfaux, au nord de Fribourg, tandis que Simon Ehammer s’entraîne au TV Teufen, en Appenzell.
Mais le succès fait aussi grimper les exigences en matière d’encadrement professionnel. Or dans l’athlétisme suisse, la plupart des entraîneurs travaillent encore de manière largement bénévole. Un décalage s’est donc creusé entre la professionnalisation croissante des athlètes et la disponibilité de leurs coachs.
La fédération a réagi. Elle investit dans des centres régionaux de performance et intègre progressivement certains entraîneurs ayant fait leurs preuves auprès des meilleurs athlètes dans ses propres structures, en leur proposant notamment des postes à temps partiel comme entraîneurs fédéraux.
La prochaine étape consiste désormais à mieux connecter cette mosaïque unique de centres de formation et de savoir-faire. Ditaji Kambundji partage aujourd’hui son entraînement entre des spécialistes basés à Berne et à Bâle. Sa sœur Mujinga se rend régulièrement à Zurich pour travailler avec l’entraîneur national du sprint.
Le risque d’un système aussi décentralisé est que chaque cellule finisse par penser qu’elle détient, à elle seule, la bonne méthode. L’objectif est donc de renforcer les échanges de compétences et de favoriser davantage le partage des connaissances.
Le modèle de l’athlétisme suisse fonctionne remarquablement bien. Il s’agit aujourd’hui du sport d’été le plus performant du pays. Mais chaque nouvelle étape de professionnalisation coûte de l’argent. L’an dernier, les clubs ont accepté une forte hausse de leurs contributions à la fédération. Cette mesure permet de combler les besoins actuels, mais elle ne suffira pas à financer ceux de demain.
Swiss Athletics devra donc ouvrir un débat de fond: qui doit assumer quelle part du coût de cette réussite? La fédération, les clubs, les sponsors, les mécènes ou les athlètes eux-mêmes? Car les Championnats d’Europe de Birmingham ont livré une conclusion très claire: la Suisse peut encore faire mieux. Mais le succès, lui, n’est jamais gratuit.
