Yakin: «Je suis reconnaissant d'avoir grandi en Suisse»
Murat Yakin a d’abord assisté au tirage au sort de la Coupe du monde dans le froid glacial de Washington. Son séjour aux Etats-Unis s’est ensuite poursuivi sous le soleil californien, à la recherche du camp de base idéal pour la Nati. Mais le voyage a dû être interrompu prématurément en raison d’une grippe. Son médecin lui a prescrit une semaine de repos. Pourtant, à peine quatre jours après son retour en Suisse, le sélectionneur nous reçoit chez lui pour un long entretien.
Murat Yakin, chacun a droit à un vœu à Noël. Quelle équipe du quatuor Italie, Irlande du Nord, Pays de Galles et Bosnie-Herzégovine aimeriez-vous affronter comme troisième adversaire au Mondial?
Une chose est claire: l’équipe qui sortira victorieuse de ces barrages sera de loin notre adversaire le plus coriace. Il est aussi particulier et un peu disproportionné de pouvoir tomber sur l'Italie dans le chapeau quatre.
S'il s'agit de l'Italie, craignez‑vous leur revanche? Nous avons battu cette équipe 2-0 en huitième de finale du dernier Euro.
Pas du tout, ces histoires font partie du jeu. Lors d'une Coupe du monde, le plus important est que les joueurs restent concentrés. Avant un match contre l'Italie, ils le seraient.
Ce qui répond à la question de votre adversaire préféré.
Exactement (Rires).
Les deux autres adversaires de notre groupe sont le Qatar et le Canada. Le tirage au sort a‑t‑il été un cadeau de Noël avant l'heure?
Cela aurait pu être pire, mais il n’y a aucune raison de se montrer prétentieux. Le plus beau cadeau reste notre qualification à la Coupe du monde.
Sur un tout autre sujet, la frénésie de Noël s’installe-t-elle dans votre famille?
Noël? Il y a seulement une semaine, mes deux filles ont fêté leur anniversaire et invité leurs amies à passer la nuit à la maison. Moi, avec 20 filles. Vous imaginez le spectacle?
20?
Avec notre chienne, le compte est bon (Rires). Et j'oubliais: il fallait que le repas des filles soit végétalien.
Que souhaite votre femme de votre part?
Des bijoux. Et encore des bijoux.
Votre famille souhaite-t-elle également passer plus de temps avec vous?
Il faut bien que quelqu'un travaille à l'extérieur et rapporte l'argent à la maison (Rires). Plus sérieusement: elles n’ont pas vraiment de quoi se plaindre à ce niveau.
Le poste de sélectionneur est-il plus compatible avec la vie de famille, par rapport à la situation en club?
Ma femme est avec moi depuis longtemps. Elle connaît les deux situations et s’y est toujours bien adaptée. Le poste en sélection présente un avantage: pendant les vacances scolaires, j’ai généralement du temps pour les enfants. En club, en revanche, la saison commence en plein milieu des grandes vacances.
Objection. Si la Suisse atteint les demi-finales de la Coupe du monde, vous serez au travail au début des vacances.
Oui, mais nous partirons en voyage après la finale.
Votre famille sera-t-elle sur place pendant la Coupe du monde?
Certainement pas au début, à cause de l’école. Pour le reste, on verra. Nous avions prévu un voyage aux Etats-Unis au printemps 2025, avec une visite au Super Bowl, mais à cause des terribles incendies à Los Angeles, nous avons annulé. Voyager là-bas alors que tant de gens luttaient pour leur survie aurait été inapproprié.
Passer Noël aux Etats-Unis, vous vous infligez cela?
Nous commençons par Miami et continuerons vers New York pour les fêtes. La ville n’est pas à mon goût: trop clinquante, trop de bruit. Mais en tant que père, il est difficile de refuser les souhaits de ses filles.
Il semblerait que vous soyez le chef incontesté à la maison.
(Rires) J’ai été clair avec les filles: ce sont les dernières vacances de Noël à l’étranger. A partir de l'année prochaine, quand notre maison à Davos sera enfin terminée, nous irons au ski.
Revenons un instant sur le tirage au sort de la Coupe du monde à Washington: tout ce spectacle, le comportement du président de la FIFA et la glorification de Donald Trump ont suscité beaucoup de critiques. Comment avez-vous vécu cette cérémonie sur place?
Gianni Infantino avait annoncé au début de l’événement que ce tirage serait un peu différent des autres. Après tout, nous étions aux Etats-Unis, la nation du spectacle. Sur scène se trouvaient ensuite des célébrités qui font battre mon cœur de sportif: Shaquille O’Neal, Tom Brady, Wayne Gretzky.
Est-ce vraiment le rôle d’une Fédération de football de décerner un prix de la paix? La FIFA ne se prend-elle pas un peu trop au sérieux?
