«Si j'y arrive, ma vie sera réussie»: cet alpiniste suisse a un défi ultime
A 45 ans, Karl Egloff fait face à son plus grand défi: gravir en 2026 les trois Seven Summits – la montagne la plus élevée sur chacun des sept continents – qui lui manquent encore en un temps record, sans oxygène.
L'Helvético-Equatorien détient déjà le record sur quatre des sept plus hauts sommets de chaque continent. Début avril, il est parti pour le mont Everest, la plus haute montagne du monde, à cheval entre la Chine et le Népal. L'année dernière, il a dû abandonner sa tentative sur la mythique montagne en cours de route.
Amérique du Sud: Aconcagua (6 961 m) ✅
Amérique du Nord: Denali (6 190 m) ✅
Afrique: Kilimandjaro (5 895 m) ✅
Europe: Elbrouz (5 642 m) ✅
Antarctique: Mont Vinson (4 892 m) ➡️
Australie/Océanie: Puncak Jaya (4 884 m) ➡️
✅ Record battu
➡️ Encore à faire
Mais au cœur de cette interview, il n’est pas question de records, mais plutôt de savoir qu’est-ce qui pousse ce père de famille de deux enfants à jouer avec la mort? Et quelles questions ses enfants lui posent-ils?
Vous voulez gravir cette année trois des Seven Summits. Qu’est-ce qui vous motive au plus profond de vous?
KARL EGLOFF: L’Everest m’accompagne depuis l’enfance. A la maison, une image de cette montagne était toujours accrochée dans la cuisine. Pour mon père, c’est resté un rêve. Pour moi, cela a toujours été un objectif. Aujourd’hui, ce sommet fait partie d’un projet que je veux mener à bien. Je veux pouvoir dire que j’ai vécu mes rêves et montrer à mes enfants ce que la discipline permet d’accomplir.
Des gens vous demandent souvent pourquoi, en tant que père de deux enfants, vous vous lancez dans de tels projets. Vous leur répondez quoi?
J’étais déjà athlète quand je suis devenu père, et je veux que mes enfants me connaissent tel que j’ai toujours été. J’investis beaucoup dans ma sécurité et je ne prends pas de risques inutiles. Je veux mener ce projet à son terme, puis me consacrer à des choses moins risquées.
Vous parlez comment de votre métier à votre fils de neuf ans?
Très ouvertement et régulièrement. Ce sont parfois de longues discussions. Mon fils est déjà rentré à la maison en disant: «Papa, à l’école, tout le monde dit que tu es un fou.»
Et vous lui avez répondu quoi?
Que je considère cela comme un compliment. (Rires) L’important est de parler ouvertement des risques. Mon fils doit savoir ce que je fais, à quel point je me prépare sérieusement et quelles réflexions je mène. Mais je suis honnête: je ne souhaite évidemment pas que mes enfants exercent un jour le même métier, car je sais qu’il comporte des dangers.
Votre fils vous pose quelles questions sur votre métier d’alpiniste?
Pourquoi il faut que ce soit l’Everest. Quand on tape «Everest» sur Youtube, neuf histoires sur dix sont des drames terribles et aucune ne se termine bien. Ça le préoccupe. Pour moi, l’essentiel est qu’il sache que je me prépare sérieusement. Mais oui, j’ai une certaine part d’égoïsme.
C'est quoi, la plus grande peur de votre vie?
Ne pas avoir poursuivi les rêves que j’avais enfant et adolescent. Si je termine ce projet, je pourrai dire que j’ai vécu ma vie. En même temps, à mon âge, je peux aussi m’en détacher sereinement et me réjouir d’une vie plus normale.
Vous êtes croyant?
Non, plus vraiment. Ma mère était très croyante. Quand je l’ai perdue jeune, j’ai perdu la foi aussi. Mais je suis quelqu’un de spirituel. Quand les Sherpas organisent une cérémonie de puja avec des offrandes comme des fleurs, des fruits et des bâtons d’encens, des mantras et des chants, j’en ai des frissons. Cela me touche énormément.
Votre mère est morte d’un cancer lorsque vous aviez 15 ans. En quoi cela a façonné votre vie?
J'étais à un âge où l’on peut facilement déraper et où l’on doit prendre de grandes décisions. Pour moi, d’autres questions se sont ajoutées: comment me débrouiller seul sans ma mère? Mon père a commencé une nouvelle vie et s’est remarié. Nous, les enfants, sommes partis en Suisse et avons dû nous débrouiller seuls. Cela m’a apporté énormément de maturité.
En quoi le sport et l’alpinisme vous ont-ils aidé?
Cela m’a sauvé la vie. C’était ma manière de faire face à la perte. L’alpinisme est devenu de plus en plus intense. Peut-être justement parce que ma mère m’en avait toujours dissuadé, le jugeant trop dangereux. Elle me disait toujours d’écouter ma raison lorsque je montais en montagne. Je l’ai pris à cœur.
Quel rôle a joué votre père, qui avait émigré du Toggenbourg en Equateur pour y travailler comme guide de montagne?
