Traque, attouchements: les fans d'Odermatt vont trop loin
Wengen a quelque chose de particulier. Pas seulement parce que sa descente est la plus longue de la Coupe du monde et regorge de passages spectaculaires. Wengen, c’est aussi un petit village chaleureux perché sur un haut plateau, accessible par le train et offrant un panorama grandiose. Un lieu un peu figé dans le temps, et qui montre ses limites: les petites boutiques ferment, la Poste cherche depuis longtemps une alternative, et le nombre d’enfants scolarisés est en chute libre. Pourtant, trois jours par an, Wengen s’embrase.
Lorsque des dizaines de milliers de spectateurs envahissent un village qui n’accueille habituellement que 1100 âmes, celui-ci se transforme du tout au tout. Les rues se saturent, le bruit devient omniprésent et l’ambiance totalement festive. Les skieurs le ressentent eux-mêmes, en particulier les Suisses, et tout spécialement Marco Odermatt. Dans cette cohue, chacun veut quelque chose de lui: un selfie, un autographe, un check, ou même simplement l’effleurer.
Odermatt n’est pas seulement un excellent skieur. Il est une idole, un patrimoine culturel, presque un mythe vivant. Il incarne le succès, l’humilité, l’ambition et l’honnêteté, des qualités qui nous renvoient souvent à ce que nous aspirons à être. Mais Odermatt ne se limite pas au rôle du Suisse parfait: il devient une surface de projection, le gendre idéal, le modèle à suivre.
Etre proche des fans
Odermatt est certes un sportif individuel, mais il fait preuve d’une grande empathie. Accessible, généreux de sa personne, il est toujours prêt à faire un effort supplémentaire pour ses fans. Après tout, il n’a pas oublié qu’il était lui-même, autrefois, admiratif des héros de la piste. C'est ainsi que les athlètes de Swiss-Ski partagent une même promesse: rester proche du public.
Mais l’équilibre reste fragile, surtout à Wengen, où l’affluence, l’effervescence et l’enthousiasme des spectateurs sont comparables à Kitzbühel. Se rendre à la cérémonie des médailles ou regagner l’hôtel devient un véritable parcours du combattant. Sans escorte, composée d’employés de Swiss-Ski et de quelques agents de sécurité, cela serait impossible pour Odermatt. «Les courses à domicile sont incroyablement belles, mais elles coûtent énormément d’énergie à cause de tout ce qui se passe en dehors du ski», explique Franjo von Allmen.
On ne voit généralement que les deux minutes et 30 secondes qu’il faut à l’athlète pour descendre la piste du Lauberhorn. Mais la charge de travail est bien plus lourde. Quand Odermatt gagne à Wengen, comme ce samedi après-midi, il ne rentre pas avant 16h à l’hôtel, après les interviews, la cérémonie des fleurs et l’éventuel contrôle antidopage. Il y prend alors son premier repas depuis le petit-déjeuner. S’ensuit un bloc de quatre heures: douche, soins, cérémonie protocolaire, réunion avec les entraîneurs… avant de pouvoir enfin se détendre autour du dîner, bien après 20h.
«Chaque enfant à qui tu dois dire non est frustré»
«Quelques autographes, quelques selfies, ça va toujours», explique Marco Odermatt au magazine Snowactive. «Mais derrière, il y a cinquante autres personnes qui repartent les mains vides, et ça te rend presque plus fou qu’heureux. Chaque enfant à qui tu dois dire non est frustré, et je le ressens.»
A Wengen, Odermatt enchaîne les rendez-vous à toute vitesse, la plupart du temps aux côtés de Zoé Chastan, responsable médias de l’équipe masculine. Quand le temps presse, elle doit parfois empêcher les athlètes de s’arrêter pour satisfaire les souhaits des fans. «Il est souvent plus difficile pour les athlètes de dire non. C’est pour ça que je prends le rôle de la "méchante"», explique-t-elle. Un rôle loin d’être facile, surtout quand elle croise le regard plein d’espoir des enfants.
