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Après la RTS, Philippe Ducarroz commente des courses de cochon

Après la RTS, Philippe Ducarroz commente des courses de cochon
Philippe Ducarroz aux Jeux d'Athènes 2004.

Ancienne star de la RTS, il commente des courses de cochons

Philippe Ducarroz était officiellement le commentateur préféré des ménagères de plus de 50 ans, l'un des meilleurs que la Suisse ait produit. Après de graves ennuis de santé, il a tout perdu et recommencé une nouvelle vie. Rencontre.
28.09.2022, 18:2429.09.2022, 13:49

Philippe Ducarroz est content: il lance un talk-show sur une webradio qu’il vient de créer, pour le compte d’un site spécialisé qu’il vient de racheter. Il nous a donné rendez-vous au Strap’, un café-théâtre qu’il gère depuis trois ans. Les affaires reprennent: depuis que sa santé l’a lâché et que la profession l’a oublié (et vice-versa), l’ancien commentateur vedette de la Radio télévision suisse (RTS) n’a jamais autant bossé. «Je suis dans le rouge», admet-il sans chichi. «Mais si je m'arrête, je tombe.» Jolie image pour un homme qui n’en finit pas de rebondir.

Une bête d'antenne
et de travail

A la radio comme à la télé, Philippe Ducarroz était une voix, une carrure - fortes toutes les deux. Il avoue avoir joué de son côté gros nounours. «Quand je suis entré à la Télévision suisse romande en 1990, j’ai décidé de suivre un régime. Mes chefs ont dit: surtout pas! J’étais le gars joufflu et jovial qui passait bien partout, le commentateur préféré des ménagères de plus de 50 ans, selon le magazine de la Migros. Du coup, je suis resté moi-même.»

Il était le fantasme des ménagères suisses.
Il était le fantasme des ménagères suisses.

Il n’a rien lâché: pas un gramme d’authenticité, pas un bout d’antenne. Jamais la rubrique sportive de la RTS n’a coudoyé une force de travail aussi puissante. Il ne buvait pas, ne fumait pas, ne bronzait pas. Quand il excellait, il aggravait son cas. Il était le genre d’homme à passer ses vacances aux Mondiaux de hockey du groupe D, à s’époumoner devant un 3000 mètres steeple au meeting de Lucerne, à payer de sa poche pour dormir dans l’hôtel des skieurs ou des athlètes, histoire de piquer des infos dans le bol de cacahuètes. «Un malade du boulot», dit un ancien collègue. «Un gâche-métier», corrigea un autre.

Le mot est prudemment tu dans notre pays mais Philippe Ducarroz était une star, reconnu des experts et bien connu de leurs mères. Malin, Teleclub lui avait offert un pont d’or pour lancer sa chaîne en Suisse romande. «Quand j’ai annoncé mon départ à la SSR, j'ai reçu plein de propositions pour rester. Plein de promesses barbantes. Au lieu de changer d'avis, j'ai compris que je devais partir. Je me suis quand même adressé à Boris (réd: Aquadro, feu son mentor) en espérant que de là-haut, il comprenne mon choix, même si j’en doutais. Boris avait coutume de dire que quand on entre à la SSR, on ne la quitte plus.»

Dans ses jeunes années, lorsqu'il commentait l'athlétisme.
Dans ses jeunes années, lorsqu'il commentait l'athlétisme.

A ses heures perdues (mettons entre 4 et 7 heures du matin), Philippe Ducarroz a encore fondé le journal Top hockey. Dans toutes les patinoires, sa silhouette était connue comme le nounours blanc. Il y repense et par un étrange hasard, il aperçoit un homme à la stature imposante, devant l'entrée du restaurant. Il le salue, l'appelle. «C’était mon garde du corps quand j’étais à la RTS», sourit-il. «Non, je n’exagère pas: je recevais pas mal de menaces et j’allais au match accompagné, notamment à Lausanne.»

Il cite cette lettre encadrée dans ses toilettes, une écriture calligraphiée, sans la moindre faute d’orthographe, par laquelle un fan lui exprime son admiration:

«Avec ta sale gueule de bouseux très laid, honte à toi de te montrer»

Il était une star, oui. Mais pas une star de telenovela: adossé à sa personnalité extraordinairement affable et débrouillarde, ce mot n’a rien de vilain. On l’arrêtait partout, on lui payait des coups (mais il ne buvait pas d’alcool). «Je suis tombé dans le piège de ma petite notoriété», avoue-t-il quand même. «J’avais l’habitude d’être interpelé dès que je franchissais le seuil d’un établissement public. Il faut l'avouer, c’était grisant.»

Avec du recul, presque étonné, il constate: «Je trouve qu’on m’a vite oublié». Philosophe: «Je n’ai pas réussi à revenir dans ce milieu. Je n'ai pratiquement plus de contacts. Mais comme dit l’adage, dans notre métier, si tu veux un ami, prends un chien».

