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Tennis: «Nadal a su appuyer sur la seule faiblesse de Federer»

Coach mentale de nombreux grands sportifs et managers, la Française Isabelle Inchauspé décrypte les coulisses du tennis.
Coach mentale de nombreux grands sportifs et managers, la Française Isabelle Inchauspé décrypte les coulisses du tennis.

«Nadal a su appuyer sur la seule faiblesse de Federer»

Elle avait prédit la chute de Roger Federer en 2008 et presque tout ce qui a suivi. Coach mentale de nombreux grands sportifs et managers, la Française Isabelle Inchauspé décrypte les coulisses du tennis.
10.05.2022, 18:2310.05.2022, 18:23

«Il y a chez Federer quelque chose de non résolu»

En 2008, vous expliquiez que Federer avait «un problème Nadal» et que s’il refusait de l'admettre, il perdrait même à Wimbledon. C’est arrivé. Vous aviez ajouté que si rien ne changeait, il aurait le même problème avec Djokovic. C’est arrivé encore. Comment aviez-vous abouti à ces conclusions?
Isabelle Inchauspé: J’aurais très bien pu me planter mais c’était, et ça reste mon ressenti. Selon moi, Federer est un être parfait. Il a tout pour lui: la qualité, le travail, l’intelligence. Si on devait imaginer un joueur de tennis idéal, une sorte d’archétype, ce serait lui. Il faudrait le dupliquer. Du coup, on en vient à se demander comment un garçon qui a tout, qui est complet, en arrive à avoir des blocages. Il y a forcément chez lui quelque chose de non résolu.

Quoi?
Un petit truc qu’il refuse de voir et que son entourage n’a jamais osé lui dire. Comme nous sommes tous en admiration, nous ne disons rien, nous non plus. Et peu à peu, ce petit truc gangrène. En tout cas, c’est ce que j’avais cru voir chez Federer. Et si moi, je l’ai vu, forcément que des adversaires de son niveau l’ont vu aussi. Ils ont appuyé dessus. Ils ont exploité la seule faille que Federer ait jamais eu. En un sens, Nadal et Djokovic ont exercé une emprise psychologique qui n’avait pas pour origine le potentiel, mais la façon de l’exprimer.

C'est-à-dire?
Federer est entré dans cette spirale où il savait d’avance que l'adversaire allait l’embêter. Par son schéma de jeu mais aussi par son attitude. Il savait que le talent ne suffirait plus et qu’il devrait se battre. Je pense qu’on ne lui a pas donné la petite arme supplémentaire pour surmonter ce type d’adversité. Il a beaucoup subi. Alors qu’il a tout dans les mains… C’était encore plus compliqué contre Nadal car Federer semble beaucoup l’apprécier. Il ne pouvait pas se dire: «Je vais éclater ce gros con.» Il lui était difficile d’activer certains leviers classiques de la confrontation humaine.

En 2008, Roger Federer perd une finale de légende contre Rafael Nadal et parle de «désastre», en français.
En 2008, Roger Federer perd une finale de légende contre Rafael Nadal et parle de «désastre», en français.

Qu’est-ce que son entourage aurait dû lui dire?
On me rétorquera à juste titre que je ne connais pas son entourage... Je pose simplement la question: quelqu’un a-t-il dit un jour à Federer, «tu es exceptionnel, mais tu peux l’être encore plus»? «Tu n’es pas arrivé à tes fins»? Intelligent comme il est, Federer aurait exploré d’autres pistes de développement. A l’inverse, on l’a cantonné très vite dans un rôle de joueur hors-norme. On ne l’a pas aidé à repousser ses limites.

Qu’aurait-il pu développer?
Un peu plus de combativité, un peu plus d’affect, un peu plus de malice. Des éléments à définir avec lui, quoi qu’il en soit. Il était hors-norme mais il pouvait devenir hors du temps. Au-dessus de tout. Interplanétaire. Il fallait oser lui dire, aller chercher des qualités supplémentaires, et je suis sûre qu’il aurait eu un palmarès encore plus fabuleux.

