Après le Mondial, ce continent risque un gros dégât d'image
Ne généralisons pas. Ne minimisons pas. Au lendemain de ce Mondial monstrueux de démesure, la réputation du football sud-américain – mettons le Brésil à part – ne sort pas grandie. Le spectacle proposé par le Paraguay et l’Argentine, avec ses claques dans la nuque, dans la figure et ailleurs, ses tacles de rodéo et ses plaquages de rue, n’a pas plu. Mais alors pas du tout. Le mot qui revient le plus dans les commentaires: scandaleux.
Dégâts d'image
Par leurs actes d’antijeu – qui ne feront pas oublier les fantastiques remontadas argentines face à l’Egypte et l’Angleterre –, les sélections argentine et paraguayenne n’ont peut-être pas seulement sali la renommée de leur football, l’argentin, surtout. Qui sait si l’image renvoyée par ces pays, avec un risque d'amalgame au reste du continent sud-américain, n’est pas atteinte elle aussi? «Le Paraguay? Un foot de dictature», a osé Blick
Comme on prend, on jette. Cette Amérique du Sud est-elle en passe d’être détestée pour les raisons fantasmées – ses outrances, sa désinvolture – qui font qu'elle a été aimée? Le comportement de joueurs argentins, pendant et après la finale contre l'Espagne, ne fait qu’ajouter à un bilan moral jugé catastrophique.
Dès lors, y aura-t-il moins de candidats au voyage pour Buenos Aires et Asunción dans les prochains mois?
In-dé-fen-dables
Ceux qui, comme l’envoyé spécial de Libération après le huitième de finale opposant les Bleus à des Paraguayens sans limites, se sont hasardés à livrer une explication culturaliste pour tenter d’atténuer la détestable impression globalement laissée par les équipes d’Argentine et du Paraguay, se sont pris le boomerang dans la figure. «Le football, c’est tout pour eux», «peu importent les coups donnés, gagner est vital», «le vice est une vertu»: aucun de ces arguments cherchant à culpabiliser l’Européen repu n’a été jugé recevable. Les attaques racistes d’une sénatrice paraguayenne visant Kylian Mbappé ont achevé de les rendre illégitimes.
Pas certain que le magazine So Foot publie de sitôt un numéro collector de 484 pages à la gloire du plus grand joueur de tous les temps, Lionel Messi, selon un consensus chez les savants du foot. Certes, l’unique fois, à notre connaissance, que le magazine français a consacré autant de pages à une légende du ballon rond, c’était à l’occasion de la mort de Diego Maradona.
Le numéro hommage à Maradona👇
Maradona, Messi: pas la même Argentine
Est-on sûr, pourtant, que l’Argentine de Maradona «la main de Dieu» (le but contre l'Angleterre en quarts de finale du Mondial 1986) était à ce point différente de celle de Messi? Question de période et de géopolitique, peut-être. C’est ce que suggère l’économiste Nicolas Depetris Chauvin, professeur à la Haute école de gestion (HEG) de Genève. Cet Argentin a été camarade de Javier Milei, l’actuel président de l’Argentine, en master d’économie, à Buenos Aires.
L'Europe progressiste aimait l'Argentine de Maradona
L’Argentine de Maradona avait les faveurs de la presse progressiste en Europe. Son choix de jouer pour Naples, dans cette Italie du Sud malaimée de l’Italie du Nord et du leader d’extrême droite Umberto Bossi, ajoutait à son aura. Ceux qui, dans l’immigration, ne s’appelaient pas encore les décoloniaux s’identifiaient au «pibe de oro», au gamin en or.
Le profil de Lionel Messi, dit «La Pulga», la puce, dressé par Nicolas Depetris Chauvin, diffère de celui de Maradona.
Aux aspects sportifs s’ajoute le poids de la géopolitique. L’Argentine de la «troisième voie», c’est du passé. «Pour beaucoup, l’Argentine d’aujourd’hui, celle de Milei, est liée aux Etats-Unis de Trump et à Israël», note le professeur d’économie. Comme le relevait watson dans une précédente analyse, ce positionnement a suscité des remarques antisémites. Il semble aussi avoir fait perdre à l’Argentine du football ses soutiens de gauche du temps où Maradona en était le dieu vivant. L'Espagne victorieuse et raisonnable, avec à sa tête un premier ministre socialiste et propalestinien, recueille les fruits du désamour.
