Les Argentins n'ont pas tout perdu
Les «banderazos», ces rassemblements géants entre drapeaux et barbecues, les chants incessants, les slogans moqueurs, les sifflets étouffant les rivaux: détestés ou fascinants, les «hinchas» (supporters) argentins ont écrasé la concurrence au Mondial 2026, comme au Qatar 2022. Doubles champions en tribunes.
Les images et sons affluent à l'heure de décrire l'omniprésence des supporters argentins au Mondial: des chansons fétiches («la cuarta estrella»), au duel de décibels gagné face aux Anglais. Ou la banderole «Malouines argentines» qu'un groupe de fans a réussi à faire entrer au stade et qu'ont récupérée les joueurs.
A chaque match, la hinchada argentine a régné sur l'ambiance, remporté le rapport de force, bien plus nombreux et bruyants que les supporters adverses. C’était écrasant contre la Suisse, incontestable face aux Anglais, pourtant réputés pour voyager en masse.
«En tribune, on les a dominés du début à la fin, on les a rendus fous. Il n'y a pas eu une seconde où on n’était pas en train de chanter», confiait à l'AFP Christian Crivelli, présent aux Etats-Unis pour soutenir sa sélection.
Cette ferveur envahissante a détonné d'autant plus, à ce Mondial aux Etats-Unis, qu'une grande partie du public est composée de citoyens américains surtout venus acclamer les stars du «soccer», tels Ronaldo et Mbappé.
D'où parfois des matchs sans grande ambiance, même un sommet tel Espagne-Portugal. Où le public s’est réveillé par à-coups, lorsque le visage de Ronaldo, ou d’une star de la NFL présente au stade, s’affichait sur les écrans géants.
Un tournant au Brésil
Mais il n'en a pas toujours été ainsi dans le sillage de l'Albiceleste, souligne Diego Murzi, sociologue du sport à Buenos Aires. Historiquement, les supporters de clubs, où là, il y a un ancrage farouche, suivaient assez peu la sélection. Ou la suivaient via la «barra» (groupe ultra) de tel ou tel club, quand elle pouvait s'organiser.
Il y a un «avant» et un «après» Mondial 2014 au Brésil proche, où pour la première fois les Argentins ont pu voyager par dizaines de milliers. L'Albiceleste, méritante, a atteint sa première finale en 24 ans, s'inclinant de justesse contre l'Allemagne (1-0 a.p.) «Au Brésil, ce qui a changé, c’est que les supporters argentins ont apporté cette idée de l'"aguante" (soutien actif et fidèle), de l'invasion du territoire rival, la démonstration de force festive, massive», à un Mondial, souligne Murzi.
Tournoi marquant du point de vue argentin, avec en plus la jouissance de railler, chez lui, le grand rival brésilien atomisé 7-1 par l'Allemagne en demi-finale, avec ce chant devenu emblématique: «Brasil, decime que se siente» (Brésil, dis-moi ce que ça fait...).
Ceci a explosé depuis, avec les réseaux sociaux, l'intelligence artificielle, qui rend plus facile qu'avant de détourner, rephraser un air connu. Qui peut accrocher, devenir viral, et enrichir un répertoire de chants. C'était «Muchachos» au Qatar 2022, cette fois «La cuarta estrella»: «Pour les Malouines, pour Diego, pour la dernière de Leo...».
«Dimension de carnaval»
Et depuis le Qatar, on a une bonne organisation, relève Crivelli. «On s'arrange pour que quiconque voyage ait un lien, une connexion avec le reste, qu’on aille ensemble dans les mêmes directions. On a déjà fait sept banderazos.»
La ferveur des hinchas argentins est même... primée: véritable célébrité, Carlos «Tula» Pascual (décédé en 2024) et sa grosse caisse emblématique, vétéran de trois sacres de l'Albiceleste, avait reçu aux «Fifa the Best 2022», le «Prix des Supporters», au nom des supporters argentins. Pour avoir, selon les termes de l'instance, «captivé le monde entier» au Qatar, «créant une ambiance chaleureuse et colorée» et apportant un« supplément d'énergie» à leur équipe.
Pourquoi tant de ferveur? Les Argentins aiment volontiers se décrire par nature passionnés, festifs, «compañeros» (sens de la camaraderie, du collectif).
Sans s'aventurer sur le stéréotype, Murzi note dans le phénomène hincha «quelque chose qui relève de la dimension carnavalesque, un héritage qui fait de l'Argentine un lieu de mobilisation populaire permanente, pas seulement dans le football, aussi en politique», avec d'innombrables mobilisations de rue, mi-revendicatives, mi-festives.
«Pour la finale, beaucoup d’entre nous sont restés dehors, en raison du prix des billets. Pour certains, cela représente des années de boulot», assure Crivelli. Mais ils étaient quand même là, d’une manière ou d’une autre. En témoigne le gigantesque «banderazo» organisé à Times Square à la veille de la finale.
(afp/roc)
