Un dictateur se cache derrière l’action la plus bizarre du Mondial
La République démocratique du Congo sort de la Coupe du monde la tête haute. Pour sa deuxième participation, elle a tenu en échec le Portugal lors de la phase de groupes et proposé un jeu plaisant, avant de faire douter l’Angleterre mercredi en seizième de finale. Il aura finalement fallu un doublé en fin de match du prince Harry Kane pour doucher les espoirs des Léopards, et éviter aux Three Lions une déconvenue de plus.
Ce parcours en 2026 contraste avec celui de 1974, lorsque la RD Congo s’appelait alors le Zaïre. L’équipe, semi-professionnelle, avait subi trois défaites au premier tour: 2-0 contre l’Ecosse, 9-0 face à la Yougoslavie et 3-0 contre le Brésil. Le décret du dictateur africain Mobutu Sese Seko, imposant aux footballeurs de la sélection nationale de jouer dans des clubs zaïrois, les empêchant ainsi de se mesurer aux stars internationales, a sans doute contribué à cet échec.
Lors de cette Coupe du monde 1974 organisée en Allemagne de l'Ouest, et remportée par le pays hôte, le Zaïre nourrissait pourtant des ambitions. Tenant du titre de la Coupe d'Afrique des nations, il était aussi la première équipe d'Afrique subsaharienne à se qualifier pour un Mondial. Surtout, le président zaïrois Mobutu Sese Seko considérait le sport comme un puissant outil de propagande et de rayonnement international. Le «père de la nation» n'avait pas lésiné sur les moyens accordés à sa fédération.
Mais le tournoi ne s'est pas déroulé comme prévu, et pas uniquement sur le terrain. Tout d'abord, avant le match contre la Yougoslavie, le sélectionneur yougoslave du Zaïre, Blagoje Vidinić, a été provisoirement écarté, sa fédération le soupçonnant de divulguer ses plans à son pays d'origine.
Ensuite, certains joueurs ont menacé de faire grève, non pas en raison de cette mise à l'écart, mais parce que les importantes indemnités journalières qui leur avaient été promises pour leur séjour en Allemagne n'avaient pas été versées. Elles se seraient en réalité évaporées dans les poches des dirigeants et autres accompagnateurs de la délégation. Les joueurs ont malgré tout fini par entrer sur le terrain pour subir un cinglant 9-0 face à la Yougoslavie, un résultat qui a profondément irrité Mobutu Sese Seko. Le dictateur a vécu ce revers comme une humiliation personnelle.
Après la partie, des représentants du gouvernement auraient rendu visite aux footballeurs pour les prévenir qu'une nouvelle débâcle aurait de graves conséquences. Ils auraient relayé un message sans équivoque du président zaïrois: plus de trois buts encaissés, et ils ne reverraient jamais le Zaïre, ni leurs proches. Ce qui nous amène au dernier match contre le Brésil, lors duquel a été observée l’une des actions les plus étranges de l’histoire de la Coupe du monde.
Le Brésil mène 2-0 et obtient un coup franc à proximité de la surface de réparation. Plusieurs Brésiliens rôdent autour du ballon. Mais alors qu’ils discutent pour décider de la stratégie à adopter, le défenseur Ilunga Mwepu sort de son mur, sprinte en direction de la balle et la dégage loin devant. Ses coéquipiers comme ses adversaires n’en reviennent pas. L’arbitre non plus. Il tarde d'ailleurs à lui infliger un carton jaune.
Le joueur devient rapidement la cible de moqueries. De commentaires à connotation raciste et teintés de condescendance coloniale. Un journaliste britannique qualifiera cette action de «moment d’ignorance africaine aberrant». Selon lui, le joueur ne connaissait pas les règles, aurait vu un ballon et instinctivement tiré dedans. Cette vision perdurera longtemps.
La réalité est cependant tout autre: Mwepu connaissait parfaitement les règles du jeu et a agi dans le contexte tendu qui était le sien. Sa motivation reste toutefois incertaine, le joueur ayant plus tard avancé plusieurs explications à son geste.
The Athletic en rapporte trois. La première serait un signe de protestation contre les dirigeants zaïrois accusés d’avoir dilapidé l’argent des joueurs. Il aurait cherché à être expulsé, à ne plus jouer, à ne plus risquer de se blesser, pendant que ces derniers profitaient de leur position.
La deuxième serait de l'ordre du craquage momentané, après un tournoi chaotique et face à des Brésiliens qui ne cessaient de contester les décisions de l'arbitre. La troisième relèverait enfin d’un réflexe de survie: empêcher Rivelino d’inscrire un troisième but pour le Brésil, potentiellement lourd de conséquences au regard des menaces du président Mobutu Sese Seko. Gagner du temps. Déstabiliser cet excellent tireur.
Au final, il y a sans doute un peu des trois dans l’étrange dégagement d’Ilunga Mwepu, même si certains de ses coéquipiers ne croient à aucune de ses explications et y voient plutôt le geste d’un joueur nerveux et pressé.
A leur retour au pays, les joueurs zaïrois, auxquels on avait promis une voiture, une maison et 20 000 dollars après leur qualification pour le Mondial, n’ont rien reçu de tout cela et auraient même été détenus quatre jours au palais présidentiel. Beaucoup ont ensuite sombré dans la pauvreté, à l’image de Mwepu, décédé à Kinshasa en 2015 des suites d'une longue maladie. D’autres avaient choisi une autre vie. Ils sont restés en Allemagne après le tournoi, même si le Brésil n’a jamais inscrit le quatrième but tant redouté.
