Le dernier match «pour beurre» de la Nati a un enjeu caché
A l’automne 1997, Ralph Krueger devient sélectionneur national et la Suisse retrouve rapidement, pour la première fois depuis les années 1950, le respect des grands adversaires. Mais pas encore leur crainte. Il manque de vitesse, de talent et de titans de la NHL.
Krueger introduit alors une forme de calvinisme dans le hockey et invente un système de jeu rigide afin de compenser le manque de talent. Oui, un style de jeu tout droit inspiré par le célèbre théologien de la Réforme, Jean Calvin (1509-1564): strict, discipliné et fondé sur le sens du devoir, où le travail acharné, l’ordre et l’autocontrôle comptent davantage que le simple talent ou le génie.
Cette stabilité ultra-défensive permet les premiers résultats sensationnels. Comme la première victoire contre la Russie lors d’un tournoi majeur (1998) ou le triomphe contre le Canada et ses stars de NHL aux JO de Turin (2006). Mais la Suisse n’est toujours pas une prétendante au titre.
Pendant des années, les matchs de la Nati ont été considérés comme les plus ennuyeux d’un championnat du monde. Trop de stabilité défensive, trop peu de spectacle. A l’époque, seuls les gardiens (Martin Gerber, David Aebischer, Jonas Hiller) ainsi qu’un défenseur (Mark Streit) évoluaient en NHL. Donc essentiellement des titans défensifs.
Ce n’est qu’à partir de 2012 que des attaquants helvétiques obtiennent eux aussi leur chance dans la prestigieuse ligue nord-américaine. Davantage de talent offensif signifie davantage de possibilités dans le jeu et permet au sélectionneur Patrick Fischer, dès l’automne 2015, une ouverture vers un hockey plus offensif.
Dionysos à la place de Calvin
L’opposé du hockey de la Nati sous Ralph Krueger est un hockey sans système préétabli et sans répartition fixe des rôles: les Nord-Américains l’appellent «Positionless Hockey» (le hockey sans positions). Cette tendance vers un «hockey total» s’impose de plus en plus également en NHL et est perfectionnée sur la scène internationale par les Suisses. Ou, autrement dit, un hockey dionysiaque plutôt que calviniste. Oui, Dionysos, ce dieu grec du vin, de l’extase, de l’ivresse, de l’art et, transposé à l’époque moderne, du hockey libéré de toute contrainte.
Le «Positionless Hockey» – ou «hockey dionysiaque» – décrit une manière de jouer dans laquelle les positions classiques – défenseur, centre ou ailier – sont interprétées de façon plus flexible. Au lieu que chaque joueur se limite à sa tâche traditionnelle, tous se déplacent de manière dynamique sur l’ensemble de la glace et assument ponctuellement des rôles différents.
Un défenseur devient soudain l’homme le plus avancé tandis qu’un attaquant assure la couverture défensive en dernier rempart. Des défenseurs créateurs, des ailiers travailleurs défensifs, des centres qui lisent les espaces. Cela donne naissance à un jeu plus rapide, plus créatif et plus difficile à anticiper.
Le «Positionless Hockey» exige une grande intelligence de jeu, une bonne communication et beaucoup de talent. Les espaces libres sont ainsi identifiés et exploités, tandis que des situations de surnombre sont créées dans la zone adverse. Un hockey de l’intelligence, de l’improvisation, de l’élégance et du spectacle.
Le symbole Roman Josi
Patrick Fischer n’est pas parvenu à atteindre le couronnement suprême – un titre mondial – malgré trois finales (2018, 2024 et 2025). Son successeur Jan Cadieux mise lui aussi sur un hockey sans système préétabli et reste désormais sur sept victoires consécutives: 6-1 contre la Tchéquie lors du dernier match avant le Mondial, puis au Championnat du monde contre les Etats-Unis (3-1), la Lettonie (4-2), l’Allemagne (6-1), l’Autriche (9-0), la Grande-Bretagne (4-1) et enfin la Hongrie (9-0).
A certains moments – notamment durant les phases décisives contre l’Allemagne, l’Autriche et la Hongrie –, les Suisses ont même proposé un «Positionless Hockey» presque magique, proche de la perfection.
La figure symbolique de cette liberté de jeu est Roman Josi. Il avait déjà figuré dans l’équipe All-Star des Mondiaux en 2013 et en 2024 et avait été désigné meilleur défenseur du tournoi. Mais jamais il n’avait été entouré de partenaires aussi talentueux et en aussi grande forme, et jamais son jeu en équipe nationale n’avait été aussi complet (jusqu’ici dans ce Mondial: 6 matchs, 4 buts, 4 assists).
Elégant, surprenant, créatif, surgissant de l’arrière-plan et décisif. C'est Roman Josi. Son art consiste à ne pas détruire frontalement l’organisation adverse par la force brute, la puissance physique ou l’impact, ce qui est possible au hockey. Mais à la dissoudre grâce à l’élégance et à l’intelligence.
Un dernier match de groupe crucial
Mais aussi beau soit-il, un jeu doit toujours faire ses preuves dans la pratique. Les footballeurs brésiliens en avaient déjà fait l’expérience lors de la Coupe du monde 1982. Autour de Socrates, ils avaient bâti ce qui était peut-être l’équipe la plus brillante de l’Histoire sur le plan du jeu, avant d’échouer face au réalisme impitoyable des Italiens.
Jan Cadieux réussira-t-il le couronnement avec une victoire en finale dimanche prochain? Le premier test véritablement révélateur sera le dernier match de groupe ce mardi (20h20) contre la Finlande. Une défaite n’aurait encore que peu d’importance. La place en quart de finale aux rangs 1 ou 2 est assurée quoi qu’il arrive.
Mais les Finlandais – et non plus les Suédois – sont désormais les artistes défensifs les plus intelligents. Avec sept buts encaissés jusqu’ici dans ce Mondial, ils sont, avec les Suisses (cinq buts concédés), l’équipe ayant le moins encaissé.
Le match contre la Finlande constituera le premier véritable test pour Jan Cadieux et son hockey sans système préétabli. Pour la première fois à Zurich, une question trouvera une réponse: la liberté de jeu des Suisses peut-elle aussi s’imposer lorsque les espaces ne sont plus disponibles? Ce Suisse-Finlande est bien plus qu’un simple match de groupe.
Adaptation en français: Yoann Graber