C’est lui qui m’a amené à l’alpinisme. A 15 ans, nous avons gravi pour la première fois le Cotopaxi, le deuxième plus haut sommet d’Équateur (5 897 mètres d’altitude). Depuis, j’y suis monté environ 500 fois. (Rires) Même à plus de 70 ans, il reste très actif. Il m’a transmis de belles valeurs: être là pour les autres, dialoguer, assumer des responsabilités.
Et c'est quoi le regard de votre père sur votre manière de pratiquer l’alpinisme aujourd’hui?
C’est une bonne question. Quand je suis passé de guide de montagne à grimpeur de vitesse, il m’a énormément critiqué, car cela n’avait plus grand-chose à voir avec l’alpinisme, mais plutôt avec un sport de performance, qui à l’époque avait peu de reconnaissance et était fortement critiqué parce qu’il est plus dangereux. Aujourd’hui, il est fasciné et impressionné par ma discipline. Mais il s’inquiète aussi.
Quelles inquiétudes?
Quand je me suis lancé dans l’Himalaya, il m’a dit: «Je crains que tu perdes la raison. J’ai peur que tu deviennes arrogant et que tu dépasses les limites. Tu es maintenant dans une catégorie où je ne peux plus rivaliser. Je suis fier de toi, mais j’ai peur que tu manques le bon moment pour arrêter.»
Et vous lui avez répondu quoi?
Que j’essaie toujours de rester raisonnable. Je sais que je n’ai plus 20 ans et je veux encore profiter une fois de tout cela et vivre cette montagne dont je rêve depuis mes cinq ans. Mon père a toujours dit que ce n’était pas pour lui. Pour moi, l’Everest a toujours été un objectif. Si je gravis cette montagne, ce ne sera pas seulement l’accomplissement de mon rêve, mais aussi du sien.
Qui s’inquiète le plus pour vous: votre père, guide de montagne, ou votre femme?
Ma femme me connaît si bien qu’elle sait que je ne prends pas de décisions stupides. Elle sait que je ne suis pas un alpiniste kamikaze. Mon père ne me connaît pas sous cet angle. Il pense que le succès est plus important pour moi. Il s’inquiète donc davantage.
De nombreux sportifs disent qu'arrêter est difficile, car l’intensité de la performance et de la compétition leur manque ensuite. Vous, vous gérez cela comment?
Je réfléchis depuis longtemps à arrêter. En 2022, en Equateur, nous avons été attaqués par une trentaine d’hommes masqués et j’ai été pris en otage et soumis à un chantage.
Aujourd’hui, je me regarde dans le miroir et je sais que je n’ai plus 30 ans, mais 45. Le sport de haut niveau exige énormément de discipline et de renoncements. Je me réjouis donc que cela se termine, et de ce qui viendra ensuite.
Vous avez une idée de ce à quoi ressemblera votre vie après?
J’aimerais repartir en montagne avec ma femme et profiter des montagnes en famille, sans pression de temps. J'aime donner des conférences, j'écris un livre et j'adore travailler comme guide de montagne, mais je n'ai pas le temps pour ça en ce moment.
Et votre femme, elle s’organise comment avec les deux enfants pendant votre absence?
Comme l’an dernier: mes beaux-parents viennent en Suisse. Quand j’appelais à la maison, ma femme me disait toujours: «Les enfants ne pensent même pas à toi, ils sont trop occupés avec leurs grands-parents.» C’est pour moi un immense soulagement. Quand j’entends que je leur manque, ça me ronge. Mais si je sais qu’ils vont bien, je me sens moins coupable.
Avant d'arrêter, vous voulez compléter les Seven Summits. Vous avez tiré quelles leçons de votre tentative avortée sur l'Everest l’an dernier?
Premièrement: si l’on veut atteindre le sommet sans oxygène comme moi, il faut au moins quatre semaines de préparation sur place pour s’acclimater. Deuxièmement: on n’est jamais seul sur l’Everest et je ne peux pas éviter la foule en montagne. Je dois donc être sur place tôt et choisir intelligemment ma fenêtre. Et troisièmement: je ne dois pas me mettre sous pression temporelle.
On a l’impression que l’Everest est presque une obligation pour vous. C'est le cas?
Oui, en quelque sorte. La préparation est beaucoup plus intense que pour toutes les autres montagnes.
Et dans la zone de la mort, au-dessus de 8 000 mètres, il ne s’agit pas d’aller vite, mais de survivre. A la fin, tout se résume à une seule question: combien de temps je peux rester dans la zone de la mort sans oxygène?
Et la réussite de ce projet, ça représenterait quoi pour vous?
Gravir les Seven Summits et détenir le record de vitesse sur les sept serait la réalisation de mes rêves. Ce serait aussi le moment parfait pour arrêter et dire: «Ça a été un voyage merveilleux». Ensuite, j'aurai besoin de temps pour digérer tout ce que j'ai vécu en montagne. Je me réjouis énormément d'arriver à ce moment.
Adaptation en français: Yoann Graber
