Ce calcul glacial d'Infantino pourrait se retourner contre lui
Il y a dans la vie de Gianni Infantino des moments d’humilité où il se présente à son auditoire comme un humble serviteur du football. Mais il préfère revêtir la robe du roi, du souverain, du bâtisseur ou du bienfaiteur de ce sport. A l’échelle mondiale, bien entendu.
Longtemps, nous avons pensé que ce fils de migrants, harcelé dans son enfance en Valais à cause de ses cheveux roux et de ses taches de rousseur, avait le dernier mot dans le football mondial.
Jusqu’à présent, il s’en est toujours tiré à bon compte, malgré des écarts de conduite mineurs ou majeurs, comme les frais excessifs, l’affaire du jet privé, le renvoi des membres de la commission d’éthique de la FIFA, la création de la Coupe du monde des clubs, le gonflement du nombre de participants à la Coupe du monde, le steak doré, les rencontres secrètes avec le procureur général, l’exploitation des ouvriers sur les chantiers de la Coupe du monde au Qatar, et j'en passe.
Malgré toutes les critiques, il faut reconnaître à Gianni Infantino qu'il a compris très tôt un point essentiel. On ne peut réussir à passer du statut de simple fonctionnaire du football sans relief à celui de roi qu'en politisant le sport par tous les moyens.
L'argent et le pouvoir comme motivations
Les motivations d'Infantino sont évidentes: l'argent et le pouvoir. Et derrière chacune de ses actions, idées et décisions se cache un calcul glacial. C'est en soi une contradiction avec la substance même de la chose, le jeu lui-même, qui vit d'intuition, d'émotion et de surprise. Un jeu qui peut basculer d'une seconde à l'autre. Un jeu où tout peut arriver à tout moment. Mais ce jeu-là, Infantino ne veut pas y jouer. Il préfère faire de la politique.
C'est politique, quand il remet à Donald Trump tantôt un carton rouge, tantôt un ballon, tantôt un trophée de la Coupe du monde, et plus encore quand il lui décerne un prix de la paix. C'est aussi politique quand il laisse vêtir Lionel Messi d'un habit qatari avant la remise du trophée. C'est politique que la Coupe du monde se tienne aux Etats-Unis. Et c'est politique que le cirque fasse escale en 2034 en Arabie saoudite, où, selon Amnesty International, plus de personnes ont été exécutées l'an dernier que jamais auparavant (356).
Dans la famille du football, presque personne ne lui en tient rigueur pour autant. Il ne ressent aucun vent contraire dans sa propre maison. Car les fédérations s'accrochent encore au récit selon lequel sport et politique devraient être séparés. Regarder ailleurs et se taire quand la Fifa laisse Trump faire enlever le président du Venezuela et déclencher ensuite une guerre. La politique, c'est pour Infantino.
Celui-ci aime tourner les grandes roues. Mais plus le Mondial approche, plus il devient perceptible que ce n'est pas Gianni Infantino qui est le grand maître de cérémonie. La boîte porte bien la mention «Fifa Coupe du monde de football», mais, à l'intérieur, c'est le «Mondial de Trump».
Un premier scandale révélateur
La Fifa a mobilisé le meilleur arbitre d'Afrique pour le tournoi. Mais Omar Artan a vu son aventure prendre fin à l'aéroport de Miami. Il est renvoyé dans son pays, la Somalie. Ol est d'usage que les supporters de tous les pays participants puissent se rendre à une Coupe du monde pour soutenir leur équipe. Mais le contingent de billets des Iraniens est supprimé.
Ajoutez à cela tout le cirque sportif américain avec un show à la mi-temps en finale, trois cérémonies d'ouverture et tout le tralala que l'on n'avait jamais vu lors d'une Coupe du monde. L'impression qui se dégage, c'est que ce Mondial n'est pas échafaudé par une organisation professionnelle, mais par Donald Trump.
Et Infantino? Le voilà qui n'apparaît plus soudainement comme le partenaire de Trump, mais comme son subordonné, voire comme son instrument de propagande. Rien d'étonnant à cela, tant le Suisse s'est prosterné devant le président américain ces dernières années.
Mais qu'en est-il de la résistance ou de la critique au sein de la famille du football mondial? Rien. Car Infantino dispose de l'argument peut-être le plus important: il a encore massivement accru la productivité de la machine à billets qu'est la Fifa.
Un chiffre d'affaires mirobolant
On table sur 8,7 milliards de francs de chiffre d'affaires pour la Coupe du monde aux Etats-Unis, au Mexique et au Canada. Au Qatar, c'était 4,5 milliards, ce qui constituait alors un record. Pour Gianni Infantino, cela présente l'avantage de pouvoir distribuer davantage d'argent aux fédérations, c'est-à-dire à ses électeurs. Etonnamment simple, mais aussi étonnamment efficace, ce système de maintien au pouvoir.
Pourtant, Infantino ne peut pas être certain, malgré les caisses bien remplies de la Fifa, que sa servilité envers Trump lui sera acquise. Que se passera-t-il une fois que Trump aura remis le trophée, que le cirque sera reparti et qu'Infantino redeviendra à ses yeux un simple fonctionnaire du football sans importance? Les Américains lâcheront-ils alors à nouveau leurs agents du FBI pour enquêter sur la Fifa?
Le président de la Fifa a déjà reçu un petit avertissement en ce sens. Les procureurs généraux de New York et du New Jersey enquêtent sur les pratiques d'attribution des billets pour la Coupe du monde.
Et en interne? La fidélité absolue d'Infantino envers Trump pourrait se retourner contre lui. Si les 54 fédérations africaines ne suivent pas l'argumentation américaine selon laquelle l'arbitre somalien «aurait des liens avec de présumés membres d'organisations terroristes», cela pourrait avoir des conséquences pour Infantino lors de sa réélection.
Car il deviendra tôt ou tard évident pour tout le monde que le football peut rapporter gros avec un autre président de la Fifa.
