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Luca Fiorina a une mission: trouver la pépite suisse qui deviendra une superstar mondiale et qui permettra à la Nati de devenir encore plus forte.
Luca Fiorina a une mission: trouver la pépite suisse qui deviendra une superstar mondiale et qui permettra à la Nati de devenir encore plus forte. image: valentin hehli/shutterstock

La Nati veut son Kevin De Bruyne, ce recruteur doit le trouver

L'équipe de Suisse n'a jamais eu de superstar du foot, contrairement à des nations de son niveau. La Belgique a De Bruyne alors que Lewandowski fait les beaux jours de la Pologne. Pour remédier à ce problème, l'ASF et son manager des talents, Luca Fiorina, ont lancé un nouveau programme.
25.03.2022, 17:07
Dominic Wirth / ch media

Deux adversaires arrivent en trombe, le défenseur garde son calme et relance proprement. «Toutes ses décisions sont bonnes», analyse Luca Fiorina. Il hoche la tête, satisfait. Le numéro 5 lui a plu.

Voilà qui en dit déjà long sur cet homme qui, en cette froide journée de mars, jette un coup d'œil sur ce terrain de football, au centre sportif national de la jeunesse à Tenero (TI). Emmitouflé dans sa doudoune estampillée ASF, il est attentif à des choses qui échappent aux autres. Il n'est pas sur le terrain, mais à côté. Il ne donne pas non plus d'ordres aux jeunes footballeurs. Fiorina est simplement là et observe, comme il l'a souvent fait dans sa vie. Parfois, il note quelque chose, comme il vient de le faire après cette passe du numéro 5.

Au bord des terrains, Luca Fiorina ne donne pas d'ordres aux jeunes joueurs, mais se contente de prendre des notes.
Au bord des terrains, Luca Fiorina ne donne pas d'ordres aux jeunes joueurs, mais se contente de prendre des notes.image: VAlentin Hehli

On peut comparer ce quadra zurichois à un directeur d'une mine de pierres précieuses. De nombreuses personnes en recherchent dans tout le pays pour lui. Il choisit celles qu'il veut polir, dans l'espoir qu'elles finissent par briller.

Maillots trop larges et injustices

En fait, Fiorina (47 ans) ne s'intéresse pas aux pierres précieuses, mais aux talents du football. En 2020, il a pris en charge la gestion des jeunes pépites au sein de l'Association suisse de football (ASF). Elle a alors décidé de professionnaliser ce domaine. Fiorina en est devenu le chef suprême.

Environ 2000 jeunes de tous âges sont sur le radar de la fédération et du Zurichois, qui s'est fixé un grand objectif: il veut que la Suisse sorte, elle aussi, un joueur hors du commun. Ou, en d'autres termes, une star mondiale. Des pays qui ont un niveau comparable au nôtre y sont parvenus: la Belgique a Kevin De Bruyne, la Suède a Zlatan Ibrahimovic et Robert Lewandowski fait les beaux jours de la Pologne. La Suisse, elle, n'a aucun footballeur de ce calibre. Le programme Footuro 2.0 doit remédier à cette lacune. C'est un peu le bébé de Luca Fiorina et de ses collègues de l'ASF. A Tenero, il observe des joueurs susceptibles d'y participer.

Avoir un joueur de la trempe de Kevin De Bruyne serait très utile pour la Nati.
Avoir un joueur de la trempe de Kevin De Bruyne serait très utile pour la Nati.image: keystone

Sur le terrain, les 26 jeunes footballeurs nagent dans leurs équipements trop grands. Pour ces garçons nés en 2007, c'est un jour particulier: ils sont désormais internationaux suisses, niveau M15. Une consécration qui aurait été impossible il y a quelques années. Non pas parce qu'ils ne savent pas jouer au foot. Mais parce qu'ils sont trop petits ou trop fluets.

Luca Fiorina fait défiler quelques photos sur son ordinateur. Sur l'une d'elles, deux jeunes footballeurs: l'un fait deux têtes de plus que l'autre. «Le jour et la nuit, un homme et un garçon», résume le recruteur. Pourtant, ces deux garçons sont nés la même année.

