Blessures, conflit familial, soucis d’argent: Dominic Stricker se livre
Hiver oblige, le filet n’est pas encore tendu et le court en terre battue sommeille. Il fait frais à Berne en cette journée de mars, mais les oiseaux chantent, le printemps s’annonce et le soleil brille. Comme dans la vie de Dominic Stricker?
Visiblement mieux dans ses bottes, le joueur de 23 ans s’exprime longuement et avec une franchise rare sur sa grave blessure, la rupture professionnelle avec ses parents, son envie de raccrocher et ses problèmes financiers.
Dominic Stricker, vous avez effectué, fin janvier, votre retour sur les courts après une déchirure du ligament interne du genou droit. Dernièrement, vous avez également atteint les quarts de finale du tournoi Challenger de Lugano. Quel bilan tirez-vous de ce début d'année?
Les premières semaines ont été positives. J’ai fait un bon match de double en Coupe Davis. A Lugano, je me suis senti excellent et j’ai joué à un très bon niveau. Le chemin reste encore long, mais ces deux performances convaincantes me donnent beaucoup de confiance.
Vous disputiez justement un quart de finale en Challenger lorsque vous vous êtes déchiré le ligament interne en octobre. Racontez-nous cette mésaventure.
J’ai remporté les qualifications, gagné deux matchs dans le tableau principal et battu la tête de série n°1, Jacob Fearnley. Je pensais que mon niveau était revenu. Tout se déroulait comme je le souhaitais. Puis, en sprintant pour aller chercher une amortie, j’ai glissé et j’ai immédiatement senti que quelque chose n’allait pas.
Comment cela s’est-il poursuivi?
Les premiers examens en France n’ont montré aucune blessure, et je me réjouissais de participer aux Swiss Indoors de Bâle.
Ça n’a pas dû être facile sur le plan mental.
Les premières semaines ont été les plus difficiles, car on ne peut rien faire. Mais avec du recul, je me rends compte qu’il y a eu en réalité beaucoup de points positifs.
Lesquels?
D’une part, le renforcement physique que j’ai pu effectuer, et d’autre part, le travail mental.
Vous en avez aussi profité pour réorganiser votre entourage. Depuis décembre, votre entraîneur se nomme Henri Laaksonen. Qu’attendez-vous de lui?
Henri me connaît bien, et je le connais aussi. Nous nous sommes affrontés trois fois et nous avons également joué ensemble en Coupe Davis. Il connaît mes forces et mes faiblesses, il sait ce que je dois améliorer. Sur le terrain, nous travaillons de manière intensive. Et en dehors, nous nous entendons à merveille. Nous avons déjà joué au padel ensemble. Nous nous mesurons également régulièrement au backgammon, et je dois admettre qu’il est nettement meilleur que moi (Rires).
Laaksonen a pris sa retraite il y a un an. A l’exception d'une courte aventure avec Mika Brunold, il n’a pas d’expérience en tant qu’entraîneur. Comment jugez-vous cela?
Cela m’a bien sûr traversé l’esprit. Il a certes encore peu d’expérience, mais les conseils qu’il me donne m’aident énormément. Il connaît bien les joueurs, le sport et l’environnement. De plus, je trouve que Mika Brunold a réalisé des progrès en peu de temps avec Henri. Cela me rend confiant. Il y a une véritable alchimie entre nous.
Vous avez connu des semaines turbulentes, sur le plan sportif, mais aussi sur le plan privé, puisque vous avez pris vos distances avec votre père, qui était votre manager.
Beaucoup de choses se sont passées ces derniers mois. J’ai beaucoup changé, je me suis réorganisé. Aujourd’hui, j’ai l’impression d’avoir constitué une équipe formidable, avec des professionnels absolus dans leurs domaines.
Selon vous, pourquoi les choses se sont-elles moins bien passées après votre huitième de finale à l’US Open en 2023?
Les blessures n’ont pas aidé, mais ce n’est pas la seule et unique raison. Tout est allé très vite, toujours vers le haut, peut-être même trop vite. Ces deux années ont été difficiles et formatrices. Aujourd’hui, je dois recommencer depuis le bas de l'échelle. Sur le plan physique et humain, je me sens cependant plus avancé et mieux armé qu’à l’époque.
Ce parcours relève-t-il plus de la malchance ou de vos erreurs?
Les blessures sont en partie une question de malchance, mais pas uniquement. Il y a des choses que je ferais certainement différemment aujourd’hui.
Poursuivez.
Fin 2023, j’ai disputé les NextGen ATP Finals en Arabie saoudite malgré des douleurs au dos. J’ai dû abandonner en demi-finale, puis j’ai été contraint de faire une pause durant six mois.
