Le réveil brutal d’un football suisse détestable
De grandes histoires se sont écrites lors de cette Coupe du monde en Amérique du Nord. Mais elles ont trop souvent été éclipsées par les nombreuses polémiques qui ont entouré la compétition.
Donald Trump s’est immiscé dans le dossier Balogun. Les Etats-Unis ont empêché l’arbitre somalien Omar Abdulkadir Artan et certains supporters étrangers d’entrer sur leur territoire, tandis que l’équipe nationale iranienne a dû composer avec des restrictions. La sénatrice paraguayenne Celeste Amarilla a multiplié les déclarations provocantes. Gianni Infantino a enchaîné les déplacements en jet privé. Ses décisions concernant l’élargissement de la Coupe du monde, l’instauration de la pause-fraîcheur et l’allongement de la mi-temps lors de la finale ont fait couler beaucoup d’encre. A cela se sont ajoutés le comportement antisportif de certains joueurs et diverses erreurs d’arbitrage.
Face à tout cela, ce sont finalement les supporters qui ont montré l’exemple. Ils ont rappelé que le football avait cette capacité unique à fédérer une nation et rapprocher les peuples.
Les Suisses se sont rassemblés en pleine nuit pour vibrer derrière la Nati. Les Norvégiens ont conquis les cœurs avec leur célébration devenue iconique. Les Ecossais ont marqué à jamais les villes dans lesquelles ils se sont rendus. Les Japonais ont émerveillé en nettoyant les tribunes des stades qu’ils ont occupés. Les Mexicains se sont liés d’amitié avec les Coréens. Les Colombiens ont consolé un jeune Ouzbek en larmes. Les Français et les Marocains ont communié ensemble à Paris, sans débordements.
Bien sûr, quelques ombres sont venues ternir le tableau. Certains supporters ont proféré des propos racistes en tribunes. Un jeune Algérien a été pris à partie à Boston par des fans marocains, avant que certains d’entre eux ne lui viennent en aide. Des tensions sont apparues autour d’un bar entre Anglais et Argentins. Des supporters de l’Albiceleste se sont affrontés sur fond de rivalité entre clubs locaux. Des heurts ont éclaté à Buenos Aires au soir de la défaite de l’Argentine contre l’Espagne. La préfecture de police de Paris a procédé à 141 interpellations après l’élimination des Bleus.
Tout cela reste cependant bien maigre au regard des nombreuses images positives, de la dimension mondiale de l’événement et des craintes formulées avant le tournoi par le réseau Football Supporters Europe, qui dénonçait une billetterie chaotique favorisant le mélange des fans plutôt qu’une séparation claire dans des secteurs opposés, avec à la clé des risques accrus de conflits. Mais il n’en a finalement rien été. La cohabitation s’est globalement bien déroulée.
Les images de fraternité et de vivre-ensemble n’auront toutefois pas duré longtemps. La parenthèse enchantée s’est subitement refermée avec l’opération coup de poing menée samedi par les supporters de Grasshopper dans un train régulier des CFF, six jours seulement après la fin du Mondial.
En signe de protestation contre la réduction du nombre de trains spéciaux, ils ont actionné le frein d’urgence à plusieurs reprises, allumé des fumigènes, déclenché l’alarme incendie et provoqué d’innombrables retards.
Le réveil est brutal après les scènes de liesse qui avaient gagné la Suisse tôt un vendredi matin, à la suite du succès contre l’Algérie. Dans la foulée, les supporters de la Nati avaient eux aussi emprunté les trains, sourire aux lèvres, pour filer au travail.
Cet incident dès la première journée de championnat en appelle d’autres. Il ne fait aucun doute que la saison de Super League sera une nouvelle fois marquée par des trains spéciaux saccagés, des secteurs visiteurs dégradés, des supporters cagoulés s’attaquant aux forces de l’ordre, des altercations entre groupes, des matchs interrompus par des fumigènes et des feux d’artifice, ainsi que des huis clos. Tout ce qui éloigne le football de ce qu’il devrait être. Tout ce qui ternit son image et finit par le rendre détestable. Tout ce que l’on voit si peu lors des grands tournois internationaux.
Par son action samedi dans un train des CFF, le groupe d’ultras zurichois Sektor IV a rappelé à quel point le fossé entre le football de clubs et celui des sélections reste profond. De quoi nous faire dire que la saison sera longue et lâcher, tel un footix: «Vivement l’Euro dans deux ans!»
