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Benji Neukom: «Les médecins savaient que je ne rejouerais plus»

Le hockeyeur suisse Benjamin Neukom, passé par Gottéron, Langnau et Olten, a annoncé fin février la fin de sa carrière professionnelle, plusieurs mois après un accident lors duquel son œil gauche a ét ...
Le hockeyeur suisse Benjamin Neukom, passé par Gottéron, Langnau et Olten, a annoncé fin février la fin de sa carrière professionnelle, plusieurs mois après un accident lors duquel son œil gauche a été grièvement blessé.Image: Andrea Zahler

«Les médecins savaient que je ne pourrais pas rejouer»

Après sa grave blessure à l'œil gauche survenue en plein match, Benjamin Neukom, attaquant de l'EHC Olten, a annoncé de manière officielle mettre un terme à sa carrière de hockeyeur professionnel. Dans une interview remplie d'émotions, le néo-retraité revient sur sa longue période de convalescence et la manière dont il gère le fait d'avoir quasiment perdu un œil.
29.05.2024, 18:5029.05.2024, 20:44
Silvan Hartmann

Benjamin Neukom, comment allez-vous?
Très bien. Quelques mois se sont écoulés, beaucoup de choses se sont passées depuis l'accident. Dans l'ensemble, je vais bien. Je suis heureux et je regarde l’avenir avec optimisme.

Le 5 novembre 2022 est une date qui accompagnera le reste de votre vie. Pouvez-vous nous dire ce dont vous vous souvenez?
C'était un jour de match habituel. J'étais impatient car il y avait une trêve internationale après la rencontre. J'avais déjà prévu certaines choses avec des coéquipiers et ma femme. Les plans ont finalement changé.

Vous avez été touché à l'œil gauche par la palette de Lou Bogdanoff (HC Viège) lors d'un duel à la bande, puis transporté à l'hôpital.
Oui, j'ai reçu la canne dans l'œil et j'ai passé une demi-heure dans la patinoire avant de rester une longue nuit à l'hôpital. Je ne me rendais plus compte de grand-chose, c'était éprouvant.

Et les jours qui ont suivi ont été marqués par la peur de perdre un œil?
Absolument. J'ai réalisé que ce n'était pas juste une canne haute ou une simple blessure. D'un côté, cela m'a fait très peur, mais de l'autre, il y avait aussi de l'espoir, car le pronostic des médecins n'était pas clairement établi. Ils ne pouvaient juger qu'en se fiant à ce qu'ils voyaient à la surface.

«Ce qui se cachait derrière était masqué. Mon œil était gorgé de sang»
Benjamin Neukom dévoile ses séquelles.
Benjamin Neukom dévoile ses séquelles.Image: Andrea Zahler

Une incertitude pesante.
Ce furent des jours difficiles, très angoissants, parce que je ne voyais rien si ce n'est du noir. Je n'ai été opéré pour la première fois qu'au quatrième jour. On m'a alors recousu l'iris qui avait été sectionné. Mais même après ça, les médecins ne pouvaient pas établir un pronostic concret. Bien sûr, ils m'ont dit que ce serait peu probable que je retrouve ma vue à 100%. En fait, ça pouvait s'arranger comme se terminer mal. Mais je n'ai jamais pensé au pire. Car finalement, j'ai vite commencé à percevoir de plus en plus de lumière.

Ensuite, on vous a assuré que vous alliez perdre une grande partie de votre vision.
C'était environ six semaines après l'accident, alors que je subissais un contrôle hebdomadaire. La semaine précédente, on m'avait dit qu'il y avait des progrès. La semaine suivante, j'ai appris qu'il n'y aurait plus d'évolution.

«Le choc a été rude»

Comment la blessure se manifestait-elle à l'époque?
J'étais dans une phase où mon corps cherchait à s'y habituer, en particulier mon cerveau. J'avais des maux de tête toute la journée ainsi que des vertiges. J'étais sensible à la lumière. J'ai dû prendre des gouttes pour les yeux et j'ai eu besoin de beaucoup de médicaments pendant les trois ou quatre premiers mois.

Et comment vous sentiez-vous mentalement?
Trois ou quatre jours après avoir reçu la nouvelle, ma femme m'a annoncé qu'elle était enceinte. Avec du recul, je peux dire que c'est ce qui m'a relevé et m'a donné la force de ne pas m'écrouler. D'un côté, il était clair que le hockey était terminé, mais j'avais encore un espoir et je ne voulais certainement pas m'avouer que l'histoire se terminait ainsi du jour au lendemain. J'espérais une opération pour que tout rentre dans l'ordre. Les médecins savaient que je ne pourrais plus rejouer au hockey de manière professionnelle. Pourtant, pendant longtemps, je n'ai pas voulu me l'avouer.

Benjamin Neukom range les patins suite à son accident.
Benjamin Neukom a officiellement annoncé sa retraite sportive fin février.Image: Andrea Zahler

Le traitement a suivi son cours.
Lorsque le HC Olten a débuté les play-offs l'an passé, j'avais l'espoir de m'améliorer d'une manière ou d'une autre ou de m'habituer, pour tenter de revenir la saison suivante. Mais j'ai dû me rendre à l'évidence. Ce n'était pas possible. Et le risque n'en valait pas la chandelle.

