Sepp Blatter: «Trump est malade, et Infantino lui ressemble»
Sepp Blatter, avez-vous reçu une invitation pour la Coupe du monde?
Non.
En attendez-vous encore une?
Peut-être que j’en recevrai une du Mexique ou du Canada. Mais de la part de la Fifa et des Etats-Unis, je n’aurai certainement aucune invitation.
Accepteriez-vous de vous rendre au Mexique?
Cela dépendrait de la situation après la mort du baron de la drogue. Mais au Canada, c’est certain.
Pourquoi déconseillez‑vous aux fans de se rendre à la Coupe du monde aux Etats‑Unis?
Je partage simplement l'avis du professeur Mark Pieth, qui conseille aux supporters de ne pas se rendre à la Coupe du monde aux Etats‑Unis pour des raisons de sécurité. Il affirme qu'au Mexique, ce sont les cartels de la drogue qui menacent de commettre des agressions, tandis qu'aux Etats-Unis, l'Etat devient de plus en plus autoritaire. Je ne suis toutefois pas favorable à un boycott, car les premiers pénalisés seraient les footballeurs et les fans, qui n’ont rien à voir avec la politique.
Quel rapport entretenez‑vous avec les Etats‑Unis?
Une relation très bonne et amicale, jusqu'à l'intervention assez virulente d'un président européen.
Expliquez-nous.
Au départ, il était prévu d'attribuer la Coupe du monde 2018 à la Russie et celle de 2022 aux Etats-Unis. Puis Nicolas Sarkozy a demandé à Michel Platini de faire en sorte que le Qatar remporte l'organisation du Mondial 2022. Je m'attendais à ce que les Etats-Unis se comportent en bons perdants. Mais ils étaient tellement furieux qu'ils ont lancé une véritable campagne de vengeance contre la Fifa. Celle-ci a culminé en 2015, grâce au soutien bienveillant du gouvernement suisse – c'est-à-dire du Conseil fédéral – avec l'arrestation de plusieurs fonctionnaires de la Fifa originaires du continent américain. C'est là que j'ai été suspendu par notre commission d'éthique.
Vous sentez-vous victime de la colère des Américains?Exactement. Bien que les Américains n’aient jamais formulé d’accusation contre moi personnellement.
Ils ont néanmoins menacé de classer la Fifa comme organisation criminelle si vous restiez président.
C’est vrai. Et j’ai assumé mes responsabilités pour le bien de la Fifa. La Fifa n’est tout de même pas une bande de gangsters!
Comment voyez-vous les Etats-Unis aujourd'hui?
Quand je regarde le football, la Coupe du monde et le président Donald Trump, je ne peux que secouer la tête. Je n'en croyais pas mes yeux lorsque la Fifa a remis le trophée de la Coupe du monde à Trump dans le Bureau ovale. Quelle mascarade!
Vous aimiez également vous montrer en compagnie de chefs d'Etat. En quoi Gianni Infantino est-il différent de vous?
J'ai toujours eu à cœur de rendre service à la Suisse lors de mes visites, que ce soit auprès d'un empereur, d'un roi ou d'un chef d'Etat. C'est pourquoi je veillais à ce que l'ambassadeur ou le consul puisse m'accompagner à ces réceptions. Cela permettait d'aplanir certaines tensions diplomatiques.
Et Infantino?
Il n'agit que dans son propre intérêt. Il n'aurait pas pu financer sa Coupe du monde des clubs, qui s'est déroulée l'année dernière aux Etats-Unis, sans une aide financière de plusieurs milliards. Il s'est donc vendu aux Saoudiens. Dans le même temps, il a trouvé un complice aux Etats-Unis en la personne de Donald Trump. Le point culminant de cette alliance est le prix de la paix qu'Infantino a remis au président américain lors du tirage au sort. Quelle mascarade! Au cours des dernières semaines, même les plus naïfs ont compris que Trump était contre la paix. Il est aussi très dérangeant que la Fifa décerne un tel prix.
Le prix de la paix est-il l'expression d'une certaine mégalomanie?
Je ne suis pas juge. Mais je me réfère volontiers au jugement des psychologues allemands qui, après le tirage au sort, sont arrivés à la conclusion suivante:
Lequel des deux?
Trump.
Est-ce également vrai pour Infantino?
Peut-être. Ils se ressemblent.
Que pensez-vous de Trump?
Son comportement et ses actions agressives sont difficiles à supporter. Il frôle parfois la folie. Mais il faudrait aussi tirer les oreilles des Suisses qui pensaient pouvoir l’amadouer avec des montres et d’autres cadeaux dans le cadre du conflit douanier. Une pure folie. N’avons-nous vraiment rien d’autre à proposer?
Qu’aurait-il fallu faire différemment lors de la visite chez Trump?
Ce sont des diplomates hautement qualifiés qui auraient dû mener les négociations, et non des hommes d'affaires. Cela donnait l'impression que les Suisses pensaient pouvoir acheter Trump. Ce qui est d'une part maladroit et d'autre part discutable sur le plan éthique.
