ChatGPT a sauvé la carrière de cette star romande
Il y a huit ans, Julien Wanders cartonnait en course à pied. En 2018, le Genevois, extrêmement talentueux et motivé, établissait le record d’Europe sur 10 kilomètres, avant de signer l’année suivante le record d’Europe du semi-marathon (59'13).
Et Wanders voyait encore plus grand. Il voulait jouer un rôle majeur dans une discipline dominée par les Africains. Le Romand avait tout sacrifié pour la course à pied. Adolescent déjà, il s’était installé au Kenya, pays phare de la discipline. Il vit encore aujourd’hui à Iten, haut lieu du running.
Mais après 2019, la chute. On a parlé d’objectifs manqués, de surentraînement. Ses ambitions étaient-elles trop grandes? Son entraînement trop intense? Son corps usé? Peut-être faut-il considérer son parcours de souffrance sous un autre angle. Il est possible qu’un problème médical bien précis l’ait freiné. Récemment, le Suisse a indiqué sur les réseaux sociaux qu’il souffrait d’endofibrose, un rétrécissement des artères de la jambe. Wanders a été opéré en décembre et espère bientôt reprendre la compétition.
«Les jambes se bloquaient tout de suite»
«Je n’avais jamais entendu parler d’endofibrose auparavant», explique Julien Wanders. Il a découvert ce terme pour la première fois durant l’été dernier. ChatGPT lui avait suggéré ce diagnostic lorsqu’il avait décrit ses symptômes sur cette plateforme d'intelligence artificielle. Dès que ses entraînements devenaient intensifs, «la jambe se bloquait», comme disent les coureurs.
L’énergie et l’élan disparaissaient soudainement, et après des efforts soutenus, il ressentait parfois des engourdissements dans les jambes. «J’avais ces symptômes depuis cinq ans. Mais il était difficile de les décrire avec précision», témoigne le Genevois (30 ans). D’autant que le phénomène s’est installé progressivement, devenant plus marqué avec le temps:
Malgré des consultations médicales et de nombreux examens, aucune certitude n’avait été obtenue, seulement des hypothèses: une tendinite? Un problème de nerf sciatique?
Wanders a tenté à plusieurs reprises de revenir à son meilleur niveau, mais en 2025, il n’a terminé que deux grandes courses: le semi-marathon de Naples en février (1h03'07) était encore correct, mais la course de 11 km en juillet en Sicile a été une «catastrophe», selon ses propres mots. Il a dû abandonner le marathon de Hambourg.
Le Genevois a alors intensifié ses recherches pour en identifier les causes. Sur la base de son autodiagnostic via ChatGPT, son médecin l’a orienté vers un spécialiste: Roman Gähwiler, de la société Altius AG, un centre de médecine du sport à Rheinfelden (AG), spécialisé dans les diagnostics de performance et les syndromes de compression vasculaire chez les sportifs.
Ce n’est qu’à ce moment-là que les investigations détaillées ont commencé. Et c’est aussi à ce moment-là aussi que la situation s’est compliquée – tant du point de vue de la médecine du sport que de l’éthique médicale.
Un cas très rare et une publication envisagée
Gähwiler a fait réaliser des mesures de tension artérielle complexes après des efforts intenses, combinées à des échographies. Et il a effectivement mis en évidence une endofibrose. Il s’agit d’un rétrécissement artériel pouvant résulter de contraintes mécaniques. Les deux couches internes de l’artère se cicatrisent en quelque sorte, réduisant ainsi le flux sanguin, ce qui peut agir comme un facteur limitant à haute intensité.
Roman Gähwiler décrit l’endofibrose comme une véritable maladie des cyclistes professionnels ou des triathlètes. Elle apparaît parfois aussi chez les patineuses de vitesse ou les rameurs, mais reste plus rare chez les coureurs.
Dans le cas de Julien Wanders, la situation était encore plus particulière:
Autrement dit: alors que chez les cyclistes professionnels, c’est généralement l’artère pelvienne qui est touchée, chez le coureur genevois, il s’agissait de l’artère de la jambe plus profonde qui en dérive et qui alimente les muscles de l’arrière de la cuisse. Le problème était présent des deux côtés. Selon le Docteur Gähwiler, le cas de Wanders est si rare qu’une publication scientifique est envisagée.
Le fait que son médecin n’ait pas posé lui-même le diagnostic est compréhensible au vu du caractère très atypique du cas et de la difficulté à en cerner les contours, ajoute Roman Gähwiler.
Une opération risquée
Pour l'athlète romand, ce diagnostic précis a soulevé une autre question: devait-il tenter l’opération? En temps normal, elle n’est pas nécessaire: dans la vie quotidienne, il est possible de vivre sans problème avec un diamètre artériel réduit d’environ 30 %. Selon Roman Gähwiler, on estime que 10 à 20 % des cyclistes professionnels souffrent de formes plus ou moins prononcées d’endofibrose, sans pour autant se faire opérer systématiquement.
A cela s’ajoute le fait que l’opération comporte des risques. Chez les sportifs, il ne s’agit pas simplement d’implanter un stent – une «prothèse métallique en treillis». Celui-ci serait soumis à une forte usure en raison de l’entraînement quotidien. L’intervention consiste plutôt à ouvrir l’artère, à retirer les tissus cicatriciels, puis à la refermer à l’aide d’un «patch» constitué de tissu veineux, provenant du patient lui-même ou d’un donneur.
Il s’agit donc d’une opération à artère ouverte. Gähwiler en donne les chiffres: dans 2 à 3 % des cas, des complications graves peuvent survenir. Et 15 % des sportives et sportifs opérés ne retrouvent pas leur niveau de performance initial. Ces probabilités concernent la forme la plus courante d’endofibrose. Dans le cas de Wanders, il était impossible de les estimer: «Nous manquions de valeurs de référence».
La complexité du cas apparaît également dans le fait qu’un chirurgien français sollicité a refusé de pratiquer cette intervention risquée. Gähwiler explique qu’il ne pouvait pas prendre cette décision médico-éthique à la place de Julien Wanders. Il s’est contenté de présenter les chiffres: avec une opération, les chances d’amélioration étaient bonnes, mais un risque résiduel subsistait.
Une évolution très positive
Le Genevois a finalement été opéré à Berne à la mi-décembre, apparemment avec succès. «Le frein dans les jambes a disparu», a-t-il écrit sur Instagram. Après quelques semaines de pause, il a repris l’entraînement en janvier. Il est désormais de retour à Iten, où il s’entraîne avec un groupe de coureurs et son entraîneur Marco Jäger. Wanders se réjouit:
De quoi nourrir l’espoir. Mais pour l’instant, il s’agit avant tout de retrouver le rythme et le plaisir de courir. «D’abord sur des distances plus courtes, puis sur des plus longues». Le Romand souhaitait initialement reprendre la compétition dès ce samedi à Laredo, dans le nord de l’Espagne, mais il n’est pas encore prêt.
Le Docteur Gähwiler se montre lui aussi optimiste, tout en reconnaissant que certains «doutes» subsisteront toujours avant la reprise de la compétition.
Si Julien Wanders parvient réellement à retrouver l’élite mondiale, il restera toutefois un regret: celui d’avoir passé cinq de ses meilleures années blessé, à chercher des réponses, plutôt qu’à gagner des courses.
Adaptation en français: Yoann Graber
