Ce Suisse-Algérie était le match le plus bizarre de ma vie
Avec la dernière Coupe du monde au Qatar jouée en décembre, en pleine préparation des Fêtes de fin d'année, je pensais vivre les moments les plus étranges de ma vie niveau football. J'avais tort. Ce Suisse-Algérie de vendredi matin a dépassé la bizarrerie d'un Mondial pendant lequel il neige dans notre pays. La faute à l'horaire de cette rencontre – ou plutôt au décalage horaire avec Vancouver: 5h00 du matin, heure suisse.
Oui, c'est très étrange de regarder un match de foot à l'aube. D'autant plus dans une fan zone. D'habitude, je préfère regarder les matchs à la maison, tranquille. Mais quand mon ami Suisso-Algérien Amine Boussahoul m'a proposé d'aller voir ce 16e de finale à la fan zone de Vevey, j'ai accepté avec plaisir. Pour l'expérience.
J'avais deux questions en tête en me pointant à 4h50 du matin là-bas: y aura-t-il du monde? Verrai-je des gens boire une bière – si tôt! – pendant le match? La réponse à la première interrogation: oui. A la seconde: non.
Premier constat sur place: la longueur de la file d'attente pour entrer dans la fan zone. Wow! Des dizaines de personnes s'étalent sur toute la largeur du Jardin du Rivage.
«Il y aura 500 personnes, dont 100 qui ont pris la formule avec le petit déjeuner», m'informe un membre de la sécurité. Je suis content d'avoir choisi cette fameuse formule, qui me permet d'entrer rapidement sur le site via la file prioritaire. Et accessoirement de me remplir le ventre avec deux croissants, un café et un jus carotte-orange-gingembre-citron. Ça change du traditionnel hot-dog - bière des matchs aux horaires plus convenables pour un match de foot...
Ce qui ne change pas, par contre: les prix. 25 francs pour un transat face à l'écran et ce petit déj', c'est cher payé! Tout comme l'attente au bar, terriblement longue. Comme aux buvettes de stades. C'est simple: on a raté la moitié de la première mi-temps. Oui, les cafés, ça prend encore plus de temps à servir que les binouzes. Au passage, chapeau au (petit) staff resté calme et souriant face aux clients qui ont perdu patience devant le manque d'organisation.
Il n'y a pas que la gastronomie proposée qui rend ce match si étrange. Il y a aussi cette fan zone anormalement calme, presque paisible. Pour une fois, les chants d'oiseaux remplacent les noms d'oiseaux vociférés par le public contre les adversaires ou l'arbitre. C'est certain: les fans de la Nati sont nombreux ici, mais encore endormis. Le volume particulièrement faible des commentaires sur la RTS de David Lemos et Léonard Thurre – voisinage oblige – n'aide pas à les réveiller.
Pour ça, il faut attendre le premier but suisse d'Embolo à la 10e minute. Première explosion de joie. Mais on est encore très loin d'un record de décibels. Quelques sifflets se font entendre au moment où le président de la Fifa, Gianni Infantino, apparaît sur l'écran géant en compagnie de celui de la Confédération, Guy Parmelin.
A la mi-temps, avec Amine, on savoure notre petit-déjeuner acquis de haute lutte au bar. Début de la seconde période. Mon ami Suisso-Algérien est déçu du jeu proposé par sa seconde patrie. «L'Algérie a du talent techniquement. Elle fait bien circuler le ballon, mais ne percute pas assez. Avec Petkovic comme coach, le jeu est devenu trop lent», déplore-t-il.
Amine ne donne d'ailleurs pas cher de la peau de «Petko» chez les Fennecs en cas d'élimination. De la frustration, c'est aussi ce que doit ressentir ce seul supporter algérien avec son drapeau sur le dos, noyé dans la masse de maillots et drapeaux rouges à croix blanche. Il y a de tous les âges, des ados aux grands-parents.
Le match avance, et l'ambiance reste bon enfant et toujours aussi bizarrement calme pour une rencontre si importante de la Nati. Seul le deuxième but suisse (Ndoye à la 46e minute), quelques escarmouches de la troupe de Yakin et deux pétards allumés à l'extérieur ont brisé cette quasi quiétude.
En dehors de la fan zone, sur le quai, une dizaine de personnes – dont certaines ont amené leur propre chaise pliable – regardent attentivement l'écran à travers les grillages. On vient seulement de passer 6h00 du matin. Il n'y a qu'un match de l'équipe de Suisse au Mondial pour nous faire vivre pareille scène!
Le jour s'est levé. On ne peut s'empêcher de jeter un œil au superbe paysage sur notre gauche, avec le Léman et les Alpes de Haute-Savoie de l'autre côté du lac. La météo est radieuse.
La Nati mène 2-0 et sa fin de match est aussi sereine qu'une âme peut l'être dans ce magnifique décor veveysan. Toujours aucune bière à l'horizon, mais une odeur de cannabis venue d'un rang derrière vient nous chatouiller les narines. Il est 6h47, on joue la 87e minute. Les premiers rayons du soleil sur l'écran empêchent désormais de voir correctement toute une partie de celui-ci. On ne distingue même plus le ballon. C'est le timing parfait pour que ce 16e de finale s'arrête.
L'arbitre siffle la fin. Des applaudissements nourris et même une cloche de vache – c'est pas grave, les voisins sont sûrement réveillés – célèbrent la victoire de la Nati. La fan zone se vide en un claquement doigt, il faut aller travailler.
Il n'est même pas 7h00, et on vient d'assister en direct à la qualification de la Suisse pour les 8es de finale du Mondial. J'ai bu un jus carotte-orange-gingembre-citron à la mi-temps. La journée n'a pas encore commencé et je dois partir au boulot. C'est certain: ce vendredi, j'ai vécu le match le plus bizarre de ma vie.
