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Arno Del Curto: «J'ai cru que je pouvais marcher sur l’eau»

Arno Del Curto: «J'ai cru que je pouvais marcher sur l’eau»
Arno Del Curto a coaché Davos de 1996 à 2018.image: Marcel Bieri

Arno Del Curto: «J'ai cru que je pouvais marcher sur l’eau»

A l’heure où Davos vise un premier titre de champion depuis la fin de l’ère Arno Del Curto, le charismatique entraîneur revient sur ses longues années dans les Grisons, sa fin difficile à la tête du HCD et sa période de désamour pour le hockey. Interview.
30.03.2026, 18:4930.03.2026, 18:49
Etienne Wuillemin

Arno Del Curto, qu’est-ce qui vous plaît dans les performances du HC Davos cette saison?
Puis-je être franc? Je n’en ai aucune idée. Je me suis retiré du hockey suisse, ça ne me faisait plus envie. Des voix se sont élevées pour dire: «Del Curto n’arrivera jamais à lâcher prise. C’est impossible!» Et bien si, il en est capable!

Vous ne preniez plus de plaisir à suivre le hockey?
Oui, en effet. Quand je regardais du sport, c’était surtout du football: la Premier League et la Ligue des champions. Je suivais aussi le foot US, à partir des quarts de finale. Et puis, bien sûr, le golf! Le hockey sur glace, pour moi, n’existait plus qu’en NHL, pendant les play-offs. C’est pour ça que je ne voulais plus en parler. Et puis sont arrivés les Jeux Olympiques... Ça m’a redonné le sourire!

Les Américains ont battu le Canada en finale des Jeux olympiques.
Les Américains ont battu le Canada en finale des Jeux olympiques.image: keystone

Pourquoi?
C’était un tournoi de classe mondiale. Absolument fantastique! Regardez les Américains et les Canadiens: leur façon de jouer, cette intensité, ce rythme, cette précision. Tout le monde est constamment en mouvement. La Suisse a, elle aussi, été sensationnelle. C’est formidable, la manière dont Patrick Fischer a préparé ses joueurs.

«En voyant ça, j’ai vraiment retrouvé le plaisir du hockey sur glace»

Maintenant que votre cœur s’est ouvert, regardez-vous à nouveau la National League?
Oui. Pas tout, mais un peu quand même. Et je suis aussi certaines personnes de plus près, comme Martin Plüss (réd: le directeur sportif du CP Berne). Il était là quand je traversais une période difficile au HC Davos. Il m’a écrit, m’a appelé, parfois tous les jours. Il m’a motivé à continuer à me battre, il a essayé de me redonner de la force. Je ne l’oublierai jamais. C’est aussi la raison pour laquelle j’espère que le CP Berne retrouvera enfin son véritable niveau.

Vous évoquez Davos, un club que vous avez entraîné pendant 22 ans. Quand vous entendez ce nom aujourd’hui, à quoi pensez-vous?
Je me dis que cela a été une période merveilleuse pendant de très longues années.

«Et puis, bien sûr, je repense à ma fin difficile...»

Epuisé, vous avez démissionné en novembre 2018. Avec un peu de recul, auriez-vous souhaité une autre issue?
Non. Après tout, c’était de ma faute. J’étais à bout, mais je ne m’en rendais pas compte. Je voulais arrêter, mais on réussissait sans cesse à me convaincre de continuer.

Arno Del Curto soulevant, en 2015, son sixième et dernier titre avec Davos.
Arno Del Curto soulevant, en 2015, son sixième et dernier titre avec Davos.image: keystone

Quand l’idée d’arrêter vous est-elle venue pour la première fois?
En février 2018, après la finale de la Coupe, perdue 7-2 contre Rapperswil. Je m'en fichais complètement. Vous savez, cette Coupe, c’est comme partout ailleurs: quelqu’un réinvente toujours quelque chose. Mais en finale, on veut quand même la remporter. C’est là que je me suis rendu compte que je ne réagissais plus, que c’était terminé.

Que voulez-vous dire par ne plus réagir?
En fait, ça a commencé un peu plus tôt, lors d’un match de Ligue des champions contre Växjö, alors champion de Suède. C’était un bon match de notre part, mais nous avons pris, excusez-moi l’expression, des pénalités complètement stupides, encore et encore. Ce genre de pénalités n’arrive que quand quelque chose ne va pas dans l’équipe. J’aurais dû intervenir immédiatement et avec fermeté. Mais je ne l’ai pas fait.

