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Le FC Winterthour et sa culture punk, ovni du football moderne

En plus de Youri Gagarine, le stade du FC Winterthour comporte aussi une galerie d'art et un virage réservé aux enfants, avec du sirop gratuit.
En plus de Youri Gagarine, le stade du FC Winterthour comporte aussi une galerie d'art et un virage réservé aux enfants, avec du sirop gratuit. image: keystone

Le FC Winterthour et sa culture punk, ovni du foot moderne

Le FC Winterthour a été promu en Super League samedi soir. A l'est de Zurich, une véritable effervescence populaire grandit autour d'un club pas comme les autres, résolument de gauche. Reportage.
22.05.2022, 11:5222.05.2022, 11:53
jonathan amorim
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Le FC Winterthour a terminé en tête d'une Challenge League complètement dingue samedi. Il a profité de sa victoire (5-0) à Kriens et de la défaite d'Aarau contre Vaduz (1-2) pour fêter son ascension dans l'élite au bout du suspense.

Le classement final

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Pour Winterthour, une promotion signifie un retour dans l'élite du football suisse, un événement attendu depuis plus de 37 ans. Historiquement, le club zurichois a remporté trois championnats (d'avant-guerre certes, mais trois championnats quand même en 1906, 1908 et 1917) et deux Coupes de Suisse (1968 et 1975). Le retour au sommet des «Lions» apportera un vent de fraîcheur à la Super League, sportivement comme culturellement. Le FC Winterthour est, en effet, un club particulier, ancré dans sa communauté avec une dimension culturelle et sociale inédite en Suisse. Entre kop pour enfants, galerie d'art et lutte anti-raciste, immersion dans l'univers de la «Schützenwiese».

Une charte sociale

Le club est fondé en 1896, ce qui en fait l'un des plus anciens de Suisse. Il vit sa meilleure période dans ses premières années, au début du 20e siècle. Il jongle ensuite entre la LNA et la LNB jusqu'à une nouvelle période faste dans les années 60-70 qui débouche sur une autre ère, plus typée culturellement. Silvan Kämpfen, journaliste pour le magazine Zwölf en Suisse-alémanique, raconte:

«Winterthour est une ville industrielle qui a vécu une période fleurissante dans les années 60-70. Le club de football a certainement profité de cet essor économique et a brillé dans le même temps. Dans les années 80, la ville a amorcé un déclin. Le club a vite suivi. Membre de la direction, Andreas Mösli, un ancien punk, est à l'origine de cette image de club de gauche. Dans les années 2000, il crée le «Libero Bar» au stade, d'où il mène plusieurs actions sociales. Il se dégage aussi un sentiment ironique d'appartenance, une fierté d'être de «Winti», le second de classe derrière Zurich, un club qui perd mais dont on est fiers. On cultive cette image de perdant.»
Silvan Kämpfen, journaliste pour le magazine Zwölf
FC Winterthur Fans feiern ihren 4:2 Sieg mit Trainer Mathias Walter, 2. von rechts, U21 Trainer Dario Zuffi, ganz rechts, und Chef Ausbildung Boro Kuzmanowic, in der Libero Bar, nach dem Fussball Cups ...
Au «Libero Bar», on est content quand on perd et quand on gagne. Image: KEYSTONE

Sportivement, le club évoluait depuis 1985 en LNB. Il se distingue en dehors du terrain par des engagements forts, inscrits dans une charte sociale:

  • Le FC Winterthour rassemble des personnes de toutes les cultures, couleurs de peau et classes sociales.
  • Le FC Winterthour n'exclut personne de la vie du club en raison du sexe, de l'origine ethnique, de la nationalité, de la religion, de l'identité sexuelle ou d'un handicap.
  • Le FC Winterthour interdit toute forme de discrimination, que ce soit en raison du sexe, de l'origine ethnique, de la nationalité, de la religion, de l'identité sexuelle ou d'un handicap.
  • Le FC Winterthour permet aux personnes en situation de pauvreté d'assister aux entraînements et aux matchs.
  • Le FC Winterthour encourage la tolérance ainsi que les compétences sociales et interculturelles des membres de son club, en particulier ceux qui ont un rôle de modèle.

L'effervescence cette saison à «Winti», racontée par la «Schuetzi TV»

Aujourd'hui, le club a retrouvé de l'ambition sportive. Une ambition qui a parfois manqué par le passé, comme le racontait Silvan Kämpfen avant la promotion: «Certains supporters se retrouvent devant un dilemme avec, d'un côté, cette culture et cette fierté de l'image du club perdant/différent, et de l'autre, l'envie de remonter en Super League. Dans le passé, les valeurs du club avaient parfois été un frein au sportif. J'ai l'exemple de Patrick Bengondo, l'attaquant camerounais chouchou du public. À la fin de sa carrière, alors qu'il était déjà très âgé, les dirigeants ne l'avaient pas prolongé, ce qui avait provoqué des tensions avec les supporters qui voulaient le garder malgré son manque de compétitivité.»

