Sport
Tennis

Bacsinszky: «On ne sait jamais tout, chaque joueuse a sa part d'ombre»

La joueuse de tennis suisse Timea Bacsinszky en action lors d'un entrainement sur un terrain de Swiss Tennis le mardi 26 mai 2020 a Bienne. (KEYSTONE/Jean-Christophe Bott)
Image: KEYSTONE

Bacsinszky: «On ne sait jamais tout, chaque joueuse a sa part d'ombre»

Mondialement connue pour ses larmes et ses tirades en conférences de presse, la double demi-finaliste de Roland-Garros explique que le boycott de Naomi Osaka cache quelque chose.
01.06.2021, 18:0401.06.2021, 18:16

Naomi Osaka a donc quitté Roland-Garros avant de recevoir d'autres amendes, éventuellement un avis d'expulsion, dépassée par le scandale qu'elle a elle-même créé en refusant de participer aux conférences de presse. C'est la première fois qu'une joueuse de cette stature, accessoirement la sportive la mieux payée au monde, se soustrait à ses obligations médiatiques, officiellement pour préserver sa «santé mentale». Nous avons demandé à Timea Bacsinszky, spécialiste de l'exercice, si ce boycott était justifié. Et s'il pouvait receler des motifs inavouables.

Comprenez-vous la décision de Naomi Osaka de boycotter les conférences de presse? Je suis surprise et finalement, pas tant que ça. Naomi est très engagée, très exposée. Elle prend des positions militantes sur de nombreux sujets, notamment les violences policières, et elle assume tout. Au Japon, elle est une icône. Dans le tennis, elle est surmédiatisée. Je crois que personne ne peut vraiment savoir ce qu’elle vit, moi compris. On ne sait jamais tout. Je n’adhère pas à sa décision mais je la respecte totalement.

FILE- In this combo of 2020 file photos, Naomi Osaka, of Japan, wears face masks bearing the names of Black victims of police violence and racial profiling during the U.S. Open tennis tournament in Ne ...
Au dernier US Open, Naomi Osaka est apparue chaque jour avec le nom d'une victime des violences policières sur son masque.Image: AP AO

Avez-vous déjà eu la tentation de fuir les conférences de presse? Moi, j’ai toujours aimé cet exercice. J'essaie de donner des clés de compréhension sur le tennis, de tirer des parallèles avec la vie, d’aller au-delà du simple constat. Je trouve dommage que certain(e)s collègues se contentent de réciter: «Mon jeu est en place», «je dois me concentrer sur le prochain match», «mon service a bien fonctionné». Dans un style différent, Roger (Federer) est un grand bavard, lui aussi: Parfois, on ne peut plus l’arrêter, il part dans un monologue de vingt minutes et je suis sûre que les gens apprécient.

Timea Bacsinszky waehrend der Pressekonferenz vor der Fed-Cup-Begegnung zwischen der Schweiz und Kanada, am Dienstag, 4. Februar 2020, in Biel. Die Schweiz bestreitet das Heimspiel im Fed Cup gegen Ka ...
Ses conférences de presse remplissent et captivent les salles.Image: KEYSTONE

En clair, ce n’est jamais une corvée, même après une défaite? A la limite, je dirais que c’est plus contraignant après une victoire. Les moments de célébration dans le tennis sont généralement brefs. On passe trop vite à autre chose. Les gens ne savent pas qu’après la balle de match, on enchaîne avec le décrassage, le bain froid, le physio, le débriefing, la collation, la conférence de presse (dès qu’un créneau se libère car, pour prendre un exemple, tu ne passes pas devant Serena Williams) et enfin, les interviews individuelles. Au bout du processus, la victoire est presque oubliée.

Combien de temps comptez-vous pour ce service après vente? Entre trois et cinq heures.

N'êtes-vous jamais allée devant la presse avec la boule au ventre? Oui, une fois. Une seule fois: Pendant la demi-finale de Fed Cup à Lucerne. Je savais depuis dix jours que mon père serait dans les tribunes. Il était toujours interdit de stade mais j'avais appris par un tiers qu’il avait acheté un billet sous un faux nom. J’en ai eu la boule au ventre jusque sur le court. Impossible d’en parler: personne ne va raconter ses histoires de famille devant la presse. C’est là que j’en reviens à Osaka: parfois, un athlète ne peut pas tout dire. On aurait envie de se confier, on sait que les gens comprendraient mieux pourquoi on perd, mais ce n’est pas le lieu. On ne peut pas dire la vérité, on garde tout pour soi et, oui, ça peut devenir très dur d’affronter les questions sans craquer.

