Thoune bientôt champion: «Nous copier n'est pas si simple»
Le FC Thoune sera champion de Suisse ce dimanche si le FC Saint-Gall ne s'impose pas contre le FC Sion (14h). Un sacre mérité compte tenu de la saison exceptionnelle réalisée par un club bernois dont le président défend les valeurs avec conviction. Interview.
Andres Gerber, le football est-il un jeu simple?
Pendant longtemps, je n’ai pas vraiment pris conscience de ce qui compte au fond dans le football. Beaucoup en font une science incroyablement complexe. Mais en réalité, c’est assez simple: il y a deux buts, et l’objectif est de mettre le ballon au fond. Avoir 80% de possession, c’est peut-être esthétique, mais à chaque relance, on prend aussi le risque de perdre le ballon dans une zone dangereuse. Est-ce que cela vaut toujours la peine de prendre ce risque, simplement parce que cela “fait beau” ou que c’est jugé tactiquement brillant?
Fait-on injustice au FC Thoune en disant que son jeu est simple, presque rudimentaire?
Certains qualifient notre style de peu attractif. Je leur réponds qu'aucune équipe du championnat n’a marqué plus de buts que nous. Et au final, le football consiste toujours à marquer plus que l’adversaire. Si cela paraît simple, c’est justement…
… là que réside la difficulté?
Exactement. Faire en sorte que cela paraisse simple est aussi une forme d’art. À un moment, après notre excellent début de saison, on disait que notre jeu avait été «décodé». Pourtant, les adversaires ont souvent été incapables de trouver la parade. Ils essaient bien de se rapprocher de notre philosophie de jeu, mais, visiblement, nous copier n’est pas si simple.
Le point au classement:
Peut-on résumer le jeu de Thoune à deux principes: mettre l’ego de côté et bannir les gestes inutiles?
C’est une part de vérité. Chez nous, l’essentiel reste toujours l’esprit d’équipe. On pourrait croire que c’est une évidence dans un sport collectif. Mais ce n’est pas le cas.
C'est grâce à cela que vous serez champions? En début de saison, la valeur de l’effectif du FC Thoune était dix fois inférieure à celle des BSC Young Boys.
C’est un facteur, oui. Et c’est aussi ce qui fait le sel du football. Sinon, le budget déciderait à lui seul des vainqueurs et des perdants.
Ce qui est souvent le cas.
Justement. C’est pour cela que notre réussite est exceptionnelle. Bien sûr, l’argent compte. Mais quand on en a moins que les autres, il faut compenser ailleurs: mentalité, collectif, engagement. Si nous ne sommes pas supérieurs sur ces aspects, nous n’avons aucune chance. Depuis des mois, on nous demande d’expliquer notre succès.
Et que répondez-vous?
En tant que promu, nous avions peu de pression. Nos adversaires, eux, étaient attendus: ils devaient non seulement nous battre, mais nous dominer. Or nous étions meilleurs qu’ils ne l’imaginaient. Et, au fil des semaines, nous avons gagné en confiance. Une dynamique s’est installée. Dans d’autres villes, présidents, investisseurs, sponsors, supporters et médias se sont mis à s’interroger: «Que se passe-t-il chez nous? Thoune est en tête, regardez leur passion.» Cela crée une pression supplémentaire, très inconfortable pour ces clubs.
Lorsque vous avez été relégués il y a six ans, vous étiez dans une situation critique, presque désespérée. Quel était le montant de la dette?
Le véritable problème, c’était le sentiment d’impasse. La relégation, le Covid, les dettes, la perte de confiance, les joueurs qui voulaient partir… Et puis le président Markus Lüthi a démissionné. Ça a été brutal. J'ai compris à ce moment-là qu'il fallait que je prenne mes responsabilités, que je sois là, plus que jamais. Je suis plutôt discret de nature. Mais durant cette période, je n’ai reculé devant rien: je me suis battu pour le club, j’ai multiplié les discussions.
Vous évoquiez tout à l'heure des valeurs telles que la mentalité, le collectif et l'engagement. Que feriez-vous si un joueur de Thoune débarquait du jour au lendemain avec une voiture à 200'000 francs et s’en vantait sur les réseaux sociaux ?
En soi, cela irait à l’encontre de nos valeurs. Et personnellement, je ne trouverais pas cela nécessaire. Mais il faut aussi vivre avec son époque. Il y a vingt ans, je disais encore qu'à Bâle ou chez les Young Boys, on voit des voitures de luxe sur le parking du centre d'entraînement alors qu’à Thoune, ce sont plutôt des petites voitures. Aujourd’hui, je ne fais plus ce genre de comparaison. Ce n’est pas utile.
Le FC Thoune ne défend donc pas l'idée lutte des classes?
Pas du tout. Chacun est libre de conduire la voiture qu’il veut. Ce n’est pas là-dessus que je veux me battre. Les besoins matériels relèvent de la responsabilité individuelle. Mais si je peux sensibiliser les gens au fait que le matériel n’est pas l’essentiel dans la vie, alors j’en suis heureux.
Où en est aujourd’hui le club sur le plan financier?
Nous avons une base plus solide. Elle est suffisante pour ne plus vivre dans l’angoisse permanente de l’obtention de la licence, sans compter que notre effectif a pris de la valeur.
En 2005, on disait de Thoune que c'était une «bande de joyeux joueurs» lorsqu’il s’est hissé en Ligue des champions avec vous comme capitaine. Six mois plus tard, la fête était finie. L'équipe était au bord du gouffre et connaissait des problèmes financiers. Qu’est-ce qui vous fait penser que l’histoire ne se répétera pas?
C’est une question qui me hante en permanence. Je suis, en quelque sorte marqué, voire traumatisé, par cette époque. Mais cette expérience me sert aussi aujourd’hui.
À l’approche de l’été, qu’est-ce qui domine: la perspective de grosses ventes ou la crainte de devoir reconstruire une équipe?
Avec le directeur sportif Dominik Albrecht, nous nous sommes mis d’accord sur une chose: profiter du moment et continuer à avancer avec enthousiasme. Sinon, autant arrêter tout de suite. Nous faisons ce métier pour gagner, pour prendre du plaisir. Et quand ça fonctionne vraiment bien, il faudrait s’interdire d’être heureux? Ce serait dommage. Nous voulons recruter des joueurs capables de transmettre cette même joie. Et puis, il y a la perspective de matchs européens. Rien que cela suffit à retenir certains joueurs.