«Nadal et Djokovic ont des revanches à prendre»

Nadal a affronté de nombreuses blessures, parfois des grands moments de déprime. Où trouve-t-il la force de continuer?
Je pense que le sentiment d'injustice est chez lui un puissant levier de motivation. Toni Nadal répète souvent que s’il n’avait pas eu autant de blessures, son neveu aurait 25 titres du Grand Chelem. Rafael a entretenu l’idée d’une injustice. Il a été éduqué à tout affronter. Il a un peu cet esprit de revanche sur la vie, comme l’avait Serena Williams en son temps. Il sait qu’il ne part pas avec les qualités naturelles de Federer mais, dans son optique, un match de tennis est une occasion de prouver qu’il peut tout obtenir par lui-même. Qu’il est un bon mec, qu’il travaille fort, qu’il est sérieux, qu’il peut réussir de grandes choses. On l’a éduqué de cette façon.

Pensez-vous qu’à 35 ans, il a toujours des choses à se prouver?
Oui parce que sinon, avec 21 titres du Grand Chelem, peut-être bientôt 22, et le corps aussi fragile, il faudrait lui demander ce qu’il fabrique encore sur un terrain.

Nadal n’a aucune coquetterie d’esthète. Si pour gagner, il doit pilonner le revers adverse pendant deux heures, il n’hésitera pas. Faut-il y voir les agissements d’un esprit revanchard?
Il a passablement évolué dans ce domaine aussi. Il monte beaucoup plus au filet. Maintenant, il fait même du service-volée sur terre battue... Mais je ne dirais pas que ce sont des coquetteries, comme vous dites. J’y vois plutôt des solutions pour gagner du temps et moins s’affaiblir. Federer, lui, avait toutes ces options au départ. Nadal le sait et je pense que ça l’a aidé à être pragmatique, sans état d'âme, dans ses schémas de jeu.

Novak Djokovic.
Novak Djokovic.

Djokovic, lui, semble attacher une importance prépondérante au mental: méditation, visualisation, religion. Est-ce un moyen de devenir plus fort ou de se convaincre qu’on l’est?
Je pense que ce garçon est surdoué mentalement. Il possède des ressources extraordinaires. Outre le niveau de jeu, il est allé chercher «ailleurs» les qualités qui lui manquaient pour défier Nadal et Federer. Il avait deux rivaux hors du commun et pour les battre, il a dû acquérir la conviction absolue d'être meilleur qu'eux. Puis il a dû diffuser cette conviction... Ne pas leur laisser le moindre répit. Être sur leur dos à chaque instant. Ne jamais les laisser respirer. C’était LA solution pour lui. Son tennis, même prodigieux, n'était pas suffisant. C'est là que Djokovic est devenu exceptionnel, dans sa détermination à dominer et à marquer l’histoire. L’ego est chez lui un moteur extrêmement puissant.

Plus puissant que chez Nadal et Federer?
Ne nous leurrons pas: ils ont tous les trois un ego très fort. Mais la façon de l’exprimer et de le nourrir diffère.

Djokovic n’est-il pas encore plus revanchard que Nadal?
Sans aucun doute. Déjà, il est issu d’un pays qui était en guerre. Je pense qu’il y a développé une fierté nationale, au bon sens du terme: il aime son pays, il le porte, il le représente. Son esprit de revanche est imprégné d’ADN, de culture, de patriotisme, un ensemble qui lui procure une force. Et de plus en plus consciemment à mon avis.

N’est-il pas étrange de parler de revanche pour Nadal qui, en plus d’une enfance heureuse sur une île paradisiaque, vient d’une famille aisée?
Le défi de Toni Nadal n’était pas d’en faire un grand joueur de tennis mais un homme exceptionnel. Car peut-être que dans cette famille, être exceptionnel a du sens. Je n’habite pas chez eux mais on peut imaginer en les écoutant que c’est un peu une philosophie de vie. Rafael excelle sur un terrain de tennis donc il est visible. Mais peut-être trouverait-on chez les Nadal des gens tout aussi exceptionnels dans leur activité. Il y a évidemment le footballeur Miguel Angel Nadal, l’ancien capitaine de l’Espagne. On parle d’une famille avec des valeurs très fortes et des objectifs qui ne correspondent pas forcément aux canons habituels de la réussite. Il y a une sorte d'abnégation, de dévouement «gratuit» qui aspire à l’exceptionnel. D'ailleurs, pendant toutes les années où il a coaché son neveu, Toni n’a jamais reçu le moindre salaire. Il ne doit rien à Rafael et ça dit beaucoup de la démarche.