Le vainqueur a reçu plus d’un demi-million de dollars. Quel rôle a joué l’argent dans votre décision?
Ce qui comptait pour moi, c’était de pouvoir jouer un tournoi pour lequel j’avais travaillé toute l’année. C’est un événement suivi par le monde entier.
Il y a également eu des spéculations sur une possible retraite.
Je pense que ces pensées sont normales. Ce n’est pas comme si je ne les avais jamais eues. Mais il n’a jamais vraiment été question d’arrêter. Réfléchir à ce qui vient ensuite est intéressant, c’est un sujet dont j’aime parler.
Depuis quelques semaines, vous êtes représenté par l’agence AVD. Expliquez-nous ce choix.
Il y a un, j’ai décidé de professionnaliser mon management et j’ai ensuite eu de nombreuses discussions. Il était important pour moi d’avoir un cadre familial, que les personnes viennent de la région. Je connaissais déjà Anouk Vergé-Dépré, et j’avais joué avec Nicola Kusy pour Thoune aux interclubs. Ils m’avaient déjà sollicité par le passé. Cette fois, ce qui m’a convaincu, c’est ce qu’ils envisageaient de faire avec moi.
Nous avons entendu dire que plusieurs agences auraient souhaité travailler avec vous, mais qu’elles hésitaient à cause du rôle de votre père, Stephan. Que répondez-vous à cela?
C’est quelque chose qui s’est répandu, on ne peut pas le nier. Mais aujourd’hui, la configuration est différente. Mes parents se sont retirés et ils ne m'aident plus que pour quelques aspects organisationnels.
Dans le milieu du tennis, on dit que votre père a provoqué des tensions avec les sponsors, les organisateurs et la fédération. Comprenez-vous ces critiques?
Tout est allé très vite, du titre juniors à Roland-Garros en 2021 jusqu’au huitième de finale à l’US Open en 2023. Mes parents ont fait un travail formidable pendant cette période et m’ont énormément soutenu, y compris pour le sponsoring. Je suis extrêmement reconnaissant envers mon père pour tout ce qu’il a fait. Ce n’était pas toujours facile pour lui non plus. Le moment était venu de confier les choses à des mains plus professionnelles. Cela ne se fait pas du jour au lendemain.
Comment avez-vous vécu cette phase où vous deviez prendre des décisions importantes?
Cela n’a pas été évident, ni pour mes parents, ni pour moi. Quand la famille est impliquée, les choses se compliquent à cause du lien émotionnel. J’ai longuement réfléchi et beaucoup cogité. Je suis quelqu’un de très attaché à la famille, et il est important pour moi que nous soyons bien. Aujourd’hui, nous réalisons que c’est un pas dans la bonne direction pour nous tous. Je sens comme un poids se détacher de moi.
Au sein de l’entreprise Dominic Stricker GmbH, dans laquelle vos revenus sont versés, vos parents gardent toujours les rênes. Vous n’avez pas accès à l’argent que vous gagnez. Pourquoi?
Depuis mai 2025, je suis directeur général et j’ai obtenu entre-temps la majorité en ce qui concerne les droits de vote. C’est une affaire complexe, qui implique de nombreux éléments à prendre en compte et concerne aussi la répartition exacte. Notre objectif est de tout clarifier cette année.
Pourquoi ce changement n’a-t-il pas encore eu lieu?
Nous ne voulons pas commettre d’erreurs et cela doit être correct sur le plan juridique. Je peux compter aujourd'hui sur d’excellents partenaires qui veillent à ce que tout soit fait correctement. Mais cela prend du temps.
Les coûts dans le milieu du tennis sont très élevés. Cette année, vous n'avez gagné que 905 dollars sur le circuit. Nous vous posons la question sans détour: combien d’années comme les deux dernières pouvez-vous encore vous permettre?
Ce ne sont pas les années les plus faciles (Rires). Je ne peux pas me permettre trop de saisons comme celles-ci, ce n’est pas un secret. En revanche, je suis très reconnaissant d’avoir des sponsors à long terme qui croient en moi. Cela me procure de la sérénité et m’offre du temps.
Vous avez donc encore un peu d’argent de côté?
Oui. Mais ce sont malgré tout des années difficiles sur le plan financier. Je dois me débrouiller autrement. Désormais, je voyage par exemple sans physio.
Que peut-on vous souhaiter pour cette saison?
La santé, pour moi et mes proches, et que les choses évoluent comme je le souhaite. Sur le plan sportif, l’objectif le plus important est de ne pas me blesser.
Quels titres aimeriez-vous voir dans les journaux vous concernant?
Je vous laisse choisir (Rires). Mon souhait est cependant de revenir, que tout soit réglé dans mon entourage et de faire à nouveau parler de moi grâce à mes performances.
