Recevoir des sextoys? Encore un grand jour pour le journalisme
Ce matin, j'ai reçu deux colis.
Dans le premier, deux stimulateurs clitoridiens haut de gamme, envoyés par une agence qui signe son communiqué de presse par un sobre et ambitieux «Pour le plaisir».
Dans le second, des sucettes goût «bite». Une dizaine, soigneusement emballées dans du plastique transparent, accompagnées de petites chips de protection en polystyrène.
Je ne sais pas exactement à quel moment ma boîte aux lettres, et par extension, mon existence professionnelle, a basculé dans cette réalité. But here we are.
Debout devant mon bureau, en train de déballer des sucettes goût bite en jean et tongs (oui, chez watson on a le droit de bosser en tongs, les banquiers keskiyaaa), pendant que quelque part, dans une autre rédaction, un confrère ou une consœur reçoit probablement un essai sur les tensions géopolitiques en mer de Chine.
La journaliste que les RP n'arrivent plus à cerner
Il faut dire que je ne leur facilite pas la tâche.
Un jour, un article sur une décision politique en terres vaudoises. Le lendemain, yours truly vous pond une prose sur une tendance TikTok éclatée. Entre deux, les doigts glissent sur le clavier pour vous proposer un coup de gueule sur un marathon où on ne m'a pas assez filé à boire, une critique de restaurant, une autre sur une série Netflix, une vidéo bizarre, et enfin un sandwich goût gâteau d'anniversaire.
Alors forcément, au bout d'un moment, les agences de communication lâchent l'affaire. Elles arrêtent d'essayer de comprendre, elles envoient des trucs (oui, une partie du job consiste à «recevoir des trucs» et «écrire des trucs sur certains de ces trucs»). Un peu de tout. Un peu n'importe quoi. Mais toujours avec une forme de logique invisible. On sent qu'ils se disent:
Et c'est ainsi que je me retrouve, un lundi matin, à tenir dans une main une poignée de sucettes goût bite, «le bon goût du bout», précise l'étiquette, et dans l'autre un Womanizer Premium 2, «14 niveaux d'intensité» et «technologie Pleasure Air».
«Encore un grand jour pour le journalisme», vous dites-vous probablement.
Entre le sérieux et le franchement improbable
Ce qui est fascinant, ce n'est pas tant le contenu du colis. C'est le grand écart permanent.
Dans la même journée, il est ainsi possible de passer d'un sujet sur la politique vaudoise à un débat sur l'impact écologique d'un marathon, puis photographier des sextoys entourés de sucettes goût bite pour illustrer un article, et enfin (se) terminer par un sujet votations-bobos-lausannois.
Et tout ça, sans que ça ne choque personne. Ou plutôt, sans que ça ne choque plus. Parce que c'est aussi ça, aujourd'hui, être journaliste dans un titre généraliste. Encore pire (ou encore mieux, c'est selon) si c'est dans un média étrange et fuchsia comme watson.
Naviguer entre les registres. Passer du grave au léger, du sérieux à l'improbable, sans transition et sans logique. Parfois, ça donne des choses très pertinentes. J'ai pas d'exemples, mais ça arrive.
Et parfois… ça donne ça.
Une forme très contemporaine de liberté
Alors oui, il y a quelque chose d'absurde (et d'un peu poétique, aussi) dans tout ceci.
Je me dis que mes arrière-grands-mères, qui se sont battues pour travailler, voter, s'exprimer, n'avaient probablement pas en tête ce genre de scène. Leur descendante, en train d'aligner des sucettes goût bite autour de deux stimulateurs clitoridiens pour «faire une jolie photo».
Et en même temps, difficile de ne pas sourire. Parce qu'au fond, il y a aussi quelque chose de très libre dans tout ça.
La liberté d'écrire sur ce qui nous entoure, même quand c'est étrange, trivial ou franchement borderline. La liberté de ne pas être assignée à une seule case. La liberté, aussi, de trouver du sens, ou au moins du plaisir («pour le plaisir» comme le disait le communiqué) dans ce joyeux bordel.
Alors non, je ne sais pas exactement ce que les agences de communication pensent que je fais. Mais visiblement, elles pensent que je peux gérer à la fois des sucettes goût bite et des Womanizer. Et quelque part, je crois qu'elles n'ont pas complètement tort.
Alors non, ce n'est peut-être pas l'image la plus noble du journalisme. Mon job, ce n'est pas seulement d'informer. C'est aussi de raconter le monde tel qu'il est. Parfois sérieux, parfois absurde, et parfois… un peu des deux à la fois. Aujourd'hui, c'était clairement un peu des deux.
