Sport
Interview

Jeux olympiques: Tanja Frieden a parfois mal vécu son sacre

Tanja Frieden, championne olympique de snowboard cross en 2006, s'est confiée.
Tanja Frieden, championne olympique de snowboard cross en 2006, s'est confiée.IMAGE: ch media

Tanja Frieden: «J'avais de la colère contre ma médaille d'or aux JO»

Il y a 20 ans, la Bernoise Tanja Frieden remportait l’or olympique en snowboard cross à Turin. Elle nous raconte comment ce sacre a transformé sa vie, avec aussi un revers de la médaille.
04.02.2026, 18:4204.02.2026, 18:42
Etienne Wuillemin

Vous avez peut-être oublié son nom, mais certainement pas la manière avec laquelle Tanja Frieden est devenue championne olympique de snowboard cross en 2006 à Turin.

Alors qu'elle était deuxième de la finale, la Bernoise a bénéficié d'un immense coup du sort. Alors qu'elle menait largement, seule, l'Américaine Lindsey Jacobellis a voulu faire une figure pour épater la galerie sur le dernier grand saut. Résultat: elle est tombée et Tanja Frieden a pu lui passer devant, juste avant la ligne d'arrivée.

La scène en vidéo

Vidéo: youtube

Cette médaille d'or improbable a changé la vie de la Bernoise, comme elle nous le raconte dans cette interview.

Tanja Frieden, il y a 20 ans, vous deveniez championne olympique de boardercross. C'est comment la vie après avoir gagné une médaille d'or aux JO?
TANJA FRIEDEN: Beaucoup de choses magiques. Dans le meilleur des cas, on a déjà réfléchi pour soi-même à la question: que se passera-t-il si je décroche l’or?

Vous l’aviez fait?
Oui. Je savais déjà à l’époque ce que je voulais transmettre un jour aux gens: «Vise le très grand objectif! Ça en vaut la peine». Seulement voilà: au moment où je me suis retrouvée sur le podium, tout a changé. C’est un peu comme lorsqu’on s’imagine devenir mère. Comment cela sera ensuite...

… on ne peut pas le prévoir.
Impossible. Et c’est totalement surréaliste. J’avais pour objectif quelque chose que je ressentais comme impossible: l’or. Et puis ça arrive.

«Et très vite, une fatigue, un vide s’installent. Pas immédiatement. Mais ça vient. Chez tout le monde. On peut alors presque devenir un peu dépressif»

Tout simplement parce que soudain, tant d’attentes s’abattent sur vous. Il reste à peine du temps pour soi.

Swiss Tanja Frieden with the gold medal of her boyfriend US Snowboard Cross winner Seth Wescott, after winning the Womens Snowboard Cross at the Turin 2006 Winter Olympic Games, in Bardonecchia, Italy ...
Tanja Frieden et sa médaille d'or, aux JO 2006 de Turin. Image: KEYSTONE

Ce vide, il ressemblait à quoi chez vous?
Le conflit le plus violent s’est produit juste après le titre olympique. Parce qu’immédiatement après, ma relation amoureuse s’est brisée. Pendant au moins quinze ans, je me suis persuadée que c'était lié à la médaille d'or, même si nous étions déjà en crise auparavant. Inconsciemment, je me suis construit l’équation suivante: si tu as du succès, tu ne peux pas en plus avoir une relation heureuse. Beaucoup de gens connaissent cette équation. Le monde a l’impression que tu es la personne la plus heureuse qui soit. Mais ce n’est pas toujours vrai. Et j’ai trouvé un autre point extrêmement frappant.

Lequel?
Soudain, tout le monde me célébrait. Tout le monde me trouvait formidable. Alors que je n’avais rien fait d’autre que ce que je faisais depuis toujours. Ce point-là est un peu schizophrène. Et en même temps, il y a l’autre extrême. Le Suisse a aussi ce talent de rendre les choses très petites.

Par exemple?
J’ai demandé aux Transports publics bernois s’il était possible d’obtenir une réduction pour un abonnement. Et je voulais en échange faire quelque chose pour eux. Je me disais: des championnes olympiques, il n’y en a quand même pas tant que ça ici. On m’a répondu: «Hmm, non, malheureusement ce n’est pas possible, nous avons déjà accordé des réductions à tous les moniteurs de ski.» Je me suis sentie bête, j’en avais même honte.