Au regard de ce qu'il se passe dans le monde, ce n’est pas vraiment un problème à mes yeux. Mais oui, je ne m’attendais pas à autant de politique lors d’un tirage au sort de Coupe du monde.
Le New York Times vous a élu entraîneur le plus séduisant de l’Euro 2024. Est-ce que l'on vous reconnaît aux Etats-Unis?
Le temps passé au tirage au sort était trop court pour le savoir. Et nous ne sommes pas sortis. Mais que voulez‑vous connaître exactement?
Il s’agit de savoir quelle place le football occupe aux Etats-Unis. Pensez-vous qu’il pourra un jour sortir de l’ombre des géants que sont le football américain, le basket, le baseball et le hockey sur glace?
Mon expérience se limite à notre voyage aux Etats-Unis avec la sélection nationale l’été dernier, puis je suis resté pour accompagner le staff à la Coupe du monde des clubs, avant donc ce tirage au sort. Les Américains ont plutôt du mal avec le foot, car il leur est peu familier. Prenons le football américain, de loin le sport numéro un: il est basé sur des données, est facile à comprendre pour tous et il se passe constamment quelque chose. Un match de football peut se terminer sur un 0‑0, ce qui peut ennuyer les spectateurs occasionnels, et je pense que c’est justement ce qui rebute les Américains. Ils vivent le sport de manière spectaculaire, installent le barbecue sur le parking 24 heures avant le match et veulent du divertissement.
Craignez-vous des tribunes vides, comme à la Coupe du monde des clubs? Autrement dit: pourquoi un Américain irait-il voir Suisse–Qatar au stade?
L’engouement pour la Coupe du monde semble énorme.
Quel est votre favori pour la Coupe du monde 2026?
J’ai regardé en mars le 4‑1 entre l’Argentine et le Brésil. Les Argentins ont livré une prestation impressionnante. J'ai été marqué par leur mentalité et leur combativité dans les duels. Ils seront la référence. Du côté européen, il faudra compter sur l’Espagne et la France, ainsi que sur l’Angleterre, qui a réalisé des qualifications parfaites sur le plan des statistiques.
Vous n’avez pas mentionné l’Allemagne. C’est volontaire?
Ils peuvent se montrer redoutables. Mais pour cela, ils doivent d’abord franchir la phase de groupes, ce qui n'est plus arrivé depuis 2014.
Si tous les joueurs restent en bonne santé, la Suisse se présentera à la Coupe du monde 2026 avec la meilleure équipe de son histoire. Etes‑vous d’accord avec cela?
Le mélange est vraiment bon. Il y a les joueurs expérimentés comme Xhaka, Rodriguez, Freuler et Embolo, qui ont déjà disputé de nombreux tournois, et puis les jeunes talents, qui auront eux aussi plusieurs sélections à leur actif au moment de la Coupe du monde. Chacun connaît son rôle et l’accepte. Ces quatre dernières années, toutes les décisions prises ont été les bonnes. Aujourd’hui, nous avons créé un beau puzzle.
Cette évolution vous rend‑elle fier?
Je le dis sans cesse et avec conviction: je suis fier d'entraîner cette équipe. J’ai plaisir à travailler avec ces joueurs et je crois qu'ils le ressentent.
Qu’en est‑il de votre contrat?
Après l’Euro 2024, nous avons eu des discussions. Il a été prolongé de deux ans, plus deux ans.
Il court donc jusqu'en 2028?
Il faudrait que je vérifie. Je ne sais pas s’il se termine juste avant ou juste après l’Euro.
Quels sont vos projets pour la suite de votre carrière? Seriez-vous satisfait de retrouver un club?
Je ne peux pas imaginer autre chose pour le moment et je ne réfléchis pas à d'autres alternatives. J'aime trop mon poste actuel.
Avec un agent, vous auriez peut‑être dépassé Vladimir Petkovic, le sélectionneur le mieux payé de l’histoire de la Nati. L’argent n’a-t-il donc plus d’importance pour vous?
Je ne dirais pas que ce n’est pas important.
Mais gagner 200 000 francs de plus ou de moins par an n’a finalement pas une grande importance.
Je suis satisfait de mon salaire. Avant ma dernière prolongation, j’avais simplement dit: «Réfléchissez à ce que vous pouvez me proposer». Et cela me convenait parfaitement. Je suis conscient que la pandémie a creusé un trou dans les finances de la fédération. Maintenant, il y a aussi les coûts liés à la nouvelle Swiss Football Home à Thoune. Je dois bien sûr régler mes factures, et le travail que nous avons accompli mérite d’être reconnu.
C’est facile à dire avec 2,5 millions par an.
(Rires) Pfiou, j’ai encore un grand objectif devant moi.
Plus sérieusement: combien de clubs envisagent d’engager Murat Yakin comme entraîneur?
Aucun.
Nous avons dit que nous arrêtions les plaisanteries!
