«Certains joueurs avaient mon numéro de téléphone»
Chez watson, nous avons pris l'habitude d'accompagner les sportifs à la retraite en leur soumettant une interview «dernières fois». Après Thibaut Monnet, Kevin Fickentscher ou encore Gérard Castella, c'est Lionel Tschudi qui s'est prêté à l'exercice. L'occasion pour le Neuchâtelois de 36 ans de raconter le métier d'arbitre, une profession qu'il juge encore trop méconnue du public.
Lionel Tschudi, la dernière fois que vous avez arbitré un match de football?
C'était le 21 décembre 2025 lors d'une journée de championnat entre Lausanne et Lucerne. Un moment spécial et que je suis reconnaissant d'avoir pu vivre, car j'ai failli prendre ma retraite sans pourvoir faire mes adieux: ce week-end là, je devais officier à Tourbillon pour Sion-Winterthour, mais la partie a été renvoyée en raison d'un virus qui a touché huit joueurs zurichois.
La dernière fois que vous avez été surpris par l'ambiance dans un stade?
C'était lors du quart de finale de Ligue Europa entre Manchester United et l'Olympique Lyonnais à Old Trafford. J'étais 4e arbitre ce soir-là et United s'est qualifié grâce à un but de Maguire à la 120e minute. Un scénario dingue avec énormément d'émotions sur le terrain et dans les tribunes. Ce n'est qu'une fois dans les vestiaires que mes collègues et moi-même nous sommes rendus compte de ce qu'on avait vécu. On s'est parlé et on a rigolé. On s'est dit: «C'était quoi ce match?!»
La dernière fois que vous avez mal dormi avant ou après un match?
Il m’est souvent arrivé de mal dormir après un match, que ce soit à cause de l’adrénaline ou de l’intensité de la rencontre. Plus jeune, je repassais sans cesse ma prestation en boucle, en me focalisant sur la moindre erreur commise. Mais avec le temps, j’ai appris à prendre davantage de recul.
La dernière fois que vous avez dû défendre l’assistance vidéo comme un progrès pour le football?
Hier (il rit). J'étais l'invité d'un podcast dans lequel j'ai expliqué ce que la VAR apportait de bien. J'ai vécu le foot avec assistance vidéo mais aussi sans cette aide, et je suis convaincu que la VAR est une très bonne chose pour le jeu et les arbitres, à condition bien sûr qu'elle soit bien utilisée et compréhensible pour le public et les joueurs.
La dernière fois que vous avez admiré un arbitre?
Je ne parlerais pas d’admiration, mais j’éprouve un profond respect pour Sandro Schärer. Nous avons souvent évolué dans la même équipe au niveau international, et j’ai pu mesurer à quel point il impose une véritable prestance, avec une gestion des joueurs largement au-dessus de la moyenne. Sur la scène internationale, j’ai également été marqué par la performance de François Letexier lors de l’Euro 2024: à son âge, qui est aussi le mien, diriger une finale relève de l’exceptionnel.
La dernière fois que vous avez eu le sentiment de vivre le «highlight» de votre carrière?
J'ai vécu tellement de «highlights» dans ma carrière qu'il m'est difficile de n'en sélectionner qu'un, mais pour répondre à votre question, je citerais la coupe du Golfe arabe en 2019. J'ai arbitré le match Irak -Qatar ainsi que la finale entre Bahreïn et l'Arabie saoudite. Me sélectionner pour le dernier match du tournoi était une belle marque de reconnaissance pour le jeune arbitre international que j'étais. Et puis, diriger des matchs devant des tribunes pleines, sur un autre continent et avec une autre culture, c'était sacrément impressionnant.
La dernière fois que vous auriez voulu mettre un carton rouge à quelqu'un dans la vie de tous les jours?
J’essaie toujours de favoriser la communication, mais je dois avouer que j'ai beaucoup de peine avec les gens qui créent des problèmes là où il n'y en a pas. On a tous des moments de doute, de faiblesse, mais nous ne devons pas oublier que nous sommes privilégiés de vivre en Suisse, où le niveau de vie est fantastique.
La dernière fois que vous avez failli arriver en retard à un match?
Cela ne m'est jamais arrivé, car j'ai toujours voyagé en transports publics en prenant bien soin d'avoir un ou deux trains d'avance.
La dernière fois que vous étiez cuit physiquement à la 80e minute déjà?
C'était même avant la 80e! En 2023, lors du 2e tour de qualification de Ligue Conférence entre le Levski Sofia et le FK Shkupi, j'ai dû être remplacé à l'heure de jeu. Je revenais d'une grave blessure au pied droit (réd: il s'était séctionné plusieurs tendons et nerfs à la suite d'un incident domestique) et je n'étais pas suffisamment rétabli.
La dernière fois que vous avez fait quelque chose de particulier à la mi-temps? D'ailleurs, que font les arbitres à la pause?
Je n’ai jamais rien fait de particulier. Je prenais quelques minutes pour souffler, puis je revoyais les situations importantes de la première mi-temps sur mon téléphone. Cela me permettait d’ajuster mon approche et d’affiner ma stratégie pour la seconde période.
