Comment l’Italie vit le Mondial sans son équipe
Habillés de noir, ils portent le deuil de la Nazionale et du calcio. Derrière une imposante banderole «Pour un football juste et populaire», une trentaine d'ultras sont venus crier leur colère devant le palace sur les hauteurs de Rome où la Fédération italienne (FIGC) élisait lundi son nouveau président.
«Pour la troisième fois de suite, un Mondial se déroule sans l'Italie. C'était inimaginable dans les années 1990 où nos joueurs faisaient peur au monde entier», hurle sous un soleil de plomb leur leader à la barbe hirsute.
«La fédération italienne doit admettre qu'elle est responsable de cet échec sans précédent. Les dirigeants comme les joueurs ne pensent qu'à l'argent», lâche-t-il, avant de donner le signal à ses troupes, qui bloquent depuis dix minutes l'accès à l'hôtel, de quitter les lieux, sans répondre aux questions des journalistes.
Pendant ce temps, dans la gigantesque salle de conférence en sous-sol, Gabriele Gravina fait son discours d'adieux. Président de la FIGC depuis 2018, il a été poussé vers la sortie après la désastre de Zenica, la défaite aux tirs au but le 31 mars dernier en finale des barrages européens contre la Bosnie-Herzégovine qui a privé du Mondial 2026 la Nazionale, déjà absente des éditions 2018 et 2022.
Moins de 80 joueurs de champ
Comme il l'avait déjà fait après l'Euro 2024 terminé pour les Azzurri dès les 8e de finale, M. Gravina a mis cet échec cuisant sur le compte du nombre réduit de joueurs italiens évoluant dans les vingt clubs de Serie A.
«Sur 284 joueurs enregistrés cette saison, 89 étaient italiens, dont dix gardiens de but. La population de joueurs sélectionnables pour l'équipe nationale, c'est moins de 80 joueurs de champ», a-t-il regretté.
Il ne s'est pas arrêté là. Il a remis en cause le fonctionnement de la FIGC et même égratigné son propre bilan: «Le football italien traverse une crise d'identité culturelle, plus encore qu'une crise sur le plan économique. Nous nous sommes trompés dans le timing de nos choix».
M. Gravina a aussi critiqué le gouvernement italien qu'il a accusé d'«avoir fait mal au football» en le privant de crédits d'impôts, à la différence du cinéma, des recettes et partenariats des sites de paris sportifs ou d'investissements pour la modernisation des stades, parmi les plus vétustes en Europe. C'est maintenant à Giovanni Malago, élu avec plus de 68% des suffrages, de relever les défis du foot italien.
«Rendez-moi le foot d'avant»
Il doit nommer un nouveau sélectionneur, le cinquième depuis 2023, qui pourrait être Antonio Conte ou Roberto Mancini. Il doit surtout relancer l'histoire d'amour de l'Italie avec sa Nazionale, quadruple championne du monde et double championne d'Europe, qui n'a plus disputé un match à élimination directe dans un Mondial depuis son sacre de 2006!
Supporter acharné de l'AS Rome, Andrea Garella reconnaît sans mal qu'il est tombé «en désamour avec la Nazionale et plus largement avec le football»: «Avant, on avait un joueur de classe mondiale dans toutes les lignes, du gardien à l'attaque. Aujourd'hui, plus aucun n'a ce niveau», regrette cet artisan de 56 ans.
Il fait partie des 19% d'Italiens selon un sondage de l'institut SWG publié début juin qui ne regarderont pas la Coupe du monde.
«Pas un seul match et j'en suis fier. Je me fous de savoir si l'Argentine, l'Espagne ou la France va gagner la finale, je me fous des résultats de matchs comme Ouzbékistan-Portugal ou Haïti-Maroc. Il y a trop de matchs, trop d'argent, trop de tout. Rendez-moi le foot d'avant», s'emporte-t-il.
Au regard des audiences de la Rai qui diffuse quotidiennement un seul match du Mondial 2026, tous les Italiens ne boudent pas ce Mondial sans Nazionale: ils étaient 3,8 millions, soit une part d'audience de 29%, à suivre mardi le nul entre l'Angleterre et le Ghana (0-0). Bien moins toutefois que les 18 millions d'Italiens (73,7%) devant leur poste pour le sacre de l'Italie à l'Euro 2021, presqu'une éternité.