Pourquoi aucun jeune talent, ces quinze dernières années, n'est parvenu à égaler cette abnégation?
Peut-être que le monde d'aujourd'hui fabrique moins des gamins qui ont des revanches à prendre. Williams, Djokovic et Nadal se sont construits sur cette idée. Je n’ai rien à reprocher au confort, bien au contraire, car il est bien d’en avoir et ce n’est en aucun cas un défaut. Mais trop de confort ne permet pas de déployer l’énergie qu’il faudrait pour égaler Federer, Nadal et Djokovic. On a besoin d’une motivation très personnelle, très ancrée, pour générer de telles énergies.

Avec des attentes de résultat immédiat et une capacité de concentration plus limitée, la nouvelle génération est-elle préparée au tennis de haut niveau?
Les jeunes joueurs veulent tout, et le plus rapidement possible. Mais ils vivent aussi dans un monde où chacune de leurs erreurs est stigmatisée. Un monde qui les ramène sans cesse à l’exigence de résultat immédiat, jour après jour. Quand ils perdent, les réseaux sociaux disent qu’ils sont nuls, les journalistes comptabilisent leurs défaites et les parieurs les insultent. Il est très difficile de s’extraire de cette exigence qui, fondamentalement, est un frein au développement. Les futurs talents ne pourront s’en affranchir qu’avec un entourage qui les fera grandir à leur rythme, sur des valeurs intemporelles, avec une culture du bien-être et de la performance. Ce qui n’a rien à voir avec la culture du résultat.

«Ceux qui visent la performance durent, ceux qui visent un résultat craquent»

Vous faites une distinction très nette entre performance et résultat. Quelle est la différence?
Le résultat est la conséquence d’un certain nombre d’actions et de décisions prises. C’est une unité de mesure. La performance est la capacité de produire un niveau réel le jour J. C’est le plus difficile. Un athlète peut parfaitement obtenir un résultat élevé avec une performance moyenne. On a déjà vu des champions olympiques déçus de leur course. Ceux-ci privilégient la recherche de performance, ils ne pensent pas au résultat pendant l'effort. Ils ont des objectifs de qualité, de sensation et de fluidité. Ils savent aussi que quand tous ces éléments sont réunis, la mesure est généralement très bonne.

Pouvez-vous identifier dans le tennis actuel les joueurs qui sont orientés performances ou résultats?
Mais vous pouvez les voir vous aussi! On les repère très facilement. Observez Nadal, Federer et Djokovic. Ils ont envie de gagner, bien sûr, mais ils tirent leur satisfaction à imaginer des tactiques, exécuter des gestes, trouver des solutions. C’est la performance qui les fait tenir. Si vous êtes focalisé uniquement sur le résultat, une fois que vous avez tout gagné, vous arrêtez.

Des exemples?
Nico Rosberg en formule 1: il est devenu champion du monde et il s'est arrêté le lendemain. Il n’était pas dans la recherche de performance mais dans la quête d’un résultat. Une fois qu’il l’a obtenu, c’était fini. Mais vous pouvez repérer ce genre de sportifs avant qu’ils n’arrêtent, à travers leur attitude.

Nico Rosberg atteint son but et s'en va.
Nico Rosberg atteint son but et s'en va.

Comment?
Ceux qui axent tout sur le résultat pètent plus souvent les plombs. Ils vivent dans le stress et sont irréguliers. Vous les reconnaissez immédiatement: ils sont blancs avant même d’entrer sur le terrain. On sent tout de suite que pour eux, ça va être dur... Parce qu’ils se projettent déjà sur un résultat. Ceux qui visent la performance, à l’inverse, se projettent dans le temps. Ils n’ont pas de stress mais seulement l’angoisse de réussir leur vie. Ils sont capables de s'entraîner de manière démesurée et de repousser toutes leurs limites car ce qui compte à leurs yeux, c’est ce qu’ils vivent.

En caricaturant un peu, la performance est génératrice de plaisir et le résultat un facteur de stress?
Ce n’est pas une caricature mais la stricte réalité. On ne perd ses moyens que si on anticipe le résultat futur d’une action. Prenez le match Real Madrid - Manchester City. Il y a une équipe qui a poussé, poussé, sans penser au résultat ni changer sa façon de jouer. Et puis il y en a une autre qui, quand elle s’est faite remonter, est devenue morte de peur. Le résultat a pris le dessus sur la qualité de jeu. City a oublié de bien jouer. Le stress a tout emporté. D’ailleurs, les joueurs du Real ont dit eux-mêmes qu’ils avaient vu la peur dans les yeux des Anglais.

