Cette Coupe du monde est une victoire pour le football
Je l'avoue volontiers: lorsque l'on m'a confié la mission de partir aux États-Unis pour couvrir la Coupe du monde, mon enthousiasme était mesuré. Le football me passionne depuis l'enfance. Mais à mesure qu'il est tombé dans les griffes de la démesure financière et des compromissions morales, cet amour inconditionnel s'est transformé en une relation beaucoup plus ambivalente. Une Coupe du monde dans l'Amérique de Donald Trump pouvait-elle vraiment encore me faire vibrer?
Après six semaines passées en Amérique du Nord, je rentre pourtant fasciné. Certes, parcourir 30 000 kilomètres en avion pour suivre les six matches de la Nati n'a rien d'un modèle de vertu. Mais dans trente ans, de quoi me souviendrai-je vraiment?
Des stades magnifiques, étonnamment pleins. De l'ambiance paisible qui a régné tout au long du tournoi. Des 20 000 supporters déchaînés massés devant l'hôtel de l'équipe colombienne à Vancouver. De cet Argentin rencontré à Kansas City qui m'a raconté avoir vendu sa voiture pour acheter des billets. De cet Américain croisé au buffet du petit-déjeuner à San Francisco, qui avait déboursé 500 dollars et pris un vol de deux heures depuis l'Utah simplement pour assister au match Suisse-Qatar. Parce qu'il avait entendu dire que le football était le plus grand sport du monde.
Je me souviendrai aussi de l'immense tension qui a traversé le camp suisse après l'égalisation du Qatar. Du slalom magique de Johan Manzambi contre l'Algérie. De ces interminables secondes avant que Ruben Vargas ne transforme le penalty décisif face à la Colombie, déclenchant l'étreinte spontanée des journalistes suisses dans la tribune de presse. Et bien sûr, de la simulation aussi maladroite que lourde de conséquences de Breel Embolo contre l'Argentine.
Même lorsque le tournoi a semblé vaciller après l'intervention de Donald Trump auprès de Gianni Infantino, le sport a fini par reprendre le dessus: la Belgique a écarté sans discussion le pays organisateur.
Les plus pessimistes annonçaient qu'une Coupe du monde laisserait, pour la première fois, les Suisses indifférents. Ils se sont trompés, et pas seulement à cause des températures estivales. Même les plus farouches détracteurs de Trump ou de la FIFA se sont retrouvés, au beau milieu de la nuit, devant leur télévision ou dans les fan-zones pour suivre les matches de la Nati.
Faire abstraction du reste, le temps d'un match, est parfois permis. Et même salutaire. La boussole morale peut, elle aussi, s'accorder une pause.
J’attendais avec impatience la finale, le plus grand match de l’histoire. Avec un seul regret: il y manquait une équipe. Cette année, la Suisse avait eu les moyens de réaliser un exploit historique. J’aurais tant aimé être chargé de raconter cette finale depuis les tribunes du stade.
