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Image: EPA AELTC POOL

Guerre des nerfs et bataille juridique autour de Wimbledon

La décision d'exclure les Russes du prestigieux tournoi de tennis suscite des réactions à tous les niveaux, certaines violentes. Les joueurs ukrainiens, eux, approuvent.
23.04.2022, 16:5423.04.2022, 23:13

En quelques mots sur Twitter, Andrey Rublev (ATP 8) a fait rejaillir tout ce que le tennis compte de vieilles brouilles et de petites lâchetés ordinaires. Ses mots sont «écrits avec le coeur», un peu avec les crocs, aussi, dans une langue qui n'est pas la sienne - l'anglais. Le Russe connaissait les risques et l'avait annoncé en préambule: «Je sais que tout ce je pourrais dire sera considéré comme faux.» Mais il l'a dit quand même.

«Je ne fais pas de politique. Je ne sais rien: je ne lis pas les journaux, je ne suis pas l'actualité, parce que je travaille dur pour jouer au tennis, c'est mon métier. Je n'ai pas davantage d'éducation. Je vais donc essayer d'expliquer ce que je ressens; et désolé pour mon vocabulaire car je ne connais pas les mots intelligents et instruits, surtout pour cette question sérieuse. Honnêtement, les raisons que Wimbledon a invoquées (réd: pour exclure les Russes et les Biélorusses) n'ont aucun sens. Il n'y a aucune logique. Je comprendrais cette décision si elle apportait ne serait-ce qu'un demi pour-cent d'aide (réd: aux victimes). Mais elle ne changera rien. Elle est totalement discriminatoire. Ce n'est pas la décision d'une démocratie et d'un monde libre.»
Andrey Rublev

Rublev a conclu en force: «Je suis Russe, je suis né en Russie, j’y ai vécu toute ma vie, je veux juste montrer que nous sommes des gens biens. Ils ne peuvent pas nous mettre tous dans le même panier.»

Andrey Rublev
Andrey Rublev

«Mensonges», répondent les joueurs ukrainiens

La réaction de ses collègues ukrainiens est outrée. Moins sur le fond que sur l'ignorance affichée comme un étendard, sinon comme un alibi, par Andrey Rublev, au prétexte d'exercer un métier prenant... L'Ukrainien Alexandr Dolgopolov, ex ATP 13 aujourd'hui au front, a rétorqué sèchement:

«Andrey, tu veux savoir ce qui se passe? Tape «Boutcha» dans google. Je suis sûr que tu as mes coordonnées, n’hésite pas à demander, je te montrerai. Ton pays est en train de commettre un génocide en Ukraine»

Alexandr Dolgopolov insiste sur l'incohérence du message: «Donc, après avoir prétendu qu’il ne sait rien, qu'il est inculte et non éduqué, Rublev nous explique pourquoi la décision de Wimbledon est antidémocratique.» Et aussi: « C’est exactement ce que son président fait et ce que leur propagande fait tous les jours: mentir! Je ne sais rien, je ne lis pas les nouvelles, je ne suis pas le gouvernement, je n’ai pas d’éducation… Mensonge! Rublev a joué en double avec un joueur ukrainien dix jours avant le début de la guerre, et oui, il sait sûrement ce qui se passe, vu qu’il a écrit « No War » sur une caméra.»

Alexandr Dolgopolov, 33 ans, a interrompu sa carrière pour rejoindre la résistance ukrainienne.
Alexandr Dolgopolov, 33 ans, a interrompu sa carrière pour rejoindre la résistance ukrainienne.