Les Suisses confrontés à la haine et aux menaces
«En général, les fans se comportent de manière respectueuse envers les athlètes», explique Zoé Chastan. Mais elle constate que ces dernières années, les approches agressives se sont multipliées. Les athlètes sont attrapés, tirés, bousculés… «Les barrières entre les athlètes et les fans sont bien plus fines qu’autrefois», observe-t-elle. Cela se reflète aussi dans les messages et publications sur les réseaux sociaux. Les skieurs suisses sont parfois confrontés à la haine, voire à des menaces, y compris à cause de leur succès, plus grand que jamais.
Dès que l’admiration vire au sentiment de possession, Zoé Chastan intervient fermement. «Les athlètes restent des êtres humains qui ont besoin de respirer. Ils ne veulent pas être touchés», souligne-t-elle. Elle veille également à ce qu’aucune foule ne se forme trop près de Marco Odermatt. Après tout, ces rassemblements constituent un risque pour la santé.
Certains pensent pourtant qu’Odermatt est une star accessible, presque un ami, un proche dont ils croient connaître chaque détail de la vie. Le quadruple vainqueur de la Coupe du monde estime que cela n'est pas illogique, comme il l'explique à Snowactive: «Nous sommes en partie responsables. Nous dévoilons davantage notre vie privée, nous partageons beaucoup de choses sur Instagram. A l'époque, Didier Cuche était loin de nous, il skiait, et c'est tout».
5000 dollars pour toucher le postérieur d’Odermatt
Odermatt, en revanche, se montre beaucoup moins compréhensif face à ce qui lui est arrivé à Sun Valley, aux Etats-Unis. Dans un bar, une femme lui a touché le derrière, avant de plaisanter en affirmant avoir gagné 5000 dollars grâce à ce geste. Le skieur n’a pas apprécié le pari. «De nos jours, ce genre de comportement est impensable. Imaginez le scandale si les rôles avaient été inversés.»
Pour Odermatt, un autre épisode, survenu lors d’une séance d’autographes au Seedamm-Center de Pfäffikon (ZH), a davantage prêté à sourire, même s’il lui a fallu un temps d’adaptation. Assis sur une chaise et levant les yeux pour accueillir la personne suivante, il a aperçu le décolleté d’une jeune femme, dans lequel figurait sa signature en guise de tatouage.
C’est Michael Schiendorfer, son manager, qui raconte cette anecdote. Et il en a bien d’autres, révélatrices de la psychologie de certains fans. Il dit ainsi avoir reçu d’innombrables photos de personnes qui, à l’image d’Odermatt après son triomphe mondial, ont opté pour le crâne rasé. Il évoque aussi un groupe d’une vingtaine de personnes, majoritairement des femmes âgées, qui savent toujours quand Odermatt transite par l’aéroport de Zurich, et ce, pour le rencontrer. Et lorsque le skieur se rend dans les studios de la SRF, ce même groupe est également au rendez-vous.
Schiendorfer est par ailleurs régulièrement sollicité par des femmes d’un certain âge, désireuses de savoir sur quels skis évolue son poulain afin de les offrir à leurs petits-enfants à Noël. Chaque jour, il décline également une dizaine de demandes de vidéos ou de messages personnalisés. Il a même refusé l’offre d’un homme fortuné du Kazakhstan, prêt à débourser 150 000 francs pour passer un week-end à skier avec le champion.
Quand des inconnus sonnent à la porte des parents
Ces refus ne sont pas une charge émotionnelle, dit-il. Plus délicates sont les situations où de parfaits inconnus se présentent à la porte des parents d’Odermatt. Ou lorsque des fans l’abordent en affirmant avoir échangé pendant des semaines avec le skieur sur les réseaux sociaux et avoir fait des dons à des œuvres caritatives à sa demande. Le problème: ces échanges proviennent de faux profils usurpant l’identité de la star du ski.
Beaucoup cherchent à s’approprier Odermatt. Certains avec bienveillance, d’autres de manière plus envahissante. Malgré tout, le champion parvient à rester lui-même et accessible, tout en sachant, au besoin, poser des limites sans se montrer froid. Un équilibre délicat, presque un numéro de funambule.
