La star romande du ski freeride alerte sur l'avenir de son sport
Doudoune, cheveux longs et bonnet légèrement déchiré. Rien qu’à le voir, on devine déjà un peu comment fonctionne Martin Bender. Le Valaisan est du genre cool, sans chichis, quelqu’un qui profite simplement de la vie. Le week-end, il aime aller voir jouer le FC Sion au stade. A première vue, rien ne laisse penser que ce jeune homme est aussi l’un des meilleurs freeriders de la planète.
Après notre rencontre dans son fief de Martigny, Martin Bender prendra le train pour Verbier. Là-bas, comme la plupart des skieurs, il montera en télécabine. Mais contrairement à beaucoup, il n’ira pas enchaîner tranquillement les pistes damées. Lui se lancera dans la pente raide, tracera sa ligne dans la poudreuse, sautera des barres rocheuses et enverra des figures, comme des 360, en plein milieu de la face.
A Verbier, Bender ne sera évidemment pas le seul à skier hors des pistes. La station est réputée dans le monde entier comme un paradis du freeride. Sept itinéraires balisés et sécurisés – mais non préparés – offrent leur dose d’adrénaline à celles et ceux qui trouvent les pistes classiques trop monotones.
Mais le niveau auquel évolue Martin Bender est d’une autre dimension. Lors de la dernière saison du Freeride World Tour, la série de compétitions la plus prestigieuse du circuit, le skieur de 21 ans a terminé deuxième. En clair: le Valaisan est aujourd’hui le deuxième meilleur freerider à ski du monde.
Le rocher, le pire ennemi
Le freeride reste un sport à haut risque. Même pour des pros comme Bender, le danger est bien réel, surtout à l’entraînement. Le jeune Valaisan détaille:
Les avalanches sont souvent la première menace qui vient à l’esprit. Pour Martin Bender, le plus grand danger reste pourtant la chute sur un rocher. «On perd souvent le combat contre un caillou. Il est sacrément dur», lance-t-il en riant. En début de saison, quand la couche de neige est encore mince, la vigilance est maximale.
Pour limiter les risques, le freerider mise sur la prévention. Avant chaque sortie, il analyse la météo pour évaluer la visibilité et consulte attentivement les bulletins d’avalanches. En fonction de ces éléments, il choisit ensuite sa ligne.
Bender participe aussi régulièrement à des formations de sécurité dispensées par des guides de montagne locaux. On y apprend à éviter les accidents, à gérer les situations d’urgence et à réagir correctement en cas d’avalanche ou de blessure.
L’équipement joue évidemment un rôle clé: casque, masque, DVA, sonde, pelle ou encore sac à dos airbag font partie de l’arsenal indispensable. Malgré le danger, Martin Bender s’en sort plutôt bien jusqu’ici. A part quelques commotions cérébrales, rien de grave. Le freeride fait désormais partie intégrante de son quotidien. «J’adore l’adrénaline», sourit-il.
YouTube et le club local
Cette passion ne date pas d’hier. Martin Bender a chaussé des skis pour la première fois à l’âge de deux ans.
Ses parents aimaient déjà tracer quelques virages dans la neige fraîche, et Martin les a naturellement suivis. Plus tard, inspiré par des vidéos sur YouTube, il commence à tester ses premiers petits sauts en poudreuse avec son frère aîné.
Par souci de sécurité, leurs parents inscrivent les deux garçons au Freeride Club Verbier, où ils sont encadrés par des moniteurs expérimentés. C’est là que Bender découvre que le freeride est aussi un sport organisé, avec des compétitions. Une chose est sûre: il ne disputera jamais de courses de ski alpin. Sa passion pour le hors-piste est bien trop forte.
Du hobby au métier
Aujourd’hui, son frère ne skie plus que rarement en poudreuse. Martin Bender, lui, s’est fait un nom sur la scène internationale. En 2022, il remporte le Freeride World Tour junior. Deux ans plus tard, pour sa première saison dans l’élite, il termine dixième, avant de décrocher la deuxième place l’hiver suivant.
Une ascension fulgurante qui l’a contraint à mettre de côté son autre passion: le VTT de compétition, qu’il pratiquait encore il y a deux ans. Côté finances, son dernier succès n’a rapporté «que peu» de prize money, mais il lui a ouvert les portes de plusieurs sponsors, souvent issus de la région. Une banque d’investissement, une brasserie locale – dont il avoue apprécier les produits de temps à autre.
Grâce à eux, il a pu transformer sa passion en métier. Sur le papier du moins. Le jeune Valaisan vit toujours chez ses parents à Martigny et peut se consacrer entièrement au freeride, sans job à côté. Mais dans sa tête, rien n’a vraiment changé:
Une professionnalisation qui divise
Si les sponsors s’intéressent de plus en plus au freeride, c’est aussi parce que la discipline s’est fortement professionnalisée. Le Freeride World Tour existe depuis 1996 pour le snowboard et depuis 2004 pour le ski. Mais depuis son rachat en 2022 par la Fédération internationale de ski et de snowboard (FIS), la série a clairement gagné en visibilité et en marketing.
La prochaine étape pourrait être historique. En février, le Comité international olympique décidera si le freeride sera intégré au programme des Jeux olympiques d’hiver 2030, prévus dans les Alpes françaises.
Pour Martin Bender, cette évolution suscite des sentiments partagés. D’un côté, il sait que les sponsors lui permettent de vivre de son sport, et une participation aux JO représenterait évidemment le sommet d’une carrière. De l’autre, il reste prudent. Le Valaisan insiste:
A ses yeux, ce sport reste avant tout une passion à partager entre amis. Trop de règles et de contraintes pourraient en dénaturer l’essence.
Des premiers Mondiaux
Avant toute décision olympique, la nouvelle saison du Freeride World Tour débute en janvier dans les Pyrénées. Suivront des étapes en France, en Géorgie et en Autriche, avant le grand final en Alaska et à Verbier.
A cela s’ajoutent les tout nouveaux Championnats du monde de freeride, lancés par la FIS, dont la première édition aura lieu en février à Andorre. Un format qui enthousiasme Bender, puisque le titre mondial se jouera sur une seule épreuve.
Le meilleur freerider suisse peut-il réaliser le doublé? «Ce serait évidemment le Graal», sourit-il. Mais son objectif principal reste plus pragmatique: se qualifier pour la finale du World Tour afin d’assurer sa place pour la saison suivante. Un enjeu crucial pour rester visible et conserver ses sponsors. Une pression que, selon lui, beaucoup de freeriders ressentent.
«J’ai beaucoup réfléchi ces derniers mois. J’avais peur de ne plus être au niveau», confie le vice-champion du monde. «Mais c’est derrière moi. Maintenant, je pense uniquement à ce que j’aime faire: skier.»
Adaptation en français: Yoann Graber