«A l’étranger, ce genre de choses ne serait pas un sujet, on te déroulerait le tapis rouge»

Vous avez dit un jour que la relation avec votre sœur avait été mise à l’épreuve après le titre olympique. Ce sacre, il impacte comment la vie privée?
Pour ma sœur, c’était difficile, oui. Soudain, elle était considérée comme la «sœur de». L’entourage change, c’est très clair. J’ai même entendu des amis très proches dire soudain: «Maintenant, je ne compte plus assez pour toi!» Ça fait très mal.

«Après le titre olympique, je n’avais soudain plus de temps pour rien ni personne en dehors du cercle le plus intime»

La famille et les amis les plus proches. Il y a aussi des gens qui se détournent de vous, alors que vous ne le souhaitez absolument pas. Ce qui était intéressant, c’est que plus tard, certains amis qui m’avaient alors trouvée un peu sèche, et qui sont depuis devenus entrepreneurs, m’ont dit: «Maintenant, je comprends ce que tu voulais dire.»

Son sacre en 2006 a changé la vie de Tanja Frieden, ici dans sa ville natale de Thoune.
Son sacre en 2006 a changé la vie de Tanja Frieden, ici dans sa ville natale de Thoune. image: Yoshiko Kusano

Et aujourd’hui, elle provoque quoi chez vous, cette médaille d’or?
Une immense gratitude. Il y a eu une période où je ressentais presque un peu de colère envers la médaille, parce que je pensais: à force de ne voir que la médaille, on ne me voit plus, moi. C’est une forme de conflit identitaire. Quand je me posais la question de savoir qui je suis réellement sans cette médaille, ça devenait intéressant.

Et la réponse?
Cela me faisait parfois peur. Surtout pendant la phase de redéfinition. Il y a 17 ans, après ma carrière professionnelle, lorsque je fondais mon entreprise de coaching. Qui es-tu? Oui, je suis coach maintenant. Et j’ai surmonté le fait que, durant cette phase, on me renvoyait l’idée qu’il n’y a guère quelque chose qui attire plus l’attention qu’une victoire olympique. Je suis extrêmement reconnaissante d’avoir pu vivre cela. Mais il y a aussi une part qui énerve.

Tanja Frieden a bien sûr été célébrée chez elle, à Thoune, quelques jours après son titre olympique en 2006.
Tanja Frieden a bien sûr été célébrée chez elle, à Thoune, quelques jours après son titre olympique en 2006. image: Yoshiko Kusano

Et vous avez lutté comment contre cela?
Toute question d’identité commence à l’intérieur. La victoire olympique est, en surface, une identité formidable. Mais aussi très enfermante. J’ai donc dû me demander sérieusement: qui suis-je sans titre olympique? Comment pense cette personne? Comment cette personne a-t-elle du succès? Quelle est ma nouvelle identité?

«Car une victoire olympique est un résultat, pas une identité. Mais regardez autour de vous. 90 % des gens s’identifient à des résultats. Et cela génère un vide en soi»

Mais vous avez quand même aussi pu savourer cette période après l'or olympique?
Bien sûr! J’ai adoré. C’était le truc le plus incroyable de ma vie. J’ai pleinement vécu ma phase Cendrillon. J’adore la mode. Pendant un certain temps, je n’ai manqué quasiment aucun gala.

«Et surtout: j’ai rencontré énormément de personnes passionnantes et des amis pour la vie, des entrepreneurs jusqu’aux rois, au niveau national comme international»

J’étais et je suis toujours consciente de ma chance. Le titre de «championne olympique» suffit souvent à ouvrir des portes. C’est quelque chose que j’aime transmettre aux futures championnes et champions olympiques: profitez du voyage! Saisissez les opportunités.