Pensez-vous que Naomi Osaka soit dans ce cas? Je n’en sais rien et je pense que je ne suis pas la seule. Naomi a parlé de phase dépressive. Mais sa dépression, si je me souviens bien, date de 2018. Ce n’est pas récent. Et puis, elle aurait pu s’en tirer avec des phrases types ou des clichés, comme Sharapova l’a fait pendant toute sa carrière. En tant que journaliste, vous devriez peut-être vous demander ce que cache ce boycott. Pourquoi une femme aussi engagée, dont la voix porte, décide brusquement de ne plus parler.

Fallait-il la sanctionner? La WTA (réd: organe faîtier du tennis féminin) nous force à répondre aux médias car elle a besoin de visibilité. Mais comme on dit, il n’y a jamais de mauvaise publicité: L’affaire Osaka attire l’attention sur le tennis féminin et je doute qu’en privé, la WTA s’en plaigne. En même temps, elle n’a pas intérêt à se mettre sa star à dos. Elle aurait beaucoup plus à perdre. Osaka le sait: Peu de joueuses ont un statut aussi global, une influence aussi large. Je pense que Naomi veut changer notre sport comme elle essaie de faire évoluer la société, et je ne parierais pas sur son échec. Qui sait? Un jour, on demandera peut-être aux journalistes de payer pour accéder aux conférences de presse plutôt que de distribuer des amendes aux athlètes qui refusent de participer. Le sport a tellement changé pendant le Covid. Je suis certaine que ce n'est pas fini.

N’est-ce pas précisément une opportunité qu’Osaka tente de saisir: Maintenir les mesures de distanciation sociale avec la presse? Le moment, en tout cas, est idéal. Il est propice aux changements. Pensez aussi à l'audience que draine Osaka sur les réseaux sociaux. Nous parlons d’une jeune fille de 23 ans qui a grandi avec cette culture et qui en est devenue une égérie. Pour elle, il est assez facile de mettre la pression sur les médias traditionnels. Et même si je n’adhère pas à sa décision, je suis très admirative de son courage.

Le tennis est peut-être le sport qui impose le plus d’obligations médiatiques à ses champions. Mais le fait de s’en plaindre ne le fera-t-il pas passer pour un enfant gâté auprès de tous les athlètes qui, faute de visibilité, n’ont ni sponsor ni avenir? Il est toujours difficile de se mettre à la place des autres. J’admets volontiers que je ne peux pas comprendre ce que vit un coureur de 100m. Je sais en revanche que quand j’étais dans le top 20, je répondais à la presse toute l’année, après chaque match, pendant mes jours de repos, et même en dehors des tournois, où je recevais une vingtaine de demandes par semaine. Sans même parler des sollicitations pour des sondages, des campagnes de sensibilisation, des travaux de maturité etc. A partir de là, imaginez ce que vit Osaka... Je ne cherche pas à la plaindre mais je pense que nous devrions respecter sa décision. Car personne ne sait ce qu'elle vit. Personne ne connaît ses raisons.

Portrait of tennis player Timea Bacsinszky in Gstaad, Switzerland, on July 9, 2016. (KEYSTONE/Christian Beutler)

Tennisspielerin Timea Bacsinszky portraitiert am 9. Juli 2016 in Gstaad. (KEYSTONE/Chr ...
Timea Bacsinszky.Image: KEYSTONE

L’interview «conf’» 🤣

La conférence de presse: plutôt tribunal, salon ou séance chez le psy?

«La plupart du temps, salon. Vous me connaissez, j’aime discuter de tout et de rien. Je parle aussi cinq langues et les conf’ sont une occasion de les pratiquer. Quand j’ai quelque chose à cacher, là, ça bascule en mode tribunal.»

