La Nati attendait ça depuis son exploit contre l'Allemagne nazie
Le Mondial à 48 équipes a peut-être du bon: grâce à l’introduction des seizièmes de finale, la Suisse, qui restait sur trois éliminations consécutives en ouverture de la phase à élimination directe, a enfin renoué avec le succès dans les matchs couperets de Coupe du monde. Reste désormais à savoir si elle butera encore au stade des huitièmes de finale, auquel cas aucune progression ne serait constatée.
La remontada de 1938
Avant ce succès contre les Fennecs, la dernière victoire de l’équipe de Suisse en match à élimination directe au Mondial remontait à 1938, et non à 1954 comme nous pourrions le croire. Dans les années 1950, la Nati a certes disputé un quart de finale à la Pontaise, mais sans passer par les huitièmes de finale, inexistants lors de cette édition à domicile. Sa défaite 7-5 contre l’Autriche intervenait dès le début des rencontres décisives.
Il faut donc remonter à 1938 pour trouver trace d'une victoire suisse lors d'un match à élimination de Coupe du monde. A l’époque, il n’y avait pas de phase de groupes, seulement un tableau à partir des huitièmes de finale que la Suisse avait ouvert. Elle disputait en effet le premier match du tournoi au Parc des Princes contre l’Allemagne.
La rencontre s’était soldée par un match nul 1-1 après prolongations, obligeant les deux équipes à disputer un match d’appui quelques jours plus tard. Celui-ci sera d’anthologie.
Menée 2-0 à la 22e minute, l’équipe nationale s’impose finalement 4-2 lors d’un succès qui a façonné la culture du football en Suisse. C’est la légende de Servette, Eugène Walaschek, qui réduit le score et sonne la révolte. Et dire qu’il aurait pu ne jamais participer à cette Coupe du monde en France.
Le «sans-papiers» Walaschek
Avant le tournoi, l’Association suisse de football (ASF) s’inquiète de sa situation administrative complexe. Walaschek, né à Moscou, arrive très jeune en Suisse dans le contexte de la Première Guerre mondiale. Pour qu’il obtienne son passeport à croix blanche, sa grand-mère suisse le déclare comme son enfant. Mais, prise de remords, elle avoue plus tard la supercherie aux autorités. Eugène Walaschek perd la nationalité suisse.
Entre-temps, les frontières européennes ont été redessinées: l’Empire russe a laissé place à l’URSS, et Walaschek se retrouve apatride. Ce qui ne l’empêche pas de porter le maillot de l’équipe de Suisse, mais uniquement en matchs amicaux. Lorsqu’arrive une rencontre officielle, contre le Portugal lors des éliminatoires de la Coupe du monde, les Lusitaniens déposent une réclamation et bloquent sa participation au match. Nous sommes à quelques semaines du début du Mondial 1938: le grand buteur doit être naturalisé au plus vite.
Salut nazi, croix gammée et joueurs autrichiens
Cette histoire n’est rien à côté de celles qui entourent le premier adversaire de la Suisse dans le tournoi. Pour la première fois lors d'une Coupe du monde, le drapeau de l'Allemagne nazie est déployé, avec sur le côté la croix gammée. Cette bannière n’avait pas été utilisée au Mondial 1934, Hitler ayant d’abord réintroduit le drapeau tricolore noir, blanc et rouge de l’Empire allemand.
L'Allemagne est également composée de joueurs autrichiens suite à l’annexion de l’Autriche trois mois plus tôt. Elle tient à les intégrer, dans un contexte où la Nationalmannschaft n’est pas encore une référence mondiale. Le football est en revanche dominé par les nations d’Europe centrale, dont l’Autriche et sa Wunderteam de l’entre-deux-guerres. Certains Autrichiens acceptent de porter les couleurs de la «Grande Allemagne», mais pas le talentueux Matthias Sindelar, retrouvé mort asphyxié quelques mois plus tard dans des circonstances troubles.
Ces deux matchs entre l’Allemagne et la Suisse restent les seuls disputés en Coupe du monde par l’Allemagne sous le drapeau nazi et après l’Anschluss. Le salut nazi imposé aux joueurs allemands et autrichiens lors du protocole, et accompagné des sifflets du public parisien, avait lui déjà été effectué lors de la Coupe du monde 1934 en Italie.
La débâcle allemande face à une équipe de Suisse contre laquelle elle n’avait plus perdu depuis dix matchs et plus de dix ans peut s’expliquer, sportivement, par le manque d’automatismes au sein du collectif, suite à l'arrivée de nouveaux éléments. En Allemagne, toutefois, l’élimination sera uniquement imputée aux Autrichiens, dont certains seront sanctionnés.
L’aventure de la Nati en France s’achèvera au tour suivant. Eugène Walaschek et ses coéquipiers s’inclineront 2-0 face au futur finaliste hongrois, en quart de finale à Lille. Il n'y aura pas de nouvelle remontada.