La différence est criarde. Injuste, surtout, sur un terrain de foot. Et pourtant, ces deux juniors se battent pour les mêmes places dans les équipes nationales des moins de 18 ans. La plupart du temps, ce sont les garçons les plus développés physiquement qui les obtiennent. Et c'est un problème, parce que la sélection ne dépend pas que des qualités balle au pied, mais aussi du gabarit. Or, il peut encore évoluer avec les années.

Les membres de l'équipe nationale de développement tardif M15, ici lors d'un match d'entraînement à Tenero, n'ont aucune chance physiquement contre leurs collègues du même âge.
Les membres de l'équipe nationale de développement tardif M15, ici lors d'un match d'entraînement à Tenero, n'ont aucune chance physiquement contre leurs collègues du même âge. image: valentin hehli

Alors quand Fiorina regarde un match de foot, il essaie de faire abstraction du physique. La décision tactique plutôt que la vitesse. L'intelligence de jeu plutôt que le physique.

Les sélections nationales juniors en Suisse montrent à quel point le développement physique est encore un critère fondamental. Les joueurs nés au cours de la première moitié de l'année y sont beaucoup plus nombreux. Ce n'est pas anodin pour les adolescents, dont le gabarit peut changer radicalement en seulement quelques mois. En M17 par exemple, le rapport est de 16 à 4 (17 à 6 pour d'autres volées), et ce bien que les naissances soient réparties de manière égale sur tous les trimestres.

Les frêles n'ont plus (trop) besoin de mettre l'épaule

Autrement dit, la Suisse n'encourage pas toujours les meilleurs footballeurs, mais ceux qui ont un avantage grâce à leur développement physique. Et c'est un souci: avec ses huit millions d'habitants, la petite Suisse ne peut pas se permettre de laisser passer la moindre pépite entre les mailles du filet.

L'ASF s'en préoccupe depuis longtemps: il y a quelques années, elle a créé une équipe nationale M15 dite de «développement tardif». Les garçons de Tenero en font partie. Ils n'auront guère de chance cet été, lorsque le cadre de l'équipe M16 sera établi. Mais, au moins, ils ont déjà une expérience en sélection. Elle leur donne du courage et de la motivation. Et l'un ou l'autre d'entre eux figurera sur la liste que Fiorina est en train de dresser. Celle-ci comportera une vingtaine de noms, qui profiteront du programme Footuro 2.0. Huit à dix joueurs seront finalement sélectionnés. Depuis peu, quelques places sont réservées aux joueurs en retard physiquement.

Le programme Footuro 2.0 donne désormais une place de choix aux pépites au développement physique tardif.
Le programme Footuro 2.0 donne désormais une place de choix aux pépites au développement physique tardif.image: Valentin Hehli

Les élus bénéficieront d'un traitement de faveur: un suivi étroit par Fiorina et les coachs dans les clubs, des tests de performance réguliers, des séances chez des psychologues du sport, des programmes d'entraînement individualisés et une planification détaillée de leur carrière.

Robert Lewandowski cartonne sous le maillot de la Pologne et du Bayern Munich.
Robert Lewandowski cartonne sous le maillot de la Pologne et du Bayern Munich. image: keystone

Jusqu'à présent, Footuro n'existait qu'à partir de l'âge de 18 ans. Avec Footuro 2.0, les pépites sont choisies et épaulées dès les M16. Fiorina vient d'informer les talents qui font partie de ce nouveau groupe. En amont, l'ASF a passé les candidats au crible et a même examiné sous la loupe leur environnement hors football.

Des lunettes spéciales et des conflits

Selon Fiorina, «chaque jour compte» pour les jeunes pépites. On ne peut jamais commencer assez tôt à les soutenir, et ce de manière individuelle. Il est convaincu que les petits pays n'ont pas d'autre choix s'ils veulent former des stars mondiales.

Bio express de Luca Fiorina
Jeune, Fiorina est parvenu à se hisser, comme joueur, jusqu'en première ligue (4e division). À 21 ans, une blessure l'a stoppé net. Il est alors devenu entraîneur, a appris son métier à GC aux côtés de Carlos Bernegger puis en tant qu'assistant de l'équipe nationale des moins de 17 ans. Plus tard, il a travaillé pendant cinq ans avec les jeunes du FC Saint-Gall avant de passer au FC Zurich, où il s'est notamment occupé de l'équipe féminine pendant un an. Après quoi il a atterri à l'ASF, dans le poste qu'il occupe aujourd'hui. «Le travail avec les jeunes footballeurs m'a toujours intéressé au plus haut point», s'enthousiasme-t-il.

