Infantino et la Fifa saisissent la justice contre l'UEFA
Gianni Infantino passe désormais à l’offensive. Dans la lutte de pouvoir autour de la présidence de la Fifa, l’actuel patron de l’instance mondiale ne laisse pas sans réponse les graves accusations de l’UEFA et contre-attaque en mettant à son tour en cause les dirigeants du football européen.
Plusieurs tribunaux américains deviennent désormais le théâtre de la plus grave crise institutionnelle depuis l’époque des scandales entourant l’ancien président Sepp Blatter, il y a onze ans.
Après l’annonce par l’UEFA d’une possible procédure pénale contre Infantino en Suisse et sa demande de conservation de documents en Floride, la Fifa a désormais, à son tour, saisi la justice américaine et accuse les Européens de mener une «campagne de diffamation». C’est ce qui ressort de documents déposés par la Fifa auprès d’un tribunal new-yorkais et dont l’agence de presse allemande Deutsche Presse-Agentur (DPA) a pris connaissance. Le média The Athletic avait été le premier à en faire état.
Ces démarches s’inscrivent dans le contexte des affrontements entre les puissantes fédérations, provoqués par les projets d’Infantino avec des investisseurs, finalement retirés après de fortes pressions. Aux yeux de l’UEFA, le Suisse a franchi une ligne rouge avec son accord à plusieurs milliards pour la commercialisation de la Coupe du monde, qu’il avait fait avancer avec des partenaires commerciaux américains en dehors de toutes les institutions de la Fifa.
Les tensions qui couvaient depuis longtemps ont dégénéré en confrontation ouverte. L’objectif de l’UEFA est clair: Infantino ne doit pas être réélu à la tête de la Fifa pour un quatrième mandat le 18 mars 2027. Mais le temps presse. Comme Infantino n’envisage pas d’abandonner son poste, un candidat rival doit être présenté d’ici au 18 novembre, date à laquelle le délai de dépôt des candidatures arrive à échéance. Pour l’heure, les Européens n’ont trouvé aucun adversaire.
Un affrontement décisif à Berlin?
Parmi les rendez-vous importants figurent la prochaine réunion du Comité exécutif de l’UEFA, le 15 septembre à Thessalonique, ainsi que la rencontre du Top Executive Programme (TEP), le 8 octobre. Tous les présidents et secrétaires généraux des 55 fédérations européennes sont alors invités à Berlin pour un échange de vues. L’affrontement décisif aura-t-il lieu dans la capitale allemande?
Les démarches judiciaires désormais en cours visent à discréditer Infantino. Au vu de la gravité des accusations, une poursuite de la collaboration entre l’UEFA et lui en tant que patron de la Fifa paraît actuellement inconcevable. Le football mondial risque-t-il désormais une rupture majeure?
Pour l’heure, le plan de l’UEFA visant à pousser Infantino au retrait ne fonctionne absolument pas. Le Suisse est en mode combat. Les requêtes déposées parallèlement par l’UEFA devant plusieurs tribunaux ne seraient rien de plus que de simples communiqués de presse, a raillé la fédération internationale.
Celles-ci «servent à poursuivre la campagne de diffamation de l’UEFA contre la Fifa et sa direction», peut-on lire dans un courrier adressé le 1er septembre à un tribunal de l’Etat américain de Floride. Selon la Fifa, les requêtes de l’UEFA visent à divulguer des informations qui devraient être traitées de manière confidentielle conformément aux règlements de la Fifa.
L’UEFA n’a pas réagi à l’offensive de la Fifa par un communiqué officiel. Mais dans l’entourage du siège de l’organisation, à Nyon (VD), l’opinion qui prévaut est la suivante: si la Fifa n’a rien à cacher, elle peut tout simplement présenter les documents réclamés. Cette contre-attaque est interprétée comme un aveu indirect de culpabilité.
La Fifa joue la montre
La Fifa veut en tout cas devenir partie à la procédure et obtenir que la décision concernant la requête de l’UEFA soit retardée. L’instance mondiale aurait désormais jusqu’au 28 septembre pour présenter de nouveaux arguments devant le tribunal. Cette stratégie visant à gagner du temps fonctionne donc déjà.
La Fifa reproche en outre à l’UEFA de s’opposer aux projets avec les investisseurs parce que ceux-ci menaceraient la puissance de marché de la fédération européenne. «La motivation économique de l’UEFA consistait à empêcher les petits pays de disposer de la puissance financière nécessaire pour pouvoir rivaliser avec l’élite européenne», peut-on lire dans les documents.
«Infantino célébré comme un dieu»
Cet argument est-il convaincant? Infantino avait promis 20 millions de dollars à chaque fédération nationale qui soutiendrait son projet pour la Coupe du monde. Cette somme serait loin de suffire à compenser les désavantages structurels des petits pays de football, d’autant que les Européens auraient touché le même montant en cas de soutien. Dans ce conflit, les arguments simplistes et les émotions sont largement utilisés.
En Europe, beaucoup ont critiqué les projets d’Infantino, considérés comme une vente au plus offrant du sport. L’influent dirigeant est accusé de ne pas s’intéresser en priorité au bien-être des petites nations du football, mais avant tout à son maintien personnel au pouvoir et à des accords lucratifs avec des partenaires commerciaux, dont il profiterait lui-même.
L’homme de 56 ans est certes soumis à une énorme pression. Mais malgré les critiques virulentes suscitées par l’échec de l’accord avec des investisseurs autour de la Coupe du monde et par sa manière de diriger, Infantino, qui est à la tête de la Fifa depuis 2016, dispose toujours d’une large assise dans le monde du football.
«Ailleurs dans le monde, des paramètres totalement différents entrent en jeu lorsqu’il s’agit de l’élection du président de la Fifa. Lorsqu’il se rend en Afrique ou en Amérique du Sud, Infantino y est célébré comme un dieu», a déclaré au Spiegel Martin Nolte, directeur de l’Institut de droit du sport de l’Université de Cologne. La perspective européenne sur cette lutte de pouvoir déplace actuellement le regard au détriment d’Infantino.
(dpa/az/yog)