C’est la réalité: je me suis complètement isolé à ce sujet. Tout agent qui me contacte est immédiatement recalé. Il n'y a rien à toucher.
Personne n’a jamais tenté de vous séduire avec une liasse de billets?
Je sais que je serais bien accueilli dans certains clubs. Mais ce n’est pas le bon moment. J’ai pris un engagement clair envers la sélection, et cela s’est su dans le milieu: Yakin n’est pas disponible pour l’instant.
Si vous dirigez la Suisse à l’Euro 2028, vous dépasserez Petkovic dans la liste des sélectionneurs qui sont restés le plus longtemps en poste, et prendrez la troisième place derrière Teddy Duckworth (1923‑1933) et Karl Rappan (1942‑1949). Vous arrive-t-il parfois de vous pincer lorsque vous réfléchissez à votre parcours, de fils d'immigrés turcs à sélectionneur national?
Cela peut sembler spectaculaire de l'extérieur. Cependant, j'ai vécu tout cela progressivement, en suivant des étapes. Mais c’est quand même une belle histoire.
Quand vous étiez enfant, vous preniez le train à Bâle avec votre mère et votre frère Hakan, chargés de dizaines de sacs en plastique, pour partir en vacances à Istanbul.
Je resterai à jamais reconnaissant d’avoir grandi ici et d’y avoir appris les valeurs et vertus suisses. Mon enfance a été heureuse, même si nous avons parfois dû compter sur l’aide sociale. Comme ma mère ne maîtrisait pas bien l’allemand, j’ai dû m’occuper de certaines démarches administratives dès l'adolescence, ou assister à des réunions parents-enseignants pour mon frère. Cela peut sembler difficile, mais tout cela m’a façonné: je suis devenu un homme responsable et ambitieux, conscient qu’il reste des choses à apprendre.
Voyez‑vous une ressemblance avec Granit Xhaka?
Il y a des parallèles. Ses parents venaient eux aussi de l’étranger. Lui aussi a dû surmonter des obstacles. Lui aussi a su tirer parti des opportunités offertes ici. Il a fait quelque chose de grand avec son talent. Et d’après ce que j’entends, il souhaite lui aussi devenir entraîneur un jour.
Xhaka est-il un joueur avec lequel vous faites tout afin de le convaincre de ne pas prendre sa retraite internationale? Vous ne l’avez pas fait pour d’autres, comme Xherdan Shaqiri.
Tous les joueurs viennent volontairement en sélection. Ils savent que leurs performances avec la Nati ont un impact important sur leur valeur marchande. La décision d'arrêter ne se prend pas du jour au lendemain. Le départ de Xhaka représenterait une énorme perte. Mais à six mois de la Coupe du monde, je ne peux pas envisager que ce soit sa dernière.
Quels signaux recevez-vous de la part de Xhaka?
Prendre sa retraite internationale est probablement la décision la plus difficile dans la vie d’un footballeur. Car une retraite en sélection marque le début du déclin. On peut encore jouer quelques années en club, mais après avoir quitté la Nati, la suite est généralement de moins en moins brillante.
Qui est selon vous la révélation de la saison?
Johan Manzambi du SC Fribourg. Il y a un an, presque personne ne le connaissait.
Sera-t-il titulaire à la Coupe du monde?
Je ne sais pas. Nous avons de bons éléments en attaque avec Dan Ndoye, Ruben Vargas et Fabian Rieder. Il devra mériter sa place.
Il lui reste deux matchs de préparation, et pas des moindres: contre l’Allemagne et une équipe de Norvège en pleine bourre. Pourquoi avoir choisi ces deux adversaires coriaces?
D’une part, nous avons suffisamment confiance en nous pour affronter les meilleurs. D’autre part, l’Allemagne nous devait encore un match amical.
Pourquoi?
Parce qu'en 2018, la Suisse avait laissé Martina Voss-Tecklenburg rejoindre la Fédération allemande de football alors qu’elle était encore sous contrat. En retour, on nous avait promis un match à domicile.
Votre ancien coéquipier Alex Frei vend désormais du fromage. Avez-vous vous aussi des rêves professionnels en dehors du foot?
Je ne peux pas envisager ma vie sans football. L’architecture me passionne. Mais comme pour beaucoup d’autres centres d’intérêt, je n’ai pas vraiment le temps de m’y consacrer pleinement.
Quel est selon vous le plus beau stade d'un point de vue architectural?
C’est difficile à dire, car la plupart du temps je ne vois que les coulisses et l’intérieur des enceintes. Un stade que je n’ai encore jamais visité mais que je souhaite absolument découvrir, c’est le Santiago Bernabeu à Madrid. Une rénovation est toujours plus complexe qu’une construction neuve.
Et en Suisse?
J’apprécie l’ambiance à Saint‑Gall et Bâle. Mais d’un point de vue architectural, c’est l’arène de Lucerne qui me plaît le plus.