La question la plus agaçante

«Toutes les questions liées à mon père. Ce sujet est resté une phobie pendant l'entier de ma carrière. Il y a aussi les comparaisons avec Martina Hingis. Elles ont commencé quand j’étais toute petite. Chers journalistes, si vous pouviez éviter de comparer un athlète avec ses glorieux aînés, ce serait un immense soulagement pour de nombreux jeunes.»
Timea Bacsinszky, right, and Martina Hingis, left, pose with their silver medal in the women's Tennis Doubles tournament during a medal celebration celebrating in the House of Switzerland at the  ...
Avec Martina Hingis aux Jeux olympiques de Rio. Une réconciliation avec les fantômes du passé.Image: KEYSTONE

Le jour où elle s'est promise de ne pas pleurer

«Je suis assez franche et spontanée, j’ai toujours su que je pouvais pleurer et je n’ai jamais essayé de l’éviter. Parfois, les mots que l’on retient sortent sous forme de larmes.»

Sa réponse fourre-tout

«J'utilise plutôt le sarcasme et le second degré.»

Un journaliste qu'elle a eu envie d'assommer

«Jürg Vogel, de la NZZ. Peut-être que c’est un excellent journaliste mais quand j’avais 16 ans, il a écrit que je ne ferai pas carrière car je préférais me maquiller. J’étais en pleine puberté, en surpoids, pas sûre de moi, mes parents divorçaient et un gars expliquait doctement à la Suisse entière qu’à 16 ans, j’étais perdue pour le tennis.»
Timea Bacsinszky à 16 ans.
Timea Bacsinszky à 16 ans.

Sa réplique culte

«La pression, ça se boit.»