Die Sportlerin des Jahres, Tanja Frieden (Boardercross), links, nimmt von Bundesrat Samuel Schmid ihre Trophaee entgegen, an der Verleihung der Credit Suisse Sports Awards, am Samstag, 16. Dezember 20 ...
Une fois célèbre, Tanja Frieden a rencontré du beau monde. Comme ici l'ex-conseiller fédéral Samuel Schmid. Image: KEYSTONE

Après votre carrière, vous avez créé une entreprise comme coach en énergie et transformation. Une médaille d’or olympique, ça aide en tant qu’entrepreneure?
Absolument. J’en ai énormément profité. Même si j’ai traversé une phase où je ne voulais plus parler constamment de ma victoire olympique. Je l’ai même interdit une fois à mon équipe. Mais ils avaient raison de me dire: c’est aussi toi.

«La médaille d’or a été un énorme coup d’accélérateur. J’avais immédiatement un argument de vente unique»

C’est presque une valeur inestimable.
C'est inestimable. D’un autre côté, cela m’a aussi longtemps enchaînée. Dans le sens où je devais travailler avec des sportifs. Il y avait des questions du type: «Oui, mais est-ce que tu en es capable?» Le fait que j’aie construit mon entreprise seule était volontiers passé sous silence. Donc oui, le bénéfice de la médaille est inestimable. Mais il faut aussi en faire quelque chose. Il y a suffisamment de médaillés qui n'ont pas exploité les opportunités. Il faut prendre la médaille en main. C’est une sorte de feu. Mais il faut l'entretenir, sinon il s’éteint.

Quel conseil donneriez-vous, avec le recul, à la Tanja Frieden de 29 ans?
«Ecoute tes tripes!» L’instinct se trompe rarement. C’est un bon guide. Et deuxièmement: «Entoure-toi de personnes qui osent regarder derrière ton rideau». Des gens qui ne veulent pas eux-mêmes être sous les projecteurs, mais qui osent poser, de temps en temps, les questions qui dérangent.

Et vous avez toujours écouté vos tripes?
Non, moi aussi, il m’est arrivé de rater le coche. Quatre ans après mon titre olympique, j’ai voulu forcer pour revivre des JO. Mais j’ai ignoré tous les signaux d’alarme. Cela a abouti, peu avant les Jeux olympiques de 2010, à une grave blessure: je me suis rompue les deux tendons d’Achille. Quand j’étais allongée dans la neige, je le savais: c’était fini. Malgré la douleur, j’ai aussi ressenti un soulagement de ne plus devoir performer et lutter.

Eine sichtlich niedergeschlagene Tanja Frieden an einer Medienkonferenz in Zuerich am Dienstag, 26. Januar 2010. Die Olympiasiegerin von Turin 2006 hat heute ihren Ruecktritt vom Spitzensport bekannt  ...
Tanja Frieden n'a pas pu participer aux JO 2010 à cause de ses tendons d'Achille déchirés. Image: KEYSTONE

Les Jeux olympiques sont à notre frontière. Vous les vivrez comment?
Peut-être que je partirai spontanément à Milan. Mais en ce moment, j’ai énormément de choses à gérer. Ce qui est sûr, en revanche: que ce soient les Jeux olympiques d’été ou d’hiver, chez moi, la télévision tourne en boucle.

Le jour de la cérémonie d’ouverture, vous aurez 50 ans. Il vous inspire quoi, ce chiffre? Plutôt de la peur ou de la joie?
C’est très ambivalent. Si je réfléchis de manière rationnelle, le mot «waouh» me vient assez vite à l’esprit. Mais j’ai assisté à trop d’enterrements dans ma vie, surtout dans le milieu sportif. Alors je me dis aussi: «Comme c’est cool d’être arrivée jusqu’ici!» Je suis en forme. Je suis en bonne santé. J’ai une famille. J’ai une entreprise. J’ai pu vivre tant de choses incroyablement belles, beaucoup grâce à la victoire olympique. C’est pourquoi je veux encore le souligner et, idéalement, le crier à toutes les Suissesses et à tous les Suisses: «Visez l’or!» C’est incomparable avec tout le reste. Les quelques «mais» n’y changent rien. Je serai éternellement reconnaissante envers cette médaille.

Récemment, votre ami proche Ueli Kestenholz est décédé dans une avalanche. Cela change-t-il encore une fois le regard sur votre propre vie?
Oui, le regard sur mon anniversaire. Vieillir est un privilège. Et Ueli restera pour moi une source d’inspiration, celle de suivre la joie.

Adaptation en français: Yoann Graber

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