«J’ai simplement laissé faire...»

Jusqu'à la saison suivante.
Oui. Mais dès le mois d’août, je me suis rendu compte que c’était terminé, que ça ne marchait plus. Chaque semaine, j’avais envie d’abandonner. Mais on réussissait toujours à me convaincre de continuer encore un peu, jusqu’à ce que je perde toutes mes forces.

Del Curto a disputé ses derniers play-offs en 2018, avec un quart de finale perdu contre Bienne.
Del Curto a disputé ses derniers play-offs en 2018, avec un quart de finale perdu contre Bienne.
image: keystone

Est-ce que des amitiés se sont brisées à cause de ce départ?
J'étais tellement épuisé que je ne m'en suis même pas rendu compte. Je suis simplement parti, je me fichais du reste. Mais vous savez quoi?

Non.
C’est bien que tout se soit passé ainsi. A un moment donné, je pensais pouvoir tout faire: travailler jour et nuit, être responsable de tout. Je rentrais régulièrement à la maison après 1h du matin. Regardez par la fenêtre, là-haut dans le ciel. C’est là que j’étais, au-dessus des nuages. J'ai cru que je pouvais marcher sur l’eau. Recevoir une bonne leçon m’a vraiment fait du bien.

Comment expliquez-vous tout cela?
J’étais le visage du club. Tous ceux qui gravitaient autour du HC Davos voulaient voir Arno. Et moi aussi, je voulais passer du temps avec tous mes compagnons de route. Nous voulions toujours faire avancer le HCD. Mais je ne voyais pas que mes entraînements n’étaient plus du tout adaptés depuis longtemps, que je négligeais mon travail de base. Les nouvelles évolutions du hockey m’échappaient complètement.

«J’étais épuisé, à bout et apathique»

Vous viviez alors avec votre petite amie?
Oui.

Ne vous a-t-elle pas dit: «Tu dois faire attention, tu en fais trop»?
Si, elle l’a fait, et avec douceur. Mais je ne voulais pas l’entendre. A la maison aussi, je restais dans mon coin, je fixais la télévision sans vraiment la regarder. Cette leçon a été déterminante pour ma vie. Sinon, j’aurais vraiment fini par croire que je marchais sur l’eau. Mais c’est quand même dommage.

Quand vous dites «C’est quand même dommage»…
(Il interrompt l'échange) Je ne suis pas remonté à Davos. Je ne voulais pas de cérémonie d’adieu. Je me suis retiré. Et c’est très bien ainsi. Je ne veux pas déranger. Je ne veux pas non plus donner mon avis. Je ne me suis plus jamais exprimé sur le HCD, à une exception près: Josh Holden. C’est un bon gars, je l’ai senti dès le début. C’était un joueur qui y allait à fond, qui était même parfois à la limite. Mais c’est ce qu’il faut dans chaque équipe. Il a la mentalité d’un gagnant. Vous vous souvenez de cet épisode à la Coupe Spengler, quand il a mis le feu à un joueur devant les caméras?

Bien sûr.
Ce fut un tournant décisif pour le HC Davos. Beaucoup de gens ont dit: «Ça ne peut pas marcher. Il va perdre son groupe». Et bien, il s'est produit l'effet inverse.

Holden peut désormais mener le HCD vers son premier titre de champion depuis votre départ. Qu’en pensez-vous?
Je le souhaite de tout cœur. Je ne suis plus au courant de ce qui se passe dans l’équipe, mais certains éléments sautent aux yeux, même de l’extérieur: l’ambiance au sein du groupe doit être formidable, la constance est impressionnante, et les joueurs étrangers sont très forts. On perçoit clairement une volonté de gagner, et c'est certainement la touche Josh Holden. Et puis, il y a ces matchs que le HCD remporte malgré un retard au score. Comme récemment, lors du premier acte des quarts de finale contre Zoug.

«C’est toujours un très bon signe!»

Permettez-moi d’évoquer encore un épisode du passé: seulement deux mois après avoir quitté le HC Davos, vous avez rejoint les ZSC Lions en janvier 2019. Une erreur?
Oui. Une erreur. C’était prématuré.

