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Image: KEYSTONE

Federer reste muet sur la guerre: un sportif doit-il s'exprimer sur tout?

Les prises de position sur le conflit ukrainien, innombrables et musclées, marquent une libéralisation de la pensée chez les sportifs. Même le CIO a levé l’interdiction de parler politique.
10.03.2022, 06:5613.03.2022, 21:37

L’Ukraine, le racisme, le Qatar. Genoux à terre, paroles en l’air, peu importe: les sportifs occupent l’espace. Ceux qui choisissent le silence en deviennent immédiatement suspects, dépourvus de toute conscience, quand ils ne passent pas pour des lâches ou des benêts. Changement d’époque ou émotion de circonstance?

Magali di Marco est une ancienne triathlète, tête haute, langue bien pendue, médaillée de bronze aux Jeux olympiques de Sydney en 2000. Aujourd'hui fondatrice de «Be social communication» et élue verte au Grand Conseil valaisan, elle salue une libéralisation de la pensée chez les sportifs. «Avec les réseaux sociaux, les athlètes ne dépendent plus des journalistes. Ils peuvent aborder n’importe quel sujet et dire tout ce qu’ils pensent. Comme le reste de la population, ils sont au courant de tout. Et ils ont envie de donner leur avis, eux aussi.»

Ce point de vue est partagé par Anne-Sophie Thilo, ancienne navigatrice olympique et co-fondatrice de TacT, un programme de media training pour les athlètes:

«Les sportifs ont toujours eu la volonté d’exprimer leurs opinions mais ils n’avaient tout simplement pas de plateforme pour le faire. Aujourd’hui, il existe bien d’autres canaux que les médias pour véhiculer un message»
Anne-Sophie Thilo

L’engagement politique représente le stade suivant, une voie subsidiaire. A trop mener des batailles contre la terre entière, certains se sont épuisés (Naomi Osaka contre les violences policières, Colin Kaepernick contre le racisme) et ont eu un effet dissuasif sur leurs semblables. «Quand je vois les pressions que subit Naomi, je ne sais pas comment elle arrive encore à jouer au tennis», nous avouait Timea Bacsinszky, au printemps 2021. Face aux tirs russes, en revanche, peu se murent dans le silence.

«Les sportifs ont une large audience dont ils souhaitent profiter. Mais attention, prévient Magali di Marco: on est rarement un expert sur tous les sujets. On a vite commis une imprudence ou une maladresse.»

«Avant de parler, il appartient à chacun d'évaluer la pertinence de ses opinions. Quand on s’exprime, on s’expose. C’est du vécu…»
Magali di Marco

Cette semaine, une centaine de sportifs ont signé une tribune en faveur de la paix, du cycliste Christopher Froome au footballeur Didier Drogba. D’autres, comme Roger Federer, restent à l’écart des discussions. Position confortable; intenable?

Magali di Marco n'hésite pas: «Non seulement je respecte le choix de ne rien dire, mais je le comprends. Même en tant que politicienne, je n’aurais pas envie de commenter la situation ukrainienne. Je ne suis pas sûre d’être pertinente.»

«Un sportif n’est pas tenu d’avoir un avis sur tout. Ce n’est pas dans son cahier des charges»
Magali di Marco

«Ne rien dire est une façon de communiquer. Il ne faut pas en sous-estimer la portée», ajoute Anne-Sophie Thilo, qui insiste encore: «Un athlète a le droit de s’abstenir, et davantage encore de prendre son temps. Le conflit en Ukraine est un sujet d’une grande complexité, qui mobilise déjà de nombreux experts (ou présumés tels). On n’est pas toujours équipés pour ce genre de réflexion. Il est important de respirer deux coups avant de donner son avis. Et encore une fois, personne n’est obligé, ou ne doit se sentir obligé. Y compris les sportifs qui subissent de fortes pressions dans ce sens.»

C’est le cas de Roger Federer qui, par sa dimension universelle et iconique, est implicitement lié à la marche du monde; alors que lui, peut-être, aspire simplement à randonner dans les vallons de Lenzerheide.

Les reproches d’un tennisman ukrainien à Federer et Nadal

«Djokovic m'a envoyé un message de soutien, nous avons même un peu discuté. J'ai essayé de contacter Federer et Nadal, je suis désolé qu'ils aient préféré le silence. Je les comprends, ce n'est pas leur guerre. Nous avons le soutien de grandes personnalités, j'espère que cela durera.»
Serhiy Stakhovsky dans La Stampa

Soyons justes: ce n'est pas que Roger Federer refuse un débat dont le thème serait «pour ou contre la guerre?», ou pis, qu’il ne possède pas la réponse. En réalité, faut-il le rappeler, le Bâlois est issu d’une génération relativement inhibée ou réprimée, soupçonnée d’avoir les idées mal placées («tout dans les muscles, rien dans la tête»). Beaucoup mieux à faire qu'à pérorer, elle est formée à ne penser qu’au sport et, surtout, à ne jamais parler de politique. C'était un peu comme ça, avant: un sportif normalement constitué de biscotos et de bon sens commun évitait de prendre des postures de sachant.

A quelques exceptions près

Mohamed Ali.
Mohamed Ali.

«Historiquement, les fédérations ont plutôt tenté de museler les athlètes, confirme Magali di Marco. Mais ces discussions ont toujours existé. A Sydney, je répondais déjà à des questions sur les aborigènes. A Pékin, en 2008, sur les droits de l’homme et le Tibet. Les règlements qui interdisent les prises de position politique sont une pure hypocrisie. A partir du moment où le sport hisse des bannières, il fait de la politique. Encore plus quand il suspend les athlètes d'un pays en guerre.»

Le CIO a attendu les Jeux olympiques de Tokyo, en juillet 2021, pour réviser l'article 50 de la Charte qui proscrit toute «démonstration ou propagande politique». Dans une version actualisée, les athlètes sont autorisés à s'exprimer «sur des sujets politiques ou sociétaux lorsqu'ils s'adressent aux médias, lors des réunions d'équipe, sur les réseaux sociaux, et ce, jusqu'au départ de leurs épreuves».

En quelques années, les réseaux sociaux ont ouvert aux sportifs un champ d'expression infini, un monde totalement nouveau et vaste; un monde libre mais terriblement compliqué, parfois dangereux, où ils sont guettés en embuscade.

Surtout lui

Paul Pogba.

Anne-Sophie Thilo l’a bien compris: elle prépare ses clients à des élans qui les dépassent. Ses principaux conseils: «Apprendre à bien se connaître. Savoir très exactement ce qu’on a envie de dire et ne pas dire. Bien réfléchir à la façon d’exprimer une opinion et aux conséquences que cela peut avoir. Avant toute chose: rester naturel.» Comme dit l'adage, mieux vaut se taire et passer pour un idiot que l'ouvrir et prouver qu'on l'est.

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