Il y a 30 ans, «Soto el Magnifico» sautait plus haut qu'un but de foot
Javier Sotomayor, c'est d'abord l'histoire d'un talent fou, un prodige dont les qualités se devinent déjà à l'adolescence. À 14 ans, le jeune sauteur en hauteur cubain franchit facilement la barre des deux mètres. À 16 ans, il réussit pour la première fois un saut de plus de 2,33 mètres.
Moins de deux ans plus tard, à peine majeur, l'homme de 1,93 m ne doit s'avouer vaincu que par le Suédois Patrik Sjöberg lors des Mondiaux en salle à Paris et remporte la médaille d'argent.
Cet artiste d'exception, qui suit une formation d'enseignant en plus de sa carrière sportive, impressionne par sa technique unique. Il accélère pendant les 14 premières foulées, effectue deux sauts élégants dans la partie centrale avant de reprendre sa vitesse maximale de manière explosive. Au moment du saut, il donne une impulsion avec sa puissante jambe gauche et s'élance dans les airs, les deux bras en avant.
Grâce à cette technique, le Cubain bat le record du monde de son adversaire Sjöberg en septembre 1988 et améliore encore sa propre performance un an plus tard pour atteindre 2,44 m, soit la hauteur exacte d'un but de football.
Cette marque sera longtemps considérée comme intouchable. Même Sotomayor se verra incapable de la menacer, ni même de l'approcher, pendant quatre ans. Il n'en a de toute façon pas besoin: en 1992, il devient champion olympique en réalisant un saut à sept centimètres de moins que son record personnel.
Le 27 juillet 1993, pourtant, l'histoire change. «Soto el Magnifico» couronne l'année la plus réussie de sa carrière (or aux Championnats du monde en plein air de Stuttgart, or aux Championnats du monde en salle de Toronto) par un nouveau record du monde de 2,45 m lors du meeting organisé dans la petite ville espagnole de Salamanque.
Le record en vidéo
Sotomayor profite de cette attention pour faire une déclaration d'amour indirecte à son pays:
Il roule en Mercos à Cuba
Le recordman du monde est l'un des soutiens les plus éminents de Fidel Castro. Avant les Mondiaux de 1995 à Göteborg, il donne tout le crédit de ses succès au chef d'État cubain: «Je suis un produit du Cuba de Castro, son idée d'une société sociale m'a permis, ainsi qu'à de nombreux autres sportifs, de devenir un athlète de classe mondiale. Je lui en serai à jamais reconnaissant.»
Cette fidélité lui vaut une grande popularité dans son pays. Bien que les voitures occidentales soient interdites à Cuba, il peut se promener impunément dans La Havane au volant de sa Mercedes rouge, gagnée lors des Mondiaux de Stuttgart en 1993. Ses compatriotes ne lui refusent pas ce luxe, au contraire: ils sont fiers de lui.
Le champion profite encore plus concrètement de ses liens étroits avec Castro en 1999, pendant les semaines et les mois les plus sombres de sa carrière. Lors des Jeux panaméricains de Winnipeg, le sauteur en hauteur est contrôlé positif à la cocaïne et se voit ensuite infliger une suspension de deux ans.
Une grâce absurde
Sans plus attendre, la fédération cubaine se range derrière son athlète et, grâce à l'intervention de Fidel Castro, la suspension est réduite à un an. Cette décision intervient un mois seulement après le verdict, bien qu'un deuxième échantillon positif soit apparu entre-temps. La justification de la fédération internationale d'athlétisme vire à l'absurde: le «Prince des hauteurs» (un autre de ses surnoms) a tellement fait pour son sport que l'on souhaite, par cette concession, lui permettre de concourir une nouvelle fois aux Jeux olympiques.
Aujourd'hui encore, Sotomayor nie tout abus de cocaïne et parle de sabotage. On lui aurait fait avaler la substance à son insu. Res Brügger, l'ancien directeur du Weltklasse de Zürich, avance une autre théorie dans la Basler Zeitung:
Le fait est que malgré sa carrière impressionnante, Sotomayor est poursuivi par la malchance. Deux fois par an en moyenne, des blessures douloureuses à la cheville ou au genou le mettent hors de combat. Il doit se battre pour revenir au top lors de longues phases d'entraînement intensif.
La question de la cocaïne ne sera jamais définitivement résolue. Ce qui est sûr, c'est que Sotomayor n'a rien appris de son affaire de dopage. Deux ans après son premier contrôle positif, il se fait à nouveau pincer par la patrouille, cette fois pour usage de nandrolone, un stéroïde anabolisant qui favorise le développement musculaire. Pour échapper à la suspension à vie qui l'attend, le Cubain se retire par la petite porte et «saute dans la retraite», comme l'écrit joliment Libération en octobre 2001.