Lorsque la Russie a envahi l'Ukraine, la Fifa n'a pas hésité à l'exclure. Faudrait-il faire de même avec les Etats-Unis?
Je suis d'accord pour dire que la Fifa devrait réagir. Mais je ne constate aucune réaction. En coulisses, on discute plutôt de l'exclusion éventuelle de l'Iran.
Qu'attendez-vous d’Infantino, de la Fifa?
Il faudrait prendre le téléphone et appeler mon collègue de Brig. Aujourd'hui, il est peut-être Suisse. Demain, il sera peut-être Italien ou Arabe. Peu importe, il reste injoignable. Qui est la Fifa? Ce n'est pas seulement une personne. Ce sont deux milliards de supporters.
Dictateur ou pas, une réaction s'impose.
Oui. La Fifa a la possibilité d'exclure des fédérations. Mais je vous en prie: exclure les Etats-Unis, c'est impensable. La Fifa ne doit pas non plus exclure l'Iran. Les Iraniens doivent participer à cette Coupe du monde. A moins que leur propre gouvernement ne s'y oppose.
Ou si les Etats‑Unis empêchent la délégation iranienne d’entrer sur leur territoire.
Dans ce cas, Infantino devrait montrer ses couleurs. Mais je doute qu'il s'oppose à Trump si les choses se corsent. Je me souviens de 1986. L'Irak s'était qualifié pour la phase finale au Mexique. Mais à cette époque, le pays était en guerre avec l'Iran. Il y avait des résistances à la participation de l'Irak. Mais nous avons réussi à régler le problème. Il y a une autre histoire à ce sujet.
Allez-y.
Avant le dernier match de qualification, le président de la Fédération irakienne de football est venu me rendre visite. J'étais alors secrétaire général. Il m'a demandé: «Pourrais-tu faire en sorte que nous gagnions ce match?» J'ai répondu: «Aucune chance». Lorsque nous nous sommes quittés à l'aéroport en nous embrassant, j'ai senti qu'il glissait une enveloppe dans la poche de mon manteau. De retour à la Fifa, j'ai ouvert l'enveloppe et j'ai vu qu'elle contenait un nombre impressionnant de billets de dollars.
Combien?
Peut-être 50 000.
Qu'avez-vous fait?
Je suis allé voir le directeur financier, je lui ai remis l'argent et je lui ai demandé d'ouvrir un compte au nom de cet homme à la Banque fédérale, puis de l’informer. Cela n’a pas pris longtemps avant que le compte soit vidé.
Si vous étiez encore président de la Fifa, comment agiriez-vous dans l'affaire Etats-Unis/Iran?
La situation ne se serait pas présentée ainsi. Je ne me serais pas rendu complice de l’organisateur et je ne lui aurais pas remis de prix de la paix. Allez, lançons une révolution! Après tout, je n'ai jamais été destitué de ma fonction de président.
Alors prenons un taxi et allons à la Fifa.
Ce serait passionnant. La question est de savoir si quelqu'un me refuserait l'accès.
Pourrait-il y avoir quelqu’un d’autre qu’Infantino?
Non, je ne pense pas. Vous savez, il n'y a même pas besoin de sécurité, car presque plus personne ne se trouve au siège de la Fifa à Zurich.
Avez-vous remis les pieds dans un bâtiment de la Fifa depuis votre suspension en 2015?
A l’exception du musée de la Fifa, non. J’y ai été convié une fois, mais l’information est remontée jusqu’à Infantino. Lorsque j’ai été invité une seconde fois au musée, la Fifa m’a interdit d’y entrer.
Et vous vous y êtes conformé?
Oui, parce que les agents de sécurité avaient pour mission de m’en empêcher.
Est-il vrai que la Fifa détient toujours certaines de vos montres?
Et quelles montres! Elles sont bien plus belles que celle-ci (réd: il montre son modèle connecté relativement simple). Mais au moins, celle-ci m’indique si je suis encore en vie. Plus sérieusement: à la demande des avocats de la Fifa, j’ai prouvé que j’avais acheté ces montres avec mon propre argent. Les juristes ont accepté de me les restituer, mais Infantino a alors donné l’ordre suivant: tant qu’il sera en vie, Blatter ne remettra pas les pieds dans les locaux de la Fifa et ne récupérera pas ses montres. Il y a encore beaucoup d’autres de mes affaires entreposées là-bas.
A quoi pensez-vous?
Des maillots, des fanions, des livres, ce genre de choses. Il y a même une petite salle où sont entreposés tous ces objets.
Lors de la Coupe du monde l'été prochain, les Etats-Unis et l'Iran pourraient s'affronter en huitièmes de finale. Un tel match est-il réaliste dans les circonstances actuelles?
Si cela devait arriver, ce serait formidable! Mais pour cela, l'Iran doit d'abord se rendre aux Etats-Unis, et c’est à la FIFA de le permettre. Il est aussi possible que le gouvernement iranien interdise à l’équipe de participer à la Coupe du monde.
Que se passerait-il dans ce cas-là?
Si l'Iran renonce volontairement, une chose est claire: il faudra alors l'exclure des prochaines Coupes du monde.
