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Barty ne criait pas, ne cognait pas et ne montrait pas ses fesses

Ashleigh Barty a dominé le tennis de manière écrasante et virtuose, avec un naturel extraordinaire. Une fille normale qui aspire à une vie normale: à 25 ans, en pleine gloire, elle arrête tout.
23.03.2022, 12:0323.03.2022, 18:42

Longtemps, le tennis féminin a cru remplacer la championne qu’il ne parvenait pas à trouver par des midinettes au style recherché, dont les silences boudeurs n’avaient d’égal que le glapissement rageur.

Avant Ashleigh Barty, son talent, ses titres (Roland-Garros 2019, Wimbledon 2021, Open d'Australie 2022), la plupart des joueuses étaient vendues aux télés comme des créatures du baroud, interchangeables à souhait, avec une blondeur mièvre qui ruisselle sur des épaules nues comme une coulée de miel sur une biscotte dorée (au hasard...), un sourire qui dit merci à la vie et une mâchoire serrée qui ne laisse rien paraître.

Genre Caroline Wozniacki

Image: AP

Il y a eu plein de ces joueuses qui sourient comme Candy et cognent comme Rocky, sublime satire de la société contemporaine où, aux balles du samedi soir, il faut être la plus belle pour aller gagner. «Strong is beautiful», prêchait sans vergogne le slogan de la Women's tennis association (WTA). La force et la beauté, rien que ça, destin promis à ces accortes demoiselles dont personne n'attendait beaucoup d’astuce et d’espièglerie (ça, c’est la vie de Candy), juste assez de cran pour monter sur le ring et assez d'énergie pour y durer. Filiale classique: papa est là, qui fait le coach, maman aussi – qui fait du chocolat.

Et puis il y a eu Ashleigh Barty. Une jeune fille de 25 ans avec un chignon et une casquette, des biscotos bien roulés et le reste enfouis sagement sous un boxer. Une fille qui ne crie pas, ne cogne pas et ne montre pas ses fesses. Une fille normale avec une vie normale: hosanna! Une championne label AOC comme le tennis n’en avait pas vu depuis des plombes, pas à ce niveau, au sommet de la gloire, là où les têtes commencent à tourner, pas depuis Kim Clijsters et son cœur d’athlète.

De Miami à Moscou, les académies ont reproduit un tennis schématique, indifférent aux qualités de la joueuse et aux inclinations de l’individu, dont il est sorti un moule (gros coup droit, gros physique), une pugnacité féminine garantie d’usine. On a dit des poupées russes, notamment, qu’elles prenaient leur destin en main. C’est une façon de voir: ces carrières-là commencent avec une poignée de main de maquignon et des haltères dans l’autre.

L'image d’Ashleigh Barty, ce serait autre chose, plutôt un dimanche à Deauville avec des mouettes qui s’envolent au ralenti et elle qui gambade en ne touchant pas le sol, tant son air ingénu semble s’arracher à la gravité terrestre. Un oiseau de bonheur. Pourquoi pas?

Image: EPA AAP

Elle est de celles qui disent bonjour quand elle arrive au club et qui, sur terre battue, passent le râteau à la fin de l'entraînement (témoignages à l’appui dans plusieurs pays). «Paisible, simple et humble», schématise le média australien The Age. Ashleigh Barty est comme ça, «pour de vrai» (Sam Stosur). Elle est l'archétype de la bonne copine, toujours à distribuer des compliments là où d’autres ne prêteraient même pas leur gel douche.

Elle est si peu carriériste qu’elle a arrêté une première fois le tennis vers 20 ans, alors qu’elle était 200e mondiale.

«A vrai dire, je n’aimais pas beaucoup cette vie. Les voyages, la solitude, les charges de travail. Je voulais mener une existence normale»

Elle s’est mise au cricket et a fini par y devenir redoutable, encore une fois. Parce qu’Ashleigh Barty est sans aucun doute une chic fille, mais il ne faut pas la prendre pour un Télétubbies. C’est une vraie compétitrice, une «performeuse», le genre à organiser une course de caddies dans un hall d’aéroport pour passer le temps.

«Après deux années sabbatiques, la compétition me manquait. Les hauts, les bas, les batailles, les émotions qui vous submergent après une victoire ou une défaite»

Elle était 623e mondiale quand elle a repris sa raquette. Elle est aujourd’hui n°1 mondiale, de très loin, au moment où elle décide de tout arrêter encore une fois. Une dernière fois, vraiment?

A l’origine de ce règne qui a duré, malgré des absences répétées (blessures, mesures sanitaires, mal du pays), il y a eu un tennis d’une intelligence presque surannée, notamment un slice de revers sorti d’un vieux grimoire, doté de pouvoirs magiques comme seul Roger Federer peut en convoquer.

Le revers slicé, rareté du tennis féminin (voire masculin avec une telle pureté).
Le revers slicé, rareté du tennis féminin (voire masculin avec une telle pureté).

Ses proches décrivent une sorte de saltimbanque douée d’une dextérité naturelle pour tous les types de balles, tennis, golf, cricket, «des mains agiles qui peuvent mettre de l’effet et des variations dans chaque frappe», sans oublie le reste, «l’œil, l'instinct, le sens de l'anticipation et la lecture du jeu», admire Henri Leconte.

De son naturel extraordinaire, sans chichi, Ashleigh Barty a fait un tennis espiègle, sophistiqué, puis une conquête excitante qui a viré en domination écrasante. A sa façon, elle est devenue un cas spécial, sans autre extravagance que des aptitudes immenses, loin de la doxa utilitaire et des rusticités de la salve stéréotypée. En un mot: une championne. Et c'est peu dire que sans elle, le tennis féminin ne sera plus du tout pareil.

Cet article est paru chez watson en janvier 2022. Il est republié ici dans une version actualisée.

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