Der dreifache Torschuetze Patrick Bengondo signiert einen Schuh nach dem Schweizer Cup Fussballspiel FC Winterthur gegen die Grasshoppers im Stadion Schuetzenwiese am Sonntag, 23. Oktober 2005 in Wint ...
Patrick Bengondo, chouchou du public. Image: KEYSTONE

Cette image de club alternatif, Winterthour la nourrit en organisant des matchs amicaux contre des adversaires qui luttent également pour un football plus équitable. A plusieurs reprises, les Zurichois ont accueilli le grand-frère, le FC St. Pauli, référence mondiale du militantisme par le football. Le FC Winterthour est même parfois appelé le «St. Pauli de Suisse». Des écharpes du club allemand trônent au «Libero Bar». «Winthi» utilise la même musique d'échauffement que St.Pauli: «Hells Bells» d'AC/DC.

Les supporters de St.Pauli à Winterthour lors d'un amical entre les deux clubs.
Les supporters de St.Pauli à Winterthour lors d'un amical entre les deux clubs. keystone

Le club de Hambourg est une source d'inspiration pour les Zurichois, qui ont également accueilli en 2016 le FC United of Manchester, club anglais dissident fondé par des fans déçus de Manchester United et son approche ultra mercantile. Les Britanniques évoluaient à l'époque en sixième division, et le match amical avait plus une valeur militante que sportive.

Pour letemps.ch, Andreas Mösli avait expliqué ce qui rassemblait ces trois clubs:

«Nous avons des histoires différentes et nous évoluons à des niveaux différents, mais nous partageons une même optique»
Andreas Mösli pour letemps.ch en 2016

Il enchaînait alors en expliquant son approche, un ovni dans le football moderne: «Notre volonté, c’est de mettre la culture football en avant par rapport à sa dimension commerciale. Avant de prendre une décision, on se demande uniquement si elle sera profitable aux spectateurs. C’est central.»

Le dirigeant avait parfaitement résumé son club et son stade en affirmant qu'ils «étaient la plus grande auberge de jeunesse de Suisse». Un lieu de rencontre sans barrière, où le football joue un rôle de rassembleur.

Galerie d'art, «Sirupkurve» et Youri Gagarine

Pour retrouver cette atmosphère particulière, il faut se rendre à la «Schützi», le fameux stade du FC Winterthour. Un endroit unique en Suisse où football, art et culture s'entrecroisent.

On peut, par exemple, visiter une galerie d'art, le Salon Erika. Ouverte au public et aux artistes pendant les matchs, la galerie se présente ainsi sur son site: «La rencontre entre l'art et le football se fait de manière ludique et se termine par un verre de Prosecco.» Un verre qui peut s'apprécier en admirant une représentation de...Youri Gagarine, premier astronaute soviétique à être allé dans l'espace et icône de la culture populaire soviétique. Un autre symbole de démarcation, de contre-culture.

Fans geniessen Wurst und Brot und Bier beim Fussballspiel, dass ist auch bei diesem Cupmatch auf der Schuetzenwiese nicht anders, aufgenommen am Samstag, 13. August 2016, beim Fussball Schweizer Cupsp ...
Youri observe les charmes culinaires de l'ouest depuis sa galerie d'art: la saucisse-frites-bière. Image: KEYSTONE

Après le verre de Prosecco, direction la «Sirupkurve» pour les plus petits et la «Beerkurve» pour les plus grands. Dans la première, les enfants encouragent leur équipe favorite à grandes rasades de sirop gratuit. Chez les plus grands, le sirop doit se consommer avec modération. Il n'est pas gratuit, mais les supporters du club ont un rituel qui les démarquent encore une fois des autres: à la fin du match, ils jettent sur la pelouse les gobelets consignés en guise de don pour le secteur formation. Un noble geste que la promotion en Super League pourrait mettre en danger. Silvan Kämpfen:

«Il y a à présent un dilemme moral qui se pose à quelques supporters qui craignent que la promotion vienne mettre en danger certaines traditions et certains secteurs du stade comme la «Sirupkurve» et la «Beerkurve». Toutefois, on peut le remarquer avec les dernières affluences au stade, il y a un réel engouement populaire autour du club, et la majorité des supporters sont pour une montée dans l'élite.»

La promotion entraînera forcément des aménagements. Interrogé récemment par «nau.ch», Andreas Mösli a affirmé vouloir garder le folklore actuel tout en l'adaptant aux exigences de la Super League: «La «Sirupkurve» resterait en place même en Super League, c'est une chose formidable et unique. Comme le stade devrait être divisé en quatre secteurs fermés, nous devons encore réfléchir à l'endroit le plus judicieux pour la placer.»

Betretenes Schweigen in der Sirupkurve Winterthur, im Fussballspiel der ersten Cup Hauptrunde FC Toess gegen den Grasshopper Club Zuerich, am Samstag, 17. September 2011, im Stadion Schuetzenwiese in  ...
Le «virage sirop» devrait survivre à la montée en Super League, et ça, c'est une très bonne nouvelle Image: KEYSTONE

Une crainte qui symbolise le virage dans lequel se situe actuellement le club zurichois, entre ambitions retrouvées et volonté de garder des valeurs anciennes, traditionnelles et militantes.

Adaptation d'un texte paru le 25 avril 2022 sur watson.

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