Cancer et cécité

Tout a basculé en 2015. «Je m’en suis sorti miraculeusement.» Ses ennuis de santé ont commencé avec un double décollement de la rétine. «Je suis devenu presque aveugle pendant plusieurs semaines. Je m’étais fait à l’idée de le rester.» Il se voyait déjà (en un sens) sur une radio musicale, où il n’aurait besoin que d’une bonne oreille. Mais il a retrouvé la vue, du moins en partie. «Dans les patinoires, si les postes de commentateurs sont situés sous le toit, je ne peux plus distinguer les numéros des joueurs. Mais au studio, ça passe.»

Puis on lui a découvert un cancer de la vessie. Après une première opération, il a fait une septicémie. Dix jours dans le coma. Dix jours «à voir des monstres partout et des textes au plafond». Il a finalement passé la moitié de l’année aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG).

«J’étais parti pour 15 jours d'hôpital, j’y suis resté 7 mois»

Sept mois à lutter pour sa vie. «Je crois que je suis "parti" deux fois, non?», demande-t-il à sa partenaire du Strap’, totalement livide et déconcertée.

Il n’a pas échappé à une ablation de la vessie. «Les médecins ont recréé une poche à l’intérieur de mon corps, avec un bout d’intestin. La seule contrainte, c’est que je dois vider cette poche toutes les quatre heures, jour et nuit, dans un endroit propre. Pas dans les pissoirs d’une patinoire, par exemple… Si j’attrape une infection, je peux y rester. Tout mon emploi du temps est calqué sur cette "vidange" mais avec le temps, c’est devenu une routine comme une autre.»

Au lieu de profiter d’un sursis durement gagné, Philippe Ducarroz a redoublé d’assiduité. «A quoi sert-il de survivre si c’est pour ne rien faire?» Il a fallu tout reconstruire, l'œil de l’expert comme la force de travail. «Je me suis battu pendant deux ans pour revenir à un niveau correct.»

Adieu, «le vieux»

Un an et demi après sa maladie, il est donc retourné à Teleclub. «A ce moment-là, officiellement, j’étais encore le patron. Mon adjoint avait assuré l’intérim. Mais quand j’ai repris place dans mon bureau, quand j’ai observé la rédaction, j’ai senti que je n’étais plus du tout "nécessaire". Disons-le, j’étais en décalage avec les jeunes journalistes, avec leur approche et leur manque d’exigence. Je suis devenu "le vieux". Je ne dis pas que c’est facile à admettre mais c’est la réalité, on ne peut rien y changer.»

Philippe Ducarroz a fait courir le bruit qu’il était sur le marché. Encore un aveu honnête et franc: il s’attendait à recevoir des propositions. «En six mois, je n’ai eu qu’une seule offre: des live-tickers pour le site internet de La liberté.» Il hausse les épaules: «J’avais pourtant cru comprendre que j’étais assez bon, assez apprécié». Il en rigole presque: «Preuve que je ne suis pas une diva, j’ai commenté un match de deuxième ligue sur TV Versoix (GE), pour rendre service.» Mieux, et il s’esclaffe de bon cœur:

«La semaine dernière, j’ai commenté des courses de cochons à Ecuvillens. Six courses dans la même journée. J’ai bien ri»
Des personnes regardent six cochons en action lors d'une course de cochons en marge du grand Marche artisanal de la benichon ce samedi 10 septembe 2016 a Ecuvillens dans le canton de Fribourg. (KEYSTO ...
Si, si, ça existe.Image: KEYSTONE

Il a postulé à Radio Jura bernois, dans des TV locales, en vain. Trop cher? Il jure que ses prétentions restent modestes. «Pour 4000 à 5000 francs par mois, j’y allais. Je n’ai pas de grands besoins.» Il ne le dit pas mais certainement qu’il touchait le double à la RTS, voire le triple à la direction romande de Teleclub. «La chute est dure mais je l'accepte. C’est le business.»

L'homme-orchestre

Quand il a repris le Strap’, «ça faisait une année et demie que je n’avais plus de boulot. Que je n’avais pas touché un franc. Les assurances chômage et AI n’ont toujours pas statué sur mon cas».

Dans cette belle grotte au centre de Fribourg, Philippe Ducarroz organise des spectacles d'humour et de variété. Là, il s’apprête à recevoir Bonny B, l'un des meilleurs chanteurs-harmonicistes de blues en Europe. Il a imaginé un blind-concert dans une obscurité totale, «pas une loupiote, pas une bougie, rien», tout fier de sa trouvaille et néanmoins fébrile. Les rencontres sont nombreuses. Hasardeuses. «J’ai mangé avec Jérôme Kerviel et depuis, on a gardé le contact.»