Ce choix était-il motivé par la nostalgie?
Probablement. J'avais peur d'en arriver là. Peter Zahner et Sven Leuenberger m'ont contacté pour savoir si j'étais intéressé. Mais j'étais encore épuisé. J'en suis même venu à redouter les matchs.

Arno Del Curto lors de son passage de quelques mois aux ZSC Lions.
Arno Del Curto lors de son passage de quelques mois aux ZSC Lions.image: keystone

Vraiment?
Oui. Quand tu veux réussir, tu te fiches que la moitié du public t’attende avec une tomate à la main, ou que les journalistes aient aiguisé leurs couteaux. Tu dois te jeter dans la bataille et te dire: «Génial! C’est parti, j’y vais à fond!»

Et vous n’aviez plus cela?
En effet. C’est d'ailleurs pour cela que j’ai eu une si belle carrière dans le hockey: je n’ai jamais eu peur. Je n’ai jamais été obligé de faire quelque chose qui ne me plaisait pas. Je n’ai jamais dû jouer en défense. J’ai toujours pu mettre en pratique ma philosophie.

«C’est ce qui nous a permis de remporter six titres de champion en 13 ans»

Vous allez avoir 70 ans cet été…
Et ça me fait vraiment mal!

A cause de l'âge?
Oui. Je sens bien que je vieillis. C'est indéniable. Malheureusement, cela fait partie de la vie. J'aimerais bien avoir dix ans de moins. Et rattraper certaines choses (Rires).

Lesquelles?
Oh, il y en a plein!

Qu’est-ce qui rend la vie belle à cet âge?
Je n'ai pas besoin de beaucoup. De bons amis. Ma famille. Et un passe-temps qui me procure du plaisir.

Dans votre cas, cela pourrait bien être le golf.
Tout à fait. Je crois encore parfois que je pourrais devenir bon, mais je n’y arriverai pas. Je veux néanmoins continuer à m’améliorer, notamment sur le plan technique. J’ai enfin réussi à me débarrasser de mon swing de hockeyeur. J’attends l’été comme un enfant patiente jusqu'à Noël. Quand je joue au golf, je me sens également plus jeune. Je regarde d’innombrables vidéos pour progresser. J’aurais dû le faire plus tôt, quel idiot!

Ressentez-vous aussi les effets de l'âge sur le plan physique?
J'ai subi une opération de la hanche. C'était en janvier 2025. Je ne ressens plus rien maintenant. Je dois tirer mon chapeau à mon médecin, qui est formidable. J'ai aussi parfois mal aux genoux. J'espère ne pas avoir besoin de prothèses. Et j'ai aussi parfois mal à l'épaule. Mais là, je serre les dents.

Avez-vous vraiment tourné la page du hockey?
Presque. Il m’arrive encore parfois de fouler la glace avec le SC Langenthal. Mais pour moi, le plus important, ce sont ces Jeux olympiques. Ils m’ont redonné tellement de joie. Je ne vais pas mourir en me disant: «Le hockey sur glace ne m’intéresse plus».

«C’était ma vie, et maintenant, j’y retrouve du plaisir!»

Vous ne voudriez pas devenir sélectionneur de la Nati?
Je suis désormais trop âgé pour cela.

Vous avez néanmoins secondé votre ami Roger Bader pendant quatre ans au sein de l’équipe d’Autriche.
Oui, mais ce chapitre est également clos. Il s’en sort tellement bien. Il mérite toute l’attention pour lui.

Arno Del Curto a affronté la Suisse lors du Mondial 2024 en tant qu’assistant de Roger Bader.
Arno Del Curto a affronté la Suisse lors du Mondial 2024 en tant qu’assistant de Roger Bader.image: keystone

La célébrité ne vous manque-t-elle pas?
Non, jamais. Beaucoup de gens ont du mal à s'en passer quand elle disparaît soudainement. Cela ne m'a jamais dérangé.

Vraiment?
Non, pas du tout. En Autriche, tout le monde se demandait toujours: «Quand Del Curto va-t-il donner une interview?» Et moi, je sortais toujours par la porte de derrière. Je pourrais me mettre en avant. Mais je n'en ai plus envie. J'ai simplement pris plaisir à voir ces jeunes sur la glace.

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