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Blanchiment, fraude et prostituée, le foot portugais dans la tourmente.

Cette semaine, des perquisitions visant principalement le FC Porto ont été effectuées au Portugal. L'été dernier, l’opération Carton rouge a provoqué la démission du président du Benfica. Pourquoi autant de sales affaires?
27.11.2021, 17:2128.11.2021, 17:25
jonathan Amorim

Fátima, Fado, Futebol. Cette célèbre trilogie datant du Portugal de Salazar est en fait un mythe puisque l'ancien homme d’Etat détestait le football et le définissait même comme une menace pour son régime autoritaire. Toutefois, la persistance de ce mythe aujourd'hui encore, montre à quel point le football est ancré dans la société lusitanienne, jusqu'à devenir une institution dans l'institution.

Le football portugais possède une particularité rarissime: il est dominé par trois clubs, tant au niveau sportif que populaire. La quasi totalité du pays soutient le FC Porto, le Benfica ou le Sporting. En découle une hégémonie sportive inédite en Europe: seuls Belenenses et Boavista sont parvenus à remporter le titre en dehors des trois grands. Cinq champions au total dans l'histoire du pays, c'est un record sur le Vieux-continent. Même l'Ecosse (avec huit champions différents), malgré la suprématie du Celtic et des Rangers, fait mieux.

Cette situation a créé un monopole gigantesque des trois mastodontes sur ce sport et ce business, puisque c'en est un, avec des dérives parfois criminelles, comme le démontre les récentes perquisitions dans les locaux du FC Porto.

«Sifflet doré»

Pour bien comprendre la situation actuelle, il faut poser le contexte et revenir en arrière. Il y a 15 ans éclate au Portugal le plus grand scandale de corruption de l'histoire du football du pays, l'«Apito dourado» (sifflet doré). Les principaux accusés sont les deux clubs de Porto, le FC Porto et le Boavista. Ils sont soupçonnés d’être les têtes pensantes d’un système frauduleux pour la nomination des arbitres. Pour ceux qui ont vu le dernier documentaire de Netflix sur le «Calciopoli» en Italie, on parle d'une situation plus ou moins similaire ici.

Le président du FC Porto, Pinto da Costa, était l'un des principaux accusés lors de cette affaire.
Le président du FC Porto, Pinto da Costa, était l'un des principaux accusés lors de cette affaire.

Les écoutes téléphoniques, au coeur de l'enquête, sont finalement jugées irrecevables: le FC Porto et son président sont blanchis. Boavista est, quant à lui, relégué en troisième division, avant d'être réintégré en première division quelques années plus tard suite à l'annulation de sa sentence. Du jamais vu.

Pourtant, les fameuses conversations téléphoniques incriminant notamment le président du club «portista» sont toujours disponibles, en libre accès, sur YouTube. Voici l'une des plus glaçantes, où Pinto da Costa, président du FC Porto, propose des «fruits» (nom de code pour prostituées) à l'arbitre Jacinto Paixão avant le match de son club contre l'Estrela da Amadora.

L'extrait téléphonique 📞

Il en existe d'autres sur YouTubeVidéo: YouTube/Primeiro Último

Les choses ont-elles changées depuis? Tentative de décryptage avec «O Polvo», twitto anonyme aux plus de 15 000 abonnés, qui lutte depuis des années contre la corruption dans le football portugais. Le célèbre lanceur d'alerte a accepté notre demande de témoignage sur sa page Facebook.

«Le Poulpe» nous affirme que non, rien n'a changé. A la suite de cette affaire, le trafic d'influence a seulement pris la direction de Lisbonne:

«Les conséquences de cette affaire ont été quasiment nulles. Le pouvoir a juste changé de mains. L'influence du Porto de l'époque s'est achevée et celle de l'ancien président du Benfica, Luis Filipe Vieira, a commencé»
O Polvo

Si Pinto da Costa a perdu de son influence, il n'a pas perdu son poste. Toujours président du club, il jouit d'une cote de popularité immense auprès des supporters qui l'ont même érigé au rang de héros, notamment pour avoir interrompu la suprématie des clubs lisboètes dans les années 80. Cette semaine, c'est son fils, également actif dans le club, qui a eu des problèmes avec la justice pour des commissions non déclarées au fisc et des pots de vin dans certaines transactions liées à la vente des droits TV.

Affaire carton rouge 🔴

L'«Apito Dourado», dans les faits, aura surtout marqué un tournant sportif avec le retour au premier plan du Benfica aux dépens du FC Porto qui régnait sur le football portugais depuis les années 80 (avec également une victoire en Ligue des champions). Ce retour en grâce du club de Lisbonne est dû à la présidence de Luis Filipe Vieira, personnage sulfureux, impliqué dans des affaires de trafic de drogue notamment et au centre d'une autre affaire révélée cet été, celle du «carton rouge».

Le désormais ex-président du club aurait mis en place des schémas financiers pour servir ses propres intérêts. Il est soupçonné d’abus de confiance, de falsifications, d’escroqueries aggravées, de blanchiment d’argent et de fraudes pour plus de 100 millions d'euros. Le poulpe nous explique comment LFV a usé de son statut pour servir ses intérêts personnels:

«En tant que président du Benfica, club le plus populaire du pays, vous êtes dans l'une des positions les plus prestigieuses du Portugal. Par exemple, le Premier ministre Antonio Costa faisait partie de la commission d'honneur de LFV et était toujours assis à ses côtés en tribune. L'influence du Benfica dans la société est immense. Le président devait se sentir intouchable. Pour que ses affaires, principalement dans l'immobilier, soient florissantes, il fallait également que son club soit le numéro un sportivement. Ce qui lui permettait de contenter le peuple et ainsi de gérer sereinement ses intérêts en coulisses. Il a donc utilisé son statut et ses réseaux d'influence pour faire gagner son club et prospérer ses affaires.»
Simple, basique, comme dirait Orelsan

Si tout se passait plutôt bien pour le Benfica et LFV (7 titres de champion entre 2004 et 2019), une affaire est venue précipiter la chute du désormais ex-président en 2016: les Football Leaks. Cette année-là, un jeune hacker portugais du nom de Rui Pinto a transmis au journal allemand «Der Spiegel», 10 téraoctets de données informatiques compromettantes, dont passablement de documents liés au club lisboète (mais pas que).

Sporting, Porto et Braga sont également mentionnés dans l'affaire. Toutefois, c'est le Benfica qui est le plus exposé et Rui Pinto sera même accusé d'avoir été mandaté par le FC Porto. Un scénario dingue dont l'affaire du «carton rouge» n'est que le prolongement:

«L'empire de LFV est tombé grâce aux e-mails révélés par les Football Leaks. Toutefois et comme d'habitude, je pense qu'il sera finalement blanchi après un procès qui va trainer en longueur pour tomber dans l'oubli»
O Polvo

Et les autres clubs?

Le troisième grand club du pays, le Sporting Club Portugal, est passablement épargné par les scandales de corruption ces dernières années. De plus, après un passage à vide de plus de vingt ans, il vient d'être sacré champion la saison passée. Pourtant, le club est le premier à avoir été cité par les «Football Leaks».

Son ancien président, Bruno de Carvalho, qui était en guerre ouverte avec Porto et Benfica et qui avait hérité d'un club en perdition, affirmait en avril à «So Foot»: «Je n’étais pas malheureux de voir ces documents fuiter, parce que nos contrats étaient si mauvais, si étranges... Je ne dirais pas que j’étais heureux, mais ce n’était pas une sensation désagréable. En fait, c’est comme si tu rentres chez toi et que tu te rends compte que tu as été cambriolé.»

Finalement, le club vert de Lisbonne s'en sortira plutôt bien. C'est une autre affaire qui va précipiter la chute de Bruno de Carvalho: l'attaque d'«Alcochete», le centre d'entrainement du Sporting. En 2018, les ultras attaquent et frappent certains joueurs. Ancien membre d'un groupe, Bruno de Carvalho est vite soupçonné d'être le cerveau de l'opération. Il sera finalement acquitté. Une affaire encore très floue comme nous l'explique le Poulpe: «Bruno a été accusé de plusieurs crimes qui n'ont jamais été prouvés et il a été acquitté. Certaines personnes pensent que cette attaque a été commanditée par des gens qui voulaient le faire partir du Sporting, car il dérangeait.»

Cette nouvelle affaire démontre à quel point le football portugais navigue dans des eaux agitées, partout. Mais cette semaine, Porto n'a pas été le seul club perquisitionné pour des soupçons de fraudes fiscales. Si le transfert d'Eder Militao au Real Madrid est au centre des inquiétudes de la police portugaise, cette dernière a également visité les bureaux de Braga et de Guimarães. Samedi, c'était au tour de la Juventus Turin, toujours pour des raisons fiscales.

Quelles solutions ?

L'une des particularités du football portugais, comme cité plus haut, réside dans son «supporterisme» primaire: un pays divisé en trois, en bleu, en rouge et en vert, chaque camp vouant une haine aveugle à l'autre. Des insultes que l'on peut admirer quotidiennement sur les pages Facebook des quotidiens sportifs du pays notamment. En 1999, le sociologue portugais Paquete de Oliveira expliquait au journal sportif «Record» que «le clubisme est la principale cause de l’atrophie du sport portugais».

