Une star suisse de la médecine pointe les problèmes de l'initiative UDC
En mars, Thierry Carrel a passé une semaine à Oulan-Bator, où il opère des enfants et forme de jeunes médecins – une activité qu’il mène régulièrement depuis la fin des années 1990. De retour brièvement à Vitznau, au bord du lac des Quatre-Cantons, où il siège au conseil communal pour le PLR, il est déjà reparti pour l’Ouzbékistan, engagé dans les mêmes missions de formation.
C’est entre deux déplacements que nous le rencontrons à Berne. Ce chirurgien cardiaque, l'un des plus connus de Suisse, y dresse un constat sans détour sur le système de santé – pénurie de personnel qualifié, dépendance à l’étranger, lourdeurs administratives – à l’occasion du débat sur l’initiative Pas de Suisse à 10 millions! (initiative pour la durabilité), qu’il rejette tout en estimant qu’elle relance une réflexion nécessaire sur la libre circulation des personnes.
Ce 14 juin, allez-vous voter pour ou contre l'initiative UDC?
Je vais rejeter l’initiative. Celle-ci est trop radicale pour moi. De plus, je trouve son sous-titre – «initiative pour la durabilité» – trompeur. Mais je salue le fait qu’elle nous oblige à réfléchir à la libre circulation des personnes: à ses avantages et inconvénients dans le système de santé et dans d’autres domaines, par exemple l’hôtellerie ou l’artisanat.
Restons sur le système de santé, que vous connaissez particulièrement bien: qu’est-ce qui, d’un point de vue hospitalier, plaide contre cette initiative?
Le défi central du système de santé suisse n’est pas simplement la pénurie de personnel, mais la pénurie de professionnels qualifiés.
La Suisse a donc formé trop peu de médecins et de personnel infirmier?
Oui, et cela m’agace. La pénurie n’est pas apparue du jour au lendemain. On a vu venir cette évolution, mais on ne l’a pas prise au sérieux. Ni l’association des médecins, la FMH, ni les universités, ni l’Office fédéral de la santé publique n’ont jamais réalisé une analyse globale des besoins du pays.
Quand cette pénurie a-t-elle commencé à se manifester?
Après mon diplôme, en 1984, lorsque je cherchais mon premier poste, j’ai dû envoyer des dizaines de candidatures avant d’obtenir une réponse positive. Mais il y a environ 20 ans, lorsque j’étais directeur de clinique et que je publiais des offres d’emploi, les candidatures de médecins suisses se faisaient de plus en plus rares. Il était déjà clair à l’époque que quelque chose changeait en profondeur.
Quelles évolutions ont été sous-estimées?
Notamment l’introduction de la loi sur le travail pour les médecins assistants et chefs de clinique. Elle répondait à des abus réels:
Ce n’était ni raisonnable ni sain. Le temps de travail a ensuite été réduit progressivement – à 55 heures, puis 50, et aujourd’hui environ 42 heures, auxquelles s’ajoutent 4 heures de formation. Mais on a très peu anticipé les conséquences: avec moins d’heures, il faut mécaniquement plus de personnel. Autre évolution: la féminisation du métier.
L’ambiance dans les hôpitaux s’est nettement améliorée: moins de rivalités, moins de luttes hiérarchiques, davantage de collégialité et une meilleure acceptation du temps partiel.
… mais?
Là encore, les conséquences structurelles ont été sous-estimées. Les projets familiaux, les interruptions de carrière, les retours à l’emploi influencent les trajectoires. Ces pauses exigent davantage de personnel.
Ce personnel est en grande partie recruté dans l’UE. Quel a été l’effet de la libre circulation dans les hôpitaux?
Il a été majeur. Je me souviens de l’époque des contingents:
Il fallait republier les offres et prouver qu’aucun candidat local n’était disponible. Cela impliquait des contrôles administratifs lourds.
Avec quelles conséquences concrètes?
Lorsqu’un médecin partait, il fallait le remplacer rapidement. Mais les procédures prenaient du temps, ce qui laissait des postes vacants. Les équipes devaient compenser, avec des horaires très lourds. C’était difficilement tenable.
Puis, est arrivée la libre circulation des personnes...
Oui, et avec la libre circulation, le robinet s’est ouvert. Des pays comme l’Allemagne, qui comptent beaucoup plus d’universités et donc davantage de candidats, ont fourni de nombreux médecins, aussi parce que les conditions de travail y étaient souvent moins bonnes à l’époque.
Est-ce toujours le cas aujourd’hui?
Avec le recul, sur les 20 à 25 dernières années, je vois deux tendances.
- D’une part, moins de médecins allemands viennent en Suisse, car les conditions se sont améliorées chez eux.
- D’autre part, certains repartent, notamment pour des raisons familiales – la proximité des grands-parents compte pour la garde des enfants.
Comment avez-vous vécu personnellement ces évolutions?
Honnêtement, j’avais, aussi un sentiment mitigé. Nous avons profité de la formation en Allemagne sans jamais y avoir investi quoi que ce soit. La formation d’un médecin est coûteuse.
