Le match Servette Chênois-Aarau révèle un sujet sensible
Les quarts de finale des playoffs de la Super League féminine ont débuté vendredi avec le derby zurichois entre le FCZ et GC. Trois autres rencontres en format aller-retour sont au programme samedi, dont Aarau-Servette (16h30).
Servette Chênois, leader de la saison régulière, est le favori de cette confrontation. Les Genevoises peuvent même prétendre au tire. Or au bout du lac, les joueuses suisses sont quasi inexistantes. La meilleure buteuse de Servette et du championnat, Therese Simonsson (12 buts), est Suédoise. À ses côtés, on trouve des Polonaises, Italiennes, Espagnoles, et au milieu de terrain, l'Algérienne Ghoutia Karchouni orchestre le jeu. En défense, une Croate, une Vénézuélienne, une Française et une Sénégalaise avec passeport français composent l'équipe. Et dans les buts, c'est généralement la gardienne espagnole Enith Salon qui officie.
Seule la défenseure de l’équipe nationale U19, Amina Muratovic, bénéficie d’un temps de jeu relativement conséquent côté suisse. Six autres joueuses helvétiques figurent bien dans l’effectif, mais restent largement cantonnées au banc. Au total, près de 90% des minutes disputées sont accaparées par des joueuses étrangères. À la tête de l’équipe, l’entraîneur Cristian Toro, d’origine argentine, incarne lui aussi cette forte dimension internationale.
À Aarau, c'est tout le contraire, puisque seules deux non-Suissesses figurent dans l’effectif (l'Allemande Tabea Schütt et l'Islandaise Bergros Asgeirsdottir). Cela illustre bien la situation dans cette ligue: plus le budget est élevé, moins les Suissesses ont de chances de jouer. Servette disposerait d'un budget compris entre 2 et 3 millions de francs. Une grande partie des joueuses sont des professionnelles, voire des semi-professionnelles. Le même constat s'applique au FC Bâle, GC et YB, tandis qu'Aarau affiche un budget modeste de 250 000 francs par an. Les dirigeants ont fait de la nécessité une vertu, en misant sur les jeunes talents locaux.
Ce phénomène a un impact direct sur le classement: Thoune, Lucerne et Aarau occupent les dernières positions, ces équipes misant principalement sur des joueuses locales, souvent pour des raisons économiques. Or, la Super League féminine est censée être un tremplin vers l’international et un cadre de formation pour les jeunes talents. D’où cette question sensible: la présence des joueuses étrangères pose-t-elle un problème au football féminin en Suisse?
Une interrogation soulevée en début d'année par le magazine Zwölf. Marcello Stellato, directeur sportif d'Aarau, n'est pas loin de le penser lorsqu'il affirme:
Seules deux Helvètes du championnat, Coumba Sow (Bâle) et Amina Muratovic (Servette), ont récemment été appelées en équipe nationale par Rafael Navarro. Stellato rappelle qu’auparavant, les joueuses suisses avaient souvent l’opportunité de jouer ici pendant deux ou trois saisons. Cela leur permettait de se développer, d’acquérir de l’expérience et de s'adapter au football de haut niveau. Il considère que le message envoyé aux jeunes talents est préoccupant: «La Fédération devrait intervenir.»
Cette dernière semble voir la situation de manière plus nuancée. D'un côté, la ligue doit progresser sportivement, ce qui implique l'arrivée de joueuses étrangères. De l'autre, des perspectives doivent être offertes aux talents suisses. Un dilemme classique qui nécessite un équilibre délicat.
Pour la saison prochaine, la Fédération introduira un dispositif fixant des normes strictes pour la formation des jeunes. Les détails restent à préciser. Mais une mesure plus radicale, comme l’introduction d’un quota pour les joueuses étrangères, est actuellement à l’étude.
En raison de la libre circulation des personnes au sein de l'UE, cette tâche s'avère toutefois complexe. C'est la raison pour laquelle un modèle inspiré de celui des hommes est envisagé, imposant un quota minimal de joueuses formées localement.
Une autre raison pour laquelle les transferts concernent principalement des étrangères tient aux compensations de formation: lorsqu’une joueuse de moins de 23 ans change d'adresse, sa nouvelle équipe doit indemniser l’ancien club en fonction du nombre d'années passées dans celui-ci entre 12 et 21 ans. Cette règle, non imposée par la FIFA pour les femmes, a été introduite volontairement par la fédération suisse pour soutenir la formation. Par exemple, Aarau devrait payer jusqu’à 15 000 francs pour recruter une joueuse de 20 ans en provenance de Lucerne, ce qui est irréaliste dans une ligue à petits budgets. Même Servette n’a plus recruté de Suissesse de moins de 23 ans depuis six ans.
Cependant, la formation réserve de belles satisfactions: il y a une semaine, l'équipe de Suisse U19 a battu ses homologues anglaises, championnes d'Europe, sur le score de 2-0, se qualifiant ainsi pour la phase finale de l'Euro, où elle affrontera l'Espagne, l'Autriche et l'Islande à partir de juin.