Si le monopole populaire parait difficile à inverser, un évènement pourrait venir contrer l'hégémonie sportive des trois grands clubs: la création d'un nouveau modèle plus équitable sur les droits TV au Portugal.

Actuellement, contrairement à ce qui se fait partout ailleurs en Europe, chaque club portugais est libre de négocier la vente de ses droits. Les matchs des trois grands se vendant bien plus cher que ceux des autres clubs, ce système creuse encore un peu plus les écarts. A la suite des pressions des présidents des petits clubs, la ligue a enfin approuvé la mise en place d'un modèle plus équitable qui devrait voir le jour ces prochaines années.

Pour approfondir le sujet 📺⤵️

Une vidéo du blog franco-portugais trivela.fr.Vidéo: YouTube/Trivela, le foot portugais

Une plus juste répartition des richesses pourrait engendrer un championnat plus équilibré et plus compétitif. Les petits clubs pourraient également gagner en popularité. Une popularité dont ils manquent cruellement, victime de cette mentalité nationale qui consiste à supporter un grand club plutôt que le celui de sa région.

Un rapide classement des «followers» sur Instagram nous donne un aperçu de cette disparité inédite en Europe:

Les trois grands clubs portugais comptent environ dix fois plus d'abonnés que le quatrième Braga, et cent fois plus que le dernier, la B-SAD.
Les trois grands clubs portugais comptent environ dix fois plus d'abonnés que le quatrième Braga, et cent fois plus que le dernier, la B-SAD.

Porto, Benfica et Sporting vivent dans une autre dimension et leur hégémonie se lit également dans la moyenne de spectateurs à domicile, comme le montre ce tableau de «transfermarkt»:

transfermarkt

Certains petits clubs ne sont même plus chez eux quand ils accueillent les trois grands dans leur stade, tant les supporters adverses sont plus nombreux. Ces situations en deviennent presque gênantes, comme sur cette vidéo où les fans de Benfica éteignent ceux de l'équipe locale, le Gil Vicente:

Pour que le gamin de Barcelos supporte le Gil Vicente, celui de Portimao le Portimonense ou celui de Funchal, le Maritimo, le football portugais doit passer par un changement de mentalité. Un changement qui peut venir d'un football plus équitable mais également plus transparent et pour cela, c'est une transformation profonde de la société lusitanienne qui est nécessaire. Le Poulpe est assez pessimiste sur les chances de réussite:

«Le véritable problème du football portugais, c'est sa place complètement démesurée dans notre société. De plus, il est devenu un business sale et criminel. Cela vient de tout en haut, de la FIFA et de l'UEFA, des fédérations liées à divers scandales de corruptions et à des organisations criminelles. Comment voulez-vous avancer si même les institutions qui gèrent ce sport ne donnent pas l'exemple? C'est impossible.»

En 1974, la révolution des Œillets avait mis fin au régime autoritaire de Salazar. Pacifiquement, le peuple portugais avait reconquis sa liberté. 47 ans plus tard, ce même peuple semble à nouveau avoir tout en main pour faire tomber un autre régime totalitaire: celui des trois grands clubs de football du pays. Mais le veut-il vraiment?

Trois questions à Luis Cabacas, président et entraîneur du Benfica Lausanne

L'ex-président de Benfica soupçonné d’escroqueries aggravées, de blanchiment d’argent, de fraudes. Plusieurs clubs comme Porto et Braga perquisitionnés pour fraude fiscale. Qu'est-ce que cela vous inspire?
Rien de bon, malheureusement. Dans cette situation, nous, les supporters, devons mettre de côté notre amour pour notre club et analyser les cas avec du recul. Si les faits qui sont reprochés à ces membres de Benfica, de Porto ou du Sporting, sont prouvés, les responsables devront payer pour leurs crimes.
Le «supporterisme» particulier qui règne au Portugal est-il l'une des causes de cette situation?
Il est vrai qu'au Portugal, nous avons une mentalité particulière. Je viens de Tondela et dans ma ville, la plupart des gens supportent Benfica ou Sporting, et pas le club local qui évolue pourtant en première division. C'est une phénomène de société difficile à expliquer car ça a toujours été comme ça. Peut-être que les résultats et les succès des grands clubs en sont la cause principale. Toutefois, il faut faire attention avec les scandales mentionnés. Ils sont différents les un des autres et ils se produisent également dans d'autres pays.
Qu'est-ce qui pourrait amener un changement?
Un changement de personne déjà, comme c'est le cas actuellement au Benfica avec la nomination de Rui Costa au poste de président. C'est un gars qui aime profondément le club et qui veut changer les choses. Sinon, le possible futur nouveau système des droits TV, centralisé par la ligue, pourrait aider le Portugal à équilibrer son championnat et à développer son football.

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