Sans réelle surprise, depuis sa base arrière de Kiev, Alexandr Dolgopolov soutient la décision de Wimbledon. Mais c'est également la position d'Elina Svitolina, depuis sa résidence vaudoise et son 25e rang mondial:

«Le fait que les Russes n’expriment pas leur opinion sur les actions de leur gouvernement reste une erreur de leur part d’un point de vue moral. Il semble aussi que les joueurs essaient de nous éviter, pour ne pas devoir débattre. Seuls quelques-uns nous ont apporté des marques de soutien, m’ont demandé si ma famille était encore en vie. Pour moi, le fait que de nombreux joueurs russes ne soient pas capables de faire preuve d’humanité reste un mystère. Nous nous voyons chaque semaine mais il n'y a aucun dialogue entre nous, y compris avec ceux qui avaient l’habitude de nous saluer. »
Elina Svitolina

Un autre argument, d'une toute autre nature, est brandi par l'ancienne joueuse ukrainienne Olga Savchuk, interrogée par le New York Times:

«Si les citoyens russes perdent leur emploi en raison des sanctions internationales, pourquoi devrait-il en être autrement des athlètes?»

Wimbledon sans points ATP ni WTA?

Plusieurs rumeurs font état de procédures judiciaires contre le All England Club, propriétaire de Wimbledon. Des joueurs russes préparent une action collective sur la base du « droit au travail», arguant d’une discrimination liée à leur nationalité et à la nature de leur profession puisque, jusqu'à nouvel avis, des personnalités russes et biélorusses sont toujours employées sur sol britannique.

Les plus virulents sont l’ATP et la WTA, dont les dirigeants tiennent une réunion importante mardi à Madrid. Les deux organes faitiers du tennis professionnel pourraient retirer tout ou partie des points à Wimbledon, qui deviendrait une vaste exhibition. L'ATP persiste: elle est en «profond désaccord» avec une décision qu'elle juge «injuste» et qui, au surplus, «crée un dangereux précédent». En marge de la polémique, le Premier ministre italien Mario Draghi serait intervenu discrètement auprès du tournoi de Rome pour qu'il applique les mêmes sanctions.

Les précédents à Wimbledon

Le Grand Chelem britannique a exclu les tennismen allemands et japonais après la Seconde guerre mondiale, durant plusieurs années. A contrario, les joueurs sud-africains n'ont subi aucune sanction pendant l’apartheid.

L'embarras de Roger Federer

Bien qu'il soit toujours membre du conseil des joueurs, Roger Federer n'a exercé aucune activité dans le tennis ces deux dernières années. A une seule exception: la promotion de la Laver Cup, «sa» compétition, dont la prochaine édition est prévue le 23 septembre prochain... à Londres.

Au terme d'un lobbying adroit, la Laver Cup est officiellement entrée dans le giron de l'ATP, dont elle tire des points et des primes substantielles. Si la configuration politique reste la même, le gouvernement britannique fera pression pour que les joueurs russes, vraisemblablement Medvedev et Rublev, ne soient pas sélectionnés. Federer aura deux choix: obtempérer et fâcher l'ATP, son partenaire privilégié. Résister et fâcher Londres, sa ville hôte. Avec de lourdes conséquences dans tous les cas.

En attendant, Roger Federer n'a pas pris position sur l'exclusion de ses collègues russes, ce qui ne manque pas de soulever de nouveaux débats sur la neutralité suisse.

Large soutien aux joueurs russes

Outre le tort causé aux athlètes, jusqu'au tort moral, la décision de Wimbledon est majoritairement condamnée pour sa dimension politique et coercitive. De nombreux joueurs, anciens ou actuels, la contestent ouvertement:

Mardy Fish

«Djokovic exclu pour un vaccin, Medvedev pour sa nationalité. Quelle époque!»

Novak Djokovic

«Je suis un enfant de la guerre et je la condamne sans réserve. Mais la décision de Wimbledon est insensée»

John Millman

« J’ai l’impression que les intérêts de l'Ukraine seraient mieux servis si Wimbledon reversait ses bénéfices aux victimes, plutôt que d'exclure les joueurs russes et biélorusses »

Billie Jean King

« Un principe fondamental de la WTA est que toute fille, si elle est assez bonne, a le droit de concourir. J'ai défