Un duel entre deux géants affole la planète sport
«Ça devrait être bien!» Au bout du fil, l'entraîneur français Philippe d'Encausse se réjouit du samedi 21 mars et du duel à venir entre les deux stars actuelles de la perche, Emmanouil Karalis et Armand Duplantis. Le premier est devenu samedi le deuxième meilleur performeur de l'histoire du saut à la perche en franchissant 6m17. Un sacré résultat qui met la pression sur le second pour les Mondiaux en salle de Torun. Car même si «Mondo» Duplantis détient toujours le record du monde (6m30), il sait qu'il n'aura plus le droit à l'erreur désormais s'il veut continuer à régner en maître sur la discipline.
Pour watson, Philippe d'Encausse, entraîneur de Renaud Lavillenie et ancien perchiste lui-même, décrypte le nouveau duel explosif de l'athlétisme mondial.
Philippe d'Encausse, la dernière fois qu'on s'était appelé, vous aviez évoqué la difficulté, pour les perchistes, de gagner ne serait-ce qu'un centimètre sur un saut. Or Emmanouil Karalis vient de battre son record personnel de 9 cm. Comment l'expliquer?
Je pense qu'il avait une valeur supérieure à son record personnel, puisque l'an dernier à Tokyo, il aurait déjà pu franchir 6m20. Il fallait que les planètes s'alignent.
C'est une bonne nouvelle pour l'intérêt des prochaines compétitions. Armand Duplantis n'est plus seul au monde.
C'est vrai qu’il avait l’habitude d’évoluer seul au sommet, et cela fait d’ailleurs longtemps qu’il n’a plus perdu la moindre compétition. Même lorsqu’il est légèrement en dessous de son meilleur niveau, un «simple» saut à 6m suffit souvent pour l’emporter. Mais la donne a changé: désormais, il aura en permanence quelqu’un sur ses talons. Cela dit, la perche reste une discipline imprévisible: du jour au lendemain, une blessure ou une perte de confiance peut vous faire redescendre très vite.
Karalis a expliqué qu'il avait utilisé «de nouvelles perches qui fonctionnent très bien». Est-ce habituel pour un perchiste de changer de matériel?
En réalité, il a conservé la même marque, mais il a opté pour des perches plus longues et plus rigides. Or comme toute l’énergie est restituée par la perche, plus celle-ci est dure, plus elle renvoie d’énergie et vous propulse haut.
Mais il ne suffit pas d'avoir des perches rigides, il faut être capables de les utiliser.
Vous avez raison. J'entraîne des athlètes qui pourraient atteindre les 6m10 en utilisant du matériel plus dur, mais ils en sont pour l'instant incapables.
Emmanouil Karalis a 26 ans. À quel âge un perchiste atteint-il généralement le sommet de sa carrière?
C'est difficile à dire. Karalis faisait déjà 5m55 chez les cadets. C'était un des tout meilleurs du monde dans sa catégorie. Il est un peu rentré dans le rang par la suite, avant de connaître une progression importante en 2024.
Quand on est entraîneur, ce type de progression est-il une énigme? On peut analyser et expliquer une performance à travers des éléments techniques, mais ce qui se joue dans la tête d’un athlète qui franchit soudain un cap, demeure souvent difficile à décrypter.
C’est vrai. Karalis a sauté à Clermont la semaine dernière et on dispose de nombreuses données, notamment sur sa vitesse d’élan. Contrairement à Mondo, qui est le plus rapide de tous sur la piste, Karalis ne se distingue pas particulièrement dans ce domaine. En revanche, il possède une vraie puissance et surtout une capacité impressionnante à transférer toute l’énergie de sa course dans la perche. Il n’y a quasiment aucune déperdition, ce qui lui permet d’utiliser des perches plus rigides et donc d’aller chercher des hauteurs supérieures.
La performance de Karalis fait un peu penser à ce qu'il s'est passé ce week-end en cyclisme. Paul Seixas s’est imposé en Ardèche et beaucoup le voient déjà comme le futur rival de Tadej Pogacar. Comme à la perche, l’émergence d’un vrai contradicteur face à un champion ultra-dominant relance totalement l’intérêt. Pour le vélo comme pour la perche, c’est une pub rêvée, non?
Ce qui compte, c’est qu’une discipline reste dynamique, surtout dans des sports où le résultat est chiffré. Il n’y a rien de pire qu’un championnat remporté avec la même performance qu’il y a 30 ans. Jusqu’à présent, on savait presque à l'avance qu'Armand Duplantis allait s’imposer, ce qui enlevait un peu de suspense. Le fait qu’il ait désormais quelqu’un juste derrière lui relance vraiment l’intérêt de notre discipline, et c'est tant mieux.