Vraiment? N’est-il pas tout à fait normal que l’Iran ne participe pas à une Coupe du monde organisée dans le pays qui le bombarde?
Si l’Iran ne participe pas pour des raisons politiques, il doit être suspendu. Mais j’en appelle à la Fifa: elle doit résoudre ce conflit en ouvrant les portes de la Coupe du monde à l’Iran et en jouant son rôle de médiateur.
2018 en Russie, 2022 au Qatar, 2026 chez Trump, 2034 en Arabie saoudite: pourquoi les Coupes du monde ont-elles lieu presque toujours dans des pays où la politique et les droits humains posent question?
La Russie et les Etats-Unis sont depuis toujours en guerre froide. Nous pensions qu'en leur attribuant simultanément les Coupes du monde 2018 et 2022, ils se rapprocheraient grâce au football. Nous avons conclu un accord à l'amiable que Nicolas Sarkozy a sapé, car la France faisait des affaires d'armement avec les Qataris, qui voulaient également la Coupe du monde 2022.
Après 2022, la Coupe du monde 2034 se tiendra de nouveau dans le monde arabe. Cela correspond-il au cycle habituel?
En soi, je n’ai rien contre une Coupe du monde en Arabie saoudite. Qu’elle s’y déroule en 2034 s’explique uniquement par le fait qu’Infantino a vendu le football aux Saoudiens, en échange d’un milliard de dollars pour la Coupe du monde des clubs, un tournoi qui n’aurait jamais vu le jour autrement.
Quand avez-vous eu votre dernier échange avec Infantino?
Après son élection il y a dix ans, Gianni est venu deux fois chez moi le soir. Nous avons bu du vin rouge et mangé de la viande séchée. Je lui ai demandé de faire en sorte que mes affaires laissées au bureau après mon départ me soient restituées. Il m’a promis de s’en occuper personnellement. Peu après, j’ai reçu une lettre de la Fifa m’informant que toute communication entre Infantino et moi se ferait désormais uniquement par l’intermédiaire d’avocats. Depuis, nous n'avons plus discuté ensemble.
Pourquoi vous rejette-t-il ainsi?
Je n'en ai aucune idée! Il n'est pas obligé de m'aimer, mais pourquoi me déteste-t-il autant? Il aurait pu s’installer dans le nid que j’avais construit. Même l’avocat de Gianni a tenté de nous réunir autour d’une table, en vain. Et lorsque nous avons tous deux reçu une invitation pour le centenaire de l’Association valaisanne de football, il n’est pas venu, simplement parce que j’y allais.
Vous fêtez ce mardi vos 90 ans. Ressentez-vous vraiment cet âge?
Ce ne sont que des chiffres. Personnellement, je me sens bien. Surtout dans ma tête: si le sudoku était une discipline olympique, j'aurais une médaille assurée. Les chiffres, c'est mon truc (Rires).
Et physiquement?
J'ai quelques problèmes rénaux. Je dois aller deux fois par semaine en dialyse. Et récemment, j'ai dû me faire soigner pour un cancer de la peau, qui est maintenant en rémission. Je marche à nouveau sans béquilles et je me réjouis beaucoup de retrouver ma famille et mes amis pour mon anniversaire.
Avez-vous fait la paix avec la fin abrupte de votre carrière à la Fifa?
Que voulez-vous dire par «fin»? J’ai mis mon mandat à disposition. Personne n’a jamais dit que je n’étais plus élu. La Fifa devrait me rendre hommage lors d’un Congrès avant mon 100e anniversaire. Et si elle le souhaite, elle peut me dire «merci» pour les services que j’ai rendus au football.
Qu’en est-il des accusations portées contre vous par la Fifa?
Une procédure est toujours en cours devant le droit du travail. Elle concerne plusieurs personnes et un montant total de 40 millions de francs. Mais dans cette affaire, j’ai pleinement confiance en la justice zurichoise.
Avez-vous encore des objectifs dans la vie?
J’aimerais bien atteindre les 100 ans. Mon médecin dit que mon cœur peut le faire, mais qu’il ne faut plus que j’exagère. Et sinon, j’ai récemment dit à ma famille: vivez dans la paix et l’amour. Savez-vous comment on se dispute chez nous, dans le Haut-Valais?
Non.
Deux personnes conviennent de se battre. L’une ne vient pas.
Contrairement à votre successeur, vous avez toujours entretenu des liens étroits avec votre pays d’origine. Cela vous a-t-il été fatal? Car en marge du Congrès de mai 2015 à Zurich, plusieurs responsables de la Fifa ont été arrêtés. Dans beaucoup d’autres pays, cela ne se serait pas produit.
Vous mettez le doigt dessus! Je n’aurais jamais imaginé que le Conseil fédéral, sous la pression de la justice américaine, permette l’arrestation de membres haut placés de la Fifa en Suisse. Lorsque j’ai exprimé mon étonnement à la présidente de la Confédération de l’époque, Simonetta Sommaruga, elle m’a simplement fait remarquer que je n’avais pas été arrêté.