Vos interrogations concernaient-elles davantage le hockey ou votre avenir dans la vie en général?
Les deux ou trois premiers mois, le hockey n'avait aucune importance. Bien sûr, j'y ai pensé lorsque l'on m'a dit que ça n'évoluerait plus, car c'est mon métier. Mais en fait, il s'agissait surtout de ma vie privée.

«J'ai toujours eu une très bonne vue aux deux yeux. Je n'ai jamais porté de lunettes. Je ne savais pas ce qu'était la vie avec une vue limitée»

Souhaitez-vous entrer davantage dans les détails?
C'était une situation difficile à gérer et à accepter. On se fait du souci. Est-ce que je vois encore quelque chose? Que se passera-t-il si un problème survient soudainement à l'autre œil? Et lorsque je serai vieux? Je ne verrai plus rien? Je dois désormais faire attention. Je vois parfaitement d'un œil. L'autre fonctionne encore à 8% et je pense que cela aide malgré tout.

A quel point êtes-vous limité?
Le coin de l'œil est relativement bon. Je vois à peu près de loin, mais tout est flou. Avec l'œil gauche, je ne peux plus reconnaître ma femme lorsqu'elle se tient devant moi. Je vois le visage comme une tâche grise, car le centre de la vision est fortement cicatrisé.

«Mais les 8% m'aident déjà beaucoup, et j'apprécie de voir quand même un peu»

Je dois également porter des lunettes de soleil beaucoup plus souvent, car je suis devenu sensible à la lumière, même lorsque le temps est nuageux. La vision 3D est un défi. Si je veux verser de l’eau dans un verre à l'aide d'une bouteille, ça ne le fait pas. Et lorsque je veux attraper un verre, je le manque parfois. Comme j’ai toujours eu une vision normale, mon cerveau ne s'est pas encore adapté.

Comment gérez-vous l’esthétique? Cela vous agace-t-il que votre œil soit différent de ce qu'il était avant?
Au début, j'étais extrêmement gêné lorsque je me regardais dans le miroir. Depuis la grosse opération du mois de juin, la conjonctivite reste un peu rouge, c'est ce qui est gênant. Sur les photos, cela m'embête un peu parce que j'ai un œil plus fermé que l'autre, car il est sensible à la lumière.

«Mais beaucoup de gens ne le remarquent pas à première vue, ce n'est qu'en me dévisageant qu'ils peuvent peut-être s'en apercevoir»

Comment vos proches ont-ils vécu tout ça?
C'était difficile (il respire profondément). Ma femme, ma famille et mes amis les plus proches ont été affectés. Idem pour le monde du hockey. C'est une blessure que l'on ne voit que très rarement, presque du jamais vu. Cela a impressionné et aussi fait peur à beaucoup. Même si nous ne connaissions pas réellement la gravité, il y a eu de nombreuses réactions, ce n'était pas une simple blessure au genou. J'ai ressenti un grand soutien, cela m'a fait du bien.

Avez-vous déjà été en contact avec le «coupable», Lou Bogdanoff?
Il m'a contacté une ou deux fois. J'ai trouvé ça cool, mais en fin de compte, il ne l'a pas fait exprès. Cela aurait pu m'arriver lors d'un entraînement avec un coéquipier. C'est juste de la malchance, je me dis que cela devait arriver.

«Je ne lui en veux pas»

Votre femme était enceinte au milieu de cette période difficile où vous étiez dans l'incertitude. Comment avez-vous vécu cela ensemble?
C'est difficile à dire (il prend le temps de la réflexion). Il y avait de l'émotion lors des premières semaines, voire les premiers mois. Je suis retourné à un match. J'avais besoin de sortir de chez moi, même si je n'étais pas bien à ce moment-là. Il y a eu des phases intenses sur le plan émotionnel, parce que nous avions peur pour la suite. Il n'y avait pas que la blessure, il y avait aussi la vie privée. Nous étions sur le point de fonder une famille, et l'avenir, aussi bien financier que professionnel, était incertain. Ma femme a été ma plus grande force. Elle a très bien géré sa grossesse. Nous avons simplement profité et apprécié le temps passé ensemble.

Le processus de guérison s'est étalé sur une période incroyablement longue. Qu'est-ce que cela vous a fait?
Je suis une personne extrêmement positive, j'ai donc cherché à voir le verre à moitié rempli. Au fil du temps, j’ai commencé à penser à l'après-hockey. Parfois, j’ai peut-être minimisé les choses et prétendu que tout allait bien. Ce n'était pourtant pas aussi simple.

«La naissance de ma fille a tout changé pour moi»

Votre attitude face à la vie et vos opinions sont bouleversées lorsque vous devenez père. Je voulais que tout soit réglé avant l’accouchement, mais je n’y suis jamais parvenu. J’ai fait un grand pas en avant lorsqu'elle est née.