Au cours de toutes ces années, Luca Fiorina a suivi de nombreuses carrières, certaines sinueuses et d'autres plus linéaires. A l'ASF, son rôle de manager de talents lui impose «d'autres lunettes», selon ses propres termes. On peut même le qualifier parfois de perturbateur. Parce qu'il voit plus loin que les entraîneurs. Ceux-ci réfléchissent au prochain match, au prochain résultat, et notamment aux conséquences à court terme sur leur poste. Le Zurichois, lui, pense à ce qu'un joueur peut devenir.

Ici, la compétitivité. Là, le potentiel. Bien sûr, cette vision dichotomique conduit parfois à des conflits. Fiorina aimerait aussi introduire une équipe nationale de développement tardif pour d'autres catégories d'âge. Plusieurs pays l'ont déjà fait. Il s'agit souvent de petites nations, comme la Suisse. La Belgique, par exemple. Sa plus grande star, Kevin De Bruyne, était un jeune joueur au développement tardif.

Des craintes pour l'avenir de la Nati

Les Belges, justement, intéressent particulièrement Luca Fiorina. La valeur marchande de leur équipe nationale est plusieurs fois supérieure à celle de la Nati, bien que la Belgique ne compte qu'un tiers de population en plus.

«Il fut un temps où le travail avec la relève suisse était un modèle pour toute l'Europe. Aujourd'hui, des pays comme la Belgique, le Danemark ou encore l'Autriche ont une longueur d'avance»
Luca Fiorina, chef des jeunes talents à l'ASF

Le responsable des jeunes pépites de l'ASF regrette le manque de travail systématique avec les talents. Pour lui, trop de choses sont laissées au hasard.

Le potentiel plutôt que la compétitivité: le dénicheur de talents Fiorina est parfois un fauteur de troubles au sein de la fédération.
Le potentiel plutôt que la compétitivité: le dénicheur de talents Fiorina est parfois un fauteur de troubles au sein de la fédération.image: valentin Hehli

Et Luca Fiorina n'aime pas le hasard, comme celui qui a caractérisé le parcours de Christian Fassnacht, par exemple. Le footballeur zurichois s'est ouvert les portes de la Nati et a été plusieurs fois champion suisse avec Young Boys. Mais son chemin vers le sommet a été semé d'embûches. Dès ses 15 ans, précisément, où il a été écarté du FC Zurich. Non pas parce qu'il n'était pas un bon footballeur, mais parce qu'il était trop frêle.

Fassnacht s'est alors frayé un chemin vers le football professionnel en passant par Thalwil et Tuggen, en première ligue. Une success story comme les gens les aiment. Pas Fiorina. Quand d'autres s'émerveillent, lui se pose une question: quel niveau, encore plus haut, aurait atteint Fassnacht s'il avait toujours été encadré de manière optimale?

Christian Fassnacht, milieu de terrain d'YB et de la Nati, est un jour passé à travers toutes les mailles du filet de la formation et a dû se battre pour se relever.
Christian Fassnacht, milieu de terrain d'YB et de la Nati, est un jour passé à travers toutes les mailles du filet de la formation et a dû se battre pour se relever.image: keystone

Le foot suisse a été couronné de succès dans son histoire récente. Depuis 2004, la Nati n'a manqué qu'un seul grand tournoi (Euro 2012). Mais il y a cette liste que Fiorina tient à jour. On y trouve les joueurs titulaires actuels de l'équipe nationale A. En dessous, il y a les noms des jeunes amenés à prendre la relève. A certains postes, la situation n'est pas bonne. «Il ne faut tout simplement pas oublier une chose: nous vivons maintenant sur l'excellent travail qui a été fait il y a dix ans», observe l'expert. Dès lors, il y a nécessité d'innover pour réussir. D'où la mise en place du programme Footuro 2.0.

À Tenero, la journée touche à sa fin. Luca Fiorina a quelques noms en tête pour sa liste. Parmi eux, une future star mondiale? «Je ne sais pas, personne ne peut le savoir maintenant», concède le Zurichois. Mais un jour ou l'autre, la Suisse aura son joueur d'exception. Il y croit dur comme fer.

Adaptation en français: Yoann Graber

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