Pour animer le site du café-théâtre, il a créé une webradio, à raison de deux émissions quotidiennes. «Je fais tout», rigole-t-il. «La météo, l’horoscope, l’éphéméride, la programmation musicale, l’intervieweur, le rubricard…» Il revendique 1500 à 2000 auditeurs par jour. Mais il a arrêté pendant l’été et n’a pas encore repris. «Trop de projets à la fois: il faut choisir.»

Avec Hubert Audriaz, une autre figure de la vie fribourgeoise.
Avec Hubert Audriaz, une autre figure de la vie fribourgeoise.

Parce qu'entre-temps, Philippe Ducarroz a racheté le site Planète hockey qui, victime du Covid, partait en faillite. «Le coup de main est devenu un projet intense.» Il a trouvé de l’argent auprès d’un partenaire et se fait fort de rembourser rapidement. Là encore, il «s'occupe de tout: les articles, les résultats, la webradio avec trois émissions quotidiennes. Parfois, je peux compter sur de jeunes bénévoles pour filer un coup de main». Sérieux: «En fait, j’ai retrouvé une vie normale. Je suis de nouveau dans le rouge…»

Je fonce, donc je fuis

Il l’explique avec une espèce de fatalisme jubilatoire: «Je me mets volontairement dans le rouge pour avoir l’impression d’être vivant. J’en ai toujours trop fait, je le sais. Toute ma vie est composée de projets. Certains ont marché, d’autres se sont cassé la figure. Mais si je n’ai pas quelque chose de nouveau à lancer, je tombe».

Planète hockey dépasse le million de pages vues chaque mois. Mais Philippe Ducarroz espère rattraper les 20 millions de l’avant-Covid. «Je retrouve l’esprit pionnier de mes débuts à Radio Sarine, où il fallait tout faire soi-même. J’ai une grosse valise et j’anime mes émissions de partout. A la RTS, il fallait trois cars de reportage pour organiser un direct. Maintenant, j’ai juste besoin d’un wifi correct. C’est un sentiment de liberté immense.»

Le dénuement et l'impro ne l'ont jamais effrayé.
Le dénuement et l'impro ne l'ont jamais effrayé.

Quand il faut convaincre des hockeyeurs célèbres de venir au micro d’une jeune webradio, Philippe Ducarroz peut compter sur son réseau. Mais aussi sur sa force de travail. «Quand je commentais le ski à la RTS, j'avais l’habitude qu'on m’amène les athlètes dans la cabine. Aujourd'hui, je dois me battre comme une radio locale pour décrocher des interviews. J’adore ça!»

Son talk-show sur le hockey, baptisé Le premier bloc, réunit d’anciens joueurs et coachs de haut niveau. Philippe Ducarroz lance le direct sans préparation car il «n’a plus le temps», mais il a l’aisance du pro et le talent de l’impro. Et le soir, il y a le théâtre, bien sûr, sinon il s’ennuierait. Il lui arrive même de réactualiser le site de Planète hockey pendant le spectacle. «Quand on ferme le strap’, il est souvent minuit. Mais j’arrive facilement à tout gérer. Sauf quand j’ai de gros coups de fatigue: là, je pique du nez en une seconde au bout d’une table. Je suis incapable de résister. Mais dès que je me sens bien, je travaille.»

Travailler plus pour vivre plus. «Je m’investis à fond. Pour l’argent, je dois attendre encore un peu. Je n’ai pas eu le temps de commercialiser notre audience. Mes seuls revenus sont tirés de la pub mais on ne peut pas vraiment parler de salaire. Disons que ça paie le loyer, c’est un bon début.» Car il y a déjà plein de suites en préparation. «Je vais développer les petites ligues sur Planète hockey. Je sens une vraie demande. En fait, je voudrais qu'on devienne la référence francophone de notre sport, de Wayne Gretzky au HC Erguël.»

Il affirme que sa «chance, c’est d’être devenu une grande gueule. Ça me rassure, ça comble mon insécurité».

«Jeune, j’étais le petit gros, la tête de Turc, un garçon hyper timide. Les gens qui s’acharnaient sur moi auraient peut-être voulu avoir ma vie ce qui, à mes yeux, me donne une certaine légitimité pour l’ouvrir. Celle que je n’ai pas reçue gamin»

Il termine son grand verre de thé froid avec le sourire coquin qui, jadis, plaisait tant aux ménagères de 50 ans: «Je suis content d’avoir vécu tout ça. Même mes problèmes de santé. Même mes championnats du monde du groupe D. Tout ce vécu m'aide à forger des opinions pertinentes. A 58 ans, je ne suis peut-être pas au top, je ne vais peut-être plus aux Jeux olympiques, mais j’ai la chance de faire ce que j'aime. Je suis content de mon rebond. Oui, très content».

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