Sa conférence de presse la plus déjantée

«En Pologne, pendant la Fed Cup. Pour fêter la victoire (j’avais ramené trois points à la Suisse), nous avions bu du champagne aux vestiaires, puis nous l'avions amené à la conf' dans des gobelets en plastique. Ça s’est un peu senti dans nos réponses.»
Plus d'articles sur le sport
Red Bull provoque ses adversaires en F1 avec une blague malicieuse
Red Bull provoque ses adversaires en F1 avec une blague malicieuse
de Lisa Slomka
Ce tennisman suisse fait une révélation aussi rare que courageuse
Ce tennisman suisse fait une révélation aussi rare que courageuse
de Yoann Graber
Ce club a réussi ce que Thoune rêve de faire
Ce club a réussi ce que Thoune rêve de faire
de Romuald Cachod
Shaqiri: «Je ne me sens pas assez protégé sur le terrain»
Shaqiri: «Je ne me sens pas assez protégé sur le terrain»
de Christoph Kieslich, Céline Feller
Comment Verstappen a réussi son improbable retour et rêve de titre
Comment Verstappen a réussi son improbable retour et rêve de titre
de Jasmin Steiger
Le coach de Gottéron a imposé un changement radical à ses joueurs
Le coach de Gottéron a imposé un changement radical à ses joueurs
de Ralf Meile
«Je suis confiant»: Hakan Yakin veut retrouver un banc
«Je suis confiant»: Hakan Yakin veut retrouver un banc
de Daniel Wyrsch
On a cuisiné la joueuse de la Nati qui a tout lâché pour la Floride
On a cuisiné la joueuse de la Nati qui a tout lâché pour la Floride
de fred valet, marine brunner
Ce club va tester un modèle de billetterie inédit
Ce club va tester un modèle de billetterie inédit
de Romuald Cachod
Lara Gut-Behrami sort du silence et évoque son avenir
Lara Gut-Behrami sort du silence et évoque son avenir
de Ralf Meile
Un matériel révolutionnaire agite le monde du ski
Un matériel révolutionnaire agite le monde du ski
de Romuald Cachod
La Suisse a «un retard» qui prétérite ses chances aux JO
La Suisse a «un retard» qui prétérite ses chances aux JO
de Ralf Streule
Pourquoi les joueurs de NHL vont toucher 105% de leur salaire
Pourquoi les joueurs de NHL vont toucher 105% de leur salaire
de Adrian Bürgler
Les Emirats bâtiraient des montagnes pour propulser Pogacar
1
Les Emirats bâtiraient des montagnes pour propulser Pogacar
de Romuald Cachod
«Shaqiri m’en a voulu pour mes remarques sur son poids»
«Shaqiri m’en a voulu pour mes remarques sur son poids»
de Christoph Kieslich
Bastardoz quitte la RTS et révèle la folle histoire qui a lancé sa carrière
Bastardoz quitte la RTS et révèle la folle histoire qui a lancé sa carrière
de Yoann Graber
Comme Lara Gut-Behrami, ces stars privées d'adieux
Comme Lara Gut-Behrami, ces stars privées d'adieux
de Julien Caloz
Elle réussit un record du monde fou
Elle réussit un record du monde fou
de Lucas Zollinger
Cet adversaire du LHC a une drôle de manie
Cet adversaire du LHC a une drôle de manie
de Klaus Zaugg
Franjo von Allmen: «Je ne marche pas comme Odermatt»
2
Franjo von Allmen: «Je ne marche pas comme Odermatt»
de François Schmid-Bechtel, Martin Probst
Bencic fait une confidence sur ses projets familiaux
Bencic fait une confidence sur ses projets familiaux
de Marcel Hauck
Ce mythique club suisse aura son musée
Ce mythique club suisse aura son musée
de Christoph Kieslich
Le Real Madrid a commis une bourde très malaisante
Le Real Madrid a commis une bourde très malaisante
de Yoann Graber
Les hockeyeurs auront une nouvelle obligation aux JO
Les hockeyeurs auront une nouvelle obligation aux JO
de Julien Caloz
Ce prestigieux tournoi de hockey est en grand danger
Ce prestigieux tournoi de hockey est en grand danger
Un autre scénario existe pour Lara Gut-Behrami
Un autre scénario existe pour Lara Gut-Behrami
de Étienne Wuillemin
Ce champion du monde avec Xhaka a eu une carrière démente
Ce champion du monde avec Xhaka a eu une carrière démente
de Robin Walz
Swiss-Ski se relève et Shiffrin flambe: les 7 enseignements de Gurgl
Swiss-Ski se relève et Shiffrin flambe: les 7 enseignements de Gurgl
de Sven Papaux
Cette pépite de la Nati suscite l’intérêt des Serbes
Cette pépite de la Nati suscite l’intérêt des Serbes
de Nik Dömer
«C'était un accident»: ce skieur romand a frôlé le pire
«C'était un accident»: ce skieur romand a frôlé le pire
«Mes pieds se sont aplatis d'une pointure»: elle filme un défi fou en Suisse
1
«Mes pieds se sont aplatis d'une pointure»: elle filme un défi fou en Suisse
de Yoann Graber
Le club français préféré des Jurassiens n'est pas mort
Le club français préféré des Jurassiens n'est pas mort
de Romuald Cachod
Gianni Infantino a gagné
Gianni Infantino a gagné
de David Digili
La face sombre de Curaçao, invité surprise du Mondial 2026
La face sombre de Curaçao, invité surprise du Mondial 2026
de Romuald Cachod
Boycottée, cette équipe israélienne passe sous pavillon suisse
Boycottée, cette équipe israélienne passe sous pavillon suisse
de Valentin Grünig
Ce coup d'envoi insolite a mal tourné
Ce coup d'envoi insolite a mal tourné
de Yoann Graber
Un coup de théâtre se profile au sein de la Nati de hockey
Un coup de théâtre se profile au sein de la Nati de hockey
de Klaus Zaugg
Un Romand a vu la NFL en Europe: «On a pris une claque»
Un Romand a vu la NFL en Europe: «On a pris une claque»
de Julien Caloz
Ceci pourrait également vous intéresser:
Avez-vous quelque chose à nous dire ?
Avez-vous une remarque ou avez-vous découvert une erreur ? Vous pouvez nous transmettre votre message via le formulaire.
0 Commentaires
Comme nous voulons continuer à modérer personnellement les débats de commentaires, nous sommes obligés de fermer la fonction de commentaire 72 heures après la publication d’un article. Merci de votre compréhension!
Pourquoi les joueurs de NHL vont toucher 105% de leur salaire
Le business de la NHL bat son plein: pour la première fois depuis longtemps, les joueurs ne doivent plus d’argent aux franchises. Ils s'apprêtent même à toucher plus que le montant inscrit sur leur contrat. Explications.
En NHL, il ne se passe pas seulement des choses intéressantes sur la glace: les coulisses juridiques offrent régulièrement de vrais feuilletons, où des sommes colossales sont en jeu. Après des années durant lesquelles les joueurs devaient de l’argent aux propriétaires des franchises, la situation semble désormais s'inverser. L’un des mots-clés de ce système s’appelle le compte escrow. On vous explique de quoi il s’agit.
L’article