Et mes collègues allemands devaient ensuite, à leur tour, recruter en Pologne ou en Tchéquie. Cela ne fait que déplacer le problème.
Le secteur de la santé se facilite-t-il donc la tâche lorsqu’il dit que si nous avons besoin de personnel, il faut aller le chercher dans l’Union européenne?
Le secteur doit en partie assumer ce reproche. Tant que le recrutement à l’étranger fonctionne, la pression pour résoudre les problèmes structurels internes reste faible. Je le dis de manière un peu provocatrice:
De plus, je lis régulièrement des chiffres selon lesquels 15 à 20% des diplômés ne travaillent plus dans la profession quelques années après des études de médecine pourtant coûteuses. C’est alarmant.
Quelle en est la raison?
Nous devons nous demander pourquoi ces personnes ne restent pas dans la profession. Avaient-elles une idée fausse de ce qui les attendait? Ont-elles sous-estimé la part d’administration, de documentation et de charge psychique? Car la médecine ne se limite pas à la technique et au bloc opératoire, mais relève aussi du travail en équipe autour du patient.
Dans le même temps, le numerus clausus limite toujours l’accès aux études de médecine pour de nombreux jeunes.
Je plaide depuis plus de quinze ans pour une réforme, voire une suppression, de ce test. Il évalue surtout la capacité à réussir les études, pas à devenir un bon médecin et à rester dans la profession.
Même dans les soins infirmiers, beaucoup quittent la profession après quelques années seulement.
Les infirmières et les infirmiers entrent parfois très jeunes dans la vie professionnelle. Ils se retrouvent rapidement confrontés à un quotidien exigeant, avec un travail physiquement éprouvant et des situations psychologiquement difficiles. On perd encore plus de jeunes dans ce domaine que dans la médecine.
Avec l’initiative sur les soins, le peuple a clairement dit oui à une revalorisation du personnel soignant. Ne faut-il pas surtout de meilleurs salaires?
Il faut former davantage de personnes, mieux accompagner les jeunes professionnels, faciliter les retours et rendre la profession plus attractive. Les salaires doivent bien sûr être discutés. Mais aussi l’organisation du travail, les possibilités d’évolution et la bureaucratie excessive.
Dans quelle mesure?
Il ne peut pas être acceptable que des professionnels hautement qualifiés consacrent une grande partie de leur temps à des tâches administratives redondantes. Il n’a pas de sens que médecins et infirmiers remplissent pratiquement les mêmes formulaires pour un même patient.
Où voyez-vous un potentiel de réduction de la bureaucratie?
Dans tout le système. Je vous donne un exemple. Les garanties de prise en charge pour des séjours de réadaptation. Après une opération du cœur, je peux très bien évaluer quand une réadaptation est nécessaire. Et pourtant, il faut à chaque fois remplir formulaires et se battre pour obtenir des autorisations. Une assistante m’a un jour demandé:
Où voyez-vous des pistes pour plus d’efficacité?
Je me suis récemment rendu à plusieurs reprises en Scandinavie. Il y a beaucoup moins d’hôpitaux qu’en Suisse, et pourtant les résultats, par exemple après un AVC ou un infarctus, sont au moins aussi bons. La différence, c’est qu’on y raisonne davantage en fonction des résultats et moins des structures. Nous ne pouvons pas copier le système danois, mais nous pouvons nous en inspirer.
Que voulez-vous dire par le fait que nous ne devrions pas penser en termes de structures?
En Suisse, nous discutons trop des coûts, des emplacements d’hôpitaux et des compétences et trop peu de la qualité.
La médecine ambulatoire, les séjours plus courts, le suivi hors de l’hôpital, ce sont des domaines où l’on pourrait gagner en efficacité sans perdre en qualité.
Concrètement, cela signifie quoi?
Par exemple, des infirmières de pratique avancée, des infirmiers hautement spécialisés, pourraient assumer de nombreuses tâches qui reposent, aujourd’hui, inutilement sur les médecins. Mais de nombreux cantons ont du mal à reconnaître cela. Au lieu de le mettre en œuvre de manière cohérente, nous perdons sans cesse un temps précieux avec des projets pilotes.
L’initiative pour une Suisse à 10 millions pourrait-elle créer la pression nécessaire pour lancer ces réformes?
Non. Une initiative aussi radicale, qui provoquerait à court terme des problèmes importants, n’est pas la bonne voie.
Mais nous devons l’utiliser avec plus de prudence et réduire les dépendances là où nous pouvons agir nous-mêmes.
Vous avez 65 ans, vous n’avez plus de poste fixe, mais vous continuez à opérer à Bâle, mais aussi à l’étranger. Qu’est-ce qui vous motive?
Opérer n’a jamais été pour moi un simple métier, mais aussi une passion. Arrêter à 65 ans, alors que je peux encore exercer et aider ailleurs, ne me correspond pas. Avec mon équipe, nous avons mené largement plus de 100 missions – autrefois en Russie et au Maroc, aujourd’hui surtout en Mongolie. Il ne s’agit pas seulement d’opérer des enfants et des adolescents, mais surtout de former de jeunes chirurgiens. (trad. joe)