Regarder votre performance à la vidéo ne risquait-il pas de vous perturber? Si vous constatiez une erreur, vous l'aviez en tête lors du retour au jeu.
Je ne risquais pas d’être perturbé, car la VAR empêche les erreurs manifestes. Avant son introduction, tout le monde savait si l’arbitre s’était trompé en première mi-temps, il n'y avait donc pas de raison que je ne sois pas informé. La seule chose que je pouvais faire, c'était apprendre à accepter et à digérer rapidement mes erreurs. Au début, elles trottaient dans ma tête, mais plus on répète ce processus, plus on s’habitue à digérer l’erreur. Et puis, si je savais que j’avais commis une faute d'appréciation en première période, j’étais meilleur en seconde, car je me mettais au défi de revenir encore plus fort.
La dernière fois que vous avez été bluffé par un joueur sur un terrain de foot?
C'était lors d'un match de Lyon avec Rayan Cherki. Ce qui m'a surpris chez lui, c'est son plaisir du jeu, son toucher de balle et son état d'esprit positif. Ça fait du bien de voir que, même à ce niveau-là, un footballeur arrive à prendre du plaisir et à en donner aux supporters.
La dernière fois que vous avez pensé que vous n'étiez pas assez payé par rapport aux joueurs?
Je ne me suis jamais comparé aux joueurs: ce sont eux les artistes. Nous, arbitres, sommes avant tout au service du jeu. Ce qui me dérange en revanche, c’est le décalage actuel: les équipes disposent toutes d’un encadrement professionnel, tandis que beaucoup d’arbitres n’en bénéficient pas. Si l’on parle de football professionnel, il est essentiel que les directeurs de jeu aient, eux aussi, un encadrement adapté, afin que chacun puisse exprimer pleinement ses qualités sur le terrain.
Combien gagne un arbitre en Super League?
Cela dépend du statut de chacun mais en tant qu'arbitre international, je percevais un salaire fixe de 42 000 francs par année et touchais 1500 francs supplémentaires par match, sans compter les rencontres internationales.
La dernière fois qu'un coach ou un joueur vous a félicité?
C'est facile, c'était lors de mon dernier match (il rit).
Mais pour de vrai?
Lorsque j’ai annoncé que j'allais prendre ma retraite, j’ai reçu de nombreuses réactions de la part des joueurs. J’ai toujours entretenu de bonnes relations avec la plupart d’entre eux; certains avaient même mon numéro de téléphone. Cela s’explique naturellement: ayant arbitré des joueurs dès les catégories des moins de 18 ans, j’ai en quelque sorte accompagné la progression de certains tout au long de leur parcours. Il est donc normal que des liens se créent, sans que cela n’influence ma manière de les arbitrer. Et puis, le fait d'avoir un contact avec des joueurs me permettait aussi de challenger certaines de mes décisions:
La dernière fois que vous avez encouragé une équipe au stade?
Je ne suis fan d'aucune équipe, mais un des derniers matchs auquel j'ai assisté en tant que spectateur, c'était Angleterre-Pays-Bas lors de l'Euro féminin à Zurich. J'y suis allé avec ma fille dans le but de lui montrer quel beau sport était le football. J'ai beaucoup apprécié l'atmosphère très positive qui se dégageait sur et en-dehors du terrain ce jour-là.
La dernière fois qu'on vous a reconnu?
C'était il n'y a pas si longtemps. Après avoir vérifié mon billet, le contrôleur du train m'a demandé si je n'étais pas arbitre. Nous avons sympathisé, si bien que je lui ai donné mes cartons. En échange, il m'a offert un carton sur lequel étaient notées les procédures du contrôleur de train.
Les joueurs que vous avez arbitré ce jour-là n'ont donc pas reçu de cartons, puisque vous n'en aviez plus?
En fait, j'ai toujours plusieurs paires en ma possession, puisque j'en offre aux enfants afin de promouvoir le métier d'arbitre.
Où étaient habituellement rangés vos cartons durant le match?
Toujours dans les deux poches arrière de mon short: le jaune à gauche et le rouge à droite. Cela me permettait d'avoir un délai de réflexion supplémentaire en cas de doute: je portais les deux mains à mes poches et prenais 1 à 2 secondes pour réfléchir à la couleur adéquate.
La dernière fois que vous avez subi un contrôle antidopage?
Les arbitres ne sont pas contrôlés.
La dernière fois qu'un joueur a tenté de vous abuser?
Lors de mon dernier match, évidemment! Cela arrivait tout le temps. Les joueurs cherchent en permanence une faute, un corner, une touche, etc.
La dernière fois qu'on vous a posé une question bête? Vous avez le droit de dire aujourd'hui!
Il n'y a jamais de questions bêtes, mais je suis toujours surpris de constater à quel point les gens ne connaissent pas bien le rôle d'arbitre et son quotidien.
Si on peut se permettre, c'est un peu de votre faute aussi, car il n'est pas toujours simple de pouvoir vous parler après un match, même en tant que journalistes.
C'est vrai depuis longtemps, car notre direction tente de nous protéger. Mais il y a une volonté d'ouverture depuis quelques saisons et c'est tant mieux, car c'est important que les arbitres puissent expliquer leur manière de fonctionner.