Connaissez-vous un joueur de tennis qui soit obsédé par le résultat?
L’exemple le plus extrême, c’est Alexander Bublik. Il joue uniquement pour l’argent. Je comprends sa motivation mais s’il rentre sur le terrain en comptant les dollars qu’il peut gagner, c’est autant d’attention qu’il ne porte pas à la qualité de son jeu. Au final, s’il pensait moins à l’argent, il en gagnerait davantage.

De nombreux sportifs américains avouent subir cette tyrannie du résultat. Ils évoquent publiquement leurs problèmes de santé mentale. Sont-ils davantage touchés par la dépression ou simplement plus enclins à en parler?
Ils en parlent plus facilement car ils sont issus d’une culture qui ne les culpabilise pas. Quand il y a de l’honnêteté derrière un aveu de fatigue ou de faiblesse, la culture américaine incite à soutenir plutôt qu’à montrer du doigt. Je pense qu’en Europe, nous vivons un peu le phénomène inverse. Nous stigmatisons volontiers la faiblesse. Je comprends qu'avec cette culture-là, un athlète n'ait pas forcément envie de tout dire.

Pour durer et progresser, il faudrait donc s’affranchir du résultat, de la conséquence et du jugement?
Oui. Et c’est valable dans tous les domaines de la vie. Si vous vous focalisez trop sur le résultat d’un entretien d’embauche, d’un rendez-vous avec un client ou sur la réaction de vos lecteurs, vous ne serez jamais aussi bon que si vous déployez le 100% de vous-même. Ce qui sortira ne sera pas du tout pareil.

Mais comment fait-on?
C’est une culture. Un état d'esprit. Nadal l'explique très bien quand il dit que sa famille l’a éduqué à devenir un super mec, et pas prioritairement un excellent joueur de tennis. Pour devenir cette personne, il y a des valeurs à respecter. Il faut être à l’écoute, être capable de changer et de repousser des limites. C’est beaucoup plus difficile que d’aller chercher un résultat. Or la difficulté, c’est ce que l’être humain fuit le plus…

Isabelle Inchauspé.
Isabelle Inchauspé.

Depuis toujours.
Les gens vont m'égorger mais, oui, par exemple, il est beaucoup plus facile d’éduquer un enfant à avoir des bonnes notes qu’à devenir une bonne personne, heureuse et complète. Tout le monde peut obliger un gamin à bosser des maths huit heures par jour.

«Le courage suprême, c’est d’être soi-même. Medvedev en est l’exemple»

Le tennis est devenu extrêmement contraignant, comme le montre le double départ à la retraite d’Ashley Barty. Cette vie nomade et solitaire ne teste-t-elle pas les limites de la résilience humaine?
Complètement. Mais j’en reviens à la notion de gens hors norme. Ces gens-là, on ne leur impose jamais rien… Ils ont leur propre monde. Les personnes comme vous et moi font ce que leur dictent leur conduite ou les circonstances. Moi, je ne suis pas de très haut niveau. Je ne suis pas exceptionnelle. Je suis le produit d’une vie normale et ce qui me sépare d’eux, les super mecs et les super filles, c’est qu’ils sont hors du temps. Un Elon Musk, on en pense ce qu’on veut, mais il est hors du temps. Les athlètes de très haut niveau sont hors du temps. C’est ce qui fait leur force. S’ils ne sont pas capables de s’extraire de notre quotidien, ils ne peuvent pas atteindre cette dimension hors-norme.

Hors du temps, jusqu’à développer des styles non académiques, même avec des défauts techniques, comme Daniil Medvedev?
Parfaitement. Medvedev n’est pas facile à gérer, il a son caractère et il l’affirme. On répète souvent qu’il est atypique. Non, en réalité, il est tout le contraire: il ose être lui-même. Jusque dans sa façon de jouer et quel que soit le contexte qu’on lui impose. Et ça, je peux vous dire que c’est très difficile.

Le courage suprême serait-il d'être soi-même?
Ah oui! J’en suis convaincue. Je reste fascinée par ces sportifs, ces acteurs, ces chanteurs d’opéra qui sont eux-mêmes quel que soit le contexte qu’on leur impose. Ce n’est pas de l’insouciance mais du courage. Ils sont eux-mêmes tout en sachant parfaitement s'adapter aux situations. Ils sont différents de nous tout en étant avec nous. Ils sont hors-normes. En un mot, ils sont bons. Ils sont vraiment très bons.

A écouter en podcast

Isabelle Inchauspé participe régulièrement au podcast de la Fondation Sport for life, à retrouver sur Spotify ou sur le site officiel de la fondation.
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