Avez-vous demandé de l'aide à un professionnel?
J'ai travaillé avec quelqu'un et je continue à le faire. J'en parle. Je veux aussi en terminer avec le hockey. J'ai assisté pour la première fois à un match à Rapperswil, où c'est encore plus spécial qu'ailleurs, car j'y ai grandi. Je connais beaucoup de monde au club. Il y avait de l'émotion. C'est bien de se remémorer ces souvenirs, mais maintenant il y a l'après-hockey.

Benjamin Neukom après avoir été touché à l'œil le 5 novembre 2022.
Benjamin Neukom après avoir été touché à l'œil le 5 novembre 2022.Image: Marc Schumacher/freshfocus

Comment avez-vous vécu ce processus qui vous a enfin conduit à dire: "ça y est, le hockey c'est terminé"?
De l'accident à aujourd'hui, cela s'est fait lentement. En fait, j'ai vite compris que c'était la fin. Je savais que ce n'était plus possible, mais je ne voulais pas l'admettre. Pour être honnête, c'était déjà trop de suivre ne serait-ce qu'un match, car la lumière était gênante. La glace, ça réfléchit. J'aurais été tellement limité qu'on ne m'aurait jamais fait jouer.

Et puis il y a eu la question des assurances?
C'était quelque chose. Nous sommes finalement parvenus à clarifier la situation, même si mon cas semblait relativement clair, ce n'était pas juste un genou abîmé ou un dos usé. J'ai eu la chance de tomber sur un gestionnaire de dossier compétent. L'assurance était l'une des dernières pièces importantes du puzzle pour que je puisse raccrocher.

Tout s'est déroulé comme vous l'aviez prévu?

«Au début, je ne savais pas comment cela se passait avec les assurances. Mais j'ai vite compris qu'en Suisse, nous avons un très bon système. Nous pouvons nous estimer heureux»

Il y a eu une expertise pour savoir si la blessure était réellement grave. Le processus avec l'assurance-invalidité (AI) a suivi son cours, cela inclut la reconversion, la réinsertion, la recherche d'emploi... Il a fallu songer aux postes dont je suis encore capable d'exercer. Je ne peux plus par exemple être maçon, mon métier de formation. Ce processus était important pour moi. Maintenant, les choses vont dans le bon sens.

Qu'allez-vous faire?
J'ai décidé de suivre une formation en enseignement primaire à la Haute école pédagogique. Il me reste à obtenir une place à l'université, ce qui implique encore quelques obstacles. Mais je me réjouis d'avoir la chance d'apprendre de nouvelles choses, d'avoir un nouvel objectif, de faire quelque chose qui me plaît.

Est-ce que vous vous reprochez de ne pas vous être mieux protégé le visage avec une visière intégrale ou une grille?
Pas du tout. J'ai déjà été touché au visage. Il aurait été raisonnable d'agir à ce moment-là. Je sais qu'avec une grille, cela ne serait pas arrivé. D'un côté, c'est de la négligence, je suis totalement responsable. Mais d'un autre, il se passe habituellement si peu de blessures graves comme celle-ci. D'une certaine manière, je continue à voir les choses comme avant. Il y a peut-être allez, deux gars qui portent une meilleure protection et sont plus intelligents. Pour le reste, tout le monde s'en moque. Les juniors de Rapperswil pourront retirer la grille la saison prochaine mais ils aimeraient le faire maintenant. Peut-être que si plus de personnes en portaient une, cela ferait bouger les choses.

«On dit toujours que l'on doit être des modèles. Pourtant, tout le monde joue avec une demi-visière»

Votre cas a néanmoins provoqué des remous dans le hockey sur glace suisse, jusqu'au niveau amateur. Beaucoup ont agi.
C'est super si certains ont pris conscience du danger et se protègent. Mais vous savez, j'agirais probablement de la même manière si c'était à refaire, parce que c'est tout simplement plus confortable, même si la grille ne dérange pas vraiment en réalité.

«Chapeau aux joueurs qui se protègent. Et ceux qui ne le font pas ne peuvent s'en prendre qu'à eux-mêmes, comme moi»

Êtes-vous toujours actif sur le plan sportif?
Cela fait plus d'un an que je n'ai rien fait. Je n'ai plus du tout envie de jouer au hockey. Je ne suis plus ce sport aussi assidûment, il m'arrive juste de regarder les équipes dans lesquelles jouent de bons amis. Personne ne peut m'emmener à la salle de muscu, je n'ai plus la motivation nécessaire. Avant, j'avais un objectif. Maintenant, il n'y en a plus. J'ai beaucoup de plaisir à jouer au golf et j'ai envie de me déplacer plus souvent à vélo. Je ne peux pas encore faire de jogging à cause des impacts. J'apprécie surtout ce que je ne pouvais pas faire lorsque j'étais joueur. Aller au restaurant un vendredi ou un samedi soir ou partir en week-end. Auparavant, c'était impossible.

Adaptation en français: Romuald Cachod.

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