Cet arbitre suisse raconte son improbable idée lors d'un match Iran-USA
Les Etats-Unis sont en guerre contre l’Iran. Or, les deux pays risquent de s'affronter lors de la prochaine Coupe du monde en 16e de finale.
Si les deux sélections terminent à la deuxième place de leur groupe respectif – ce qui est tout à fait plausible –, elles s'affronteront directement le 3 juillet à Dallas. Ce serait alors le quatrième match de l'Histoire entre les Etats-Unis et l'Iran, qui n'ont plus de relations diplomatiques depuis 1980.
Le premier remonte à la Coupe du monde 1998 en France. Il est encore considéré aujourd’hui comme la rencontre de Mondial la plus chaude politiquement de tous les temps. L’arbitre était le Suisse Urs Meier. Dans cette interview, l'ex-sifflet (67 ans) raconte le «jour le plus particulier de sa carrière».
Vous gardez quels souvenirs de ce 21 juin 1998 à Lyon?
URS MEIER: La première chose qui me vient à l’esprit, c'est le commentateur de la chaîne allemande ZDF Béla Rethy. Il m’avait décrit comme «doublement neutre» et donc idéal pour ce match: arbitre et Suisse.
Je savais que ce ne serait pas un match normal, que l’histoire allait s’y écrire. Mais il fallait d’abord que je sois sélectionné pour la Coupe du monde.
Ce qui a été le cas. Vous vous êtes préparé comment pour ce match?
Comme pour n’importe quel autre. Avant chaque voyage à l’étranger, je me renseignais sur le pays et ses habitants.
J’ai par exemple appris que les Iraniens souhaitaient prier peu avant le coup d’envoi; j’ai donc dû adapter légèrement le protocole avant l’entrée des équipes dans le stade.
Il y avait de la nervosité avant le coup d'envoi?
Il y avait surtout beaucoup d’agitation à la Fifa et du côté des autorités françaises, qui s’inquiétaient pour la sécurité. Entre nous, les acteurs du match, tout était calme.
L’ancien footballeur suisse et sélectionneur national René Hüssy était le délégué de la Fifa pour cette rencontre. Attablé avec les Iraniens et les Américains, il n’a en réalité prononcé qu’une seule phrase, mais à plusieurs reprises et avec sa voix grave caractéristique: «Gentlemen, demain, il sera uniquement question de football».
Vous avez dormi comment avant ce match?
Bien. Je savais que je ne devais pas me laisser gagner par l’agitation. Je devais avoir l’esprit libre. Ce n’était pas simple, car à l’arrivée au stade la tension se ressentait dans chaque coin. Elle s’est dissipée avant le coup d’envoi, lorsque les joueurs ont posé pour la photo d’équipe qui a ensuite fait le tour du monde.
C’était votre idée?
Le match se jouait le 21 juin, que la Fifa avait auparavant proclamé «Journée du fair-play». Je me suis donc dit: «Montrons au monde que les différends politiques ne sont pas un obstacle au fair-play sur le terrain». Mais je ne voulais pas que les équipes se regroupent simplement; je voulais qu’il y ait toujours un Iranien à côté d’un Américain. La Fifa a accepté la proposition, mais a précisé que mes arbitres assistants et moi-même ne devions pas apparaître sur la photo.
La fameuse photo
Et pourquoi vous y figurez aussi, finalement?
D’une manière ou d’une autre, j’ai réglé cela avant le match. Mais il existe des photos officielles de la Fifa sur lesquelles le trio arbitral a été effacé. Sans plaisanter! Cela m’est égal, car sur les photos publiées dans les journaux nous étions tous présents. Les réactions venues du monde entier ont été gigantesques. Ce moment avait une immense portée symbolique. D’ailleurs…
On vous écoute!
Quand les deux pays ont été à nouveau tirés dans le même groupe lors de la Coupe du monde 2022, j’ai écrit au président de la Fifa Gianni Infantino pour lui proposer d’organiser à nouveau une telle photo de groupe. Il n’a malheureusement pas réagi. Une occasion manquée.
Et pendant le match, comment les joueurs iraniens et américains se sont-ils comportés?
Une heure avant le coup d’envoi, je suis passé dans les deux vestiaires et j’ai immédiatement senti que tout allait bien se passer.
Sur la ligne de touche, il y avait deux fois plus de photographes que lors d’un match de Coupe du monde habituel. Les joueurs, les entraîneurs, les spectateurs: tous ont senti que l’Histoire était en train de s’écrire. Sur le terrain, c’était intense, mais cordial.
Autrement dit: un match facile pour l’arbitre.
Pas du tout! J’ai dû rester extrêmement concentré du coup d’envoi jusqu’au coup de sifflet final. Vous savez, il existe 17 lois du jeu au football. Dans ce match, une 18e était requise: le bon sens.
Vous n’avez sorti que trois cartons jaunes. Une clémence volontaire?
Non, il n’y en avait tout simplement pas besoin de plus. Chaque match de football est comme un tableau: sur certains, il y a beaucoup de taches jaunes et rouges, sur d’autres, aucune. Ce match n’avait pas besoin de rouge, tout s’est parfaitement déroulé. Même pour moi personnellement: j’ai manqué un penalty évident en faveur de l’Iran après une faute américaine. Heureusement, l’Iran a tout de même gagné 2-1. Imaginez les réactions si le résultat avait été différent!
Et ce match, sur les 883 que vous avez arbitrés, il se site où?
Emotionnellement, à la première place. 21 ans auparavant, après mon premier cours d’arbitrage, je m’étais dit: «En 1998, à 39 ans, j’arbitrerai à la Coupe du monde». Que ce rêve se réalise avec ce match chargé d’Histoire a tout simplement dépassé tout le reste.
Adaptation en français: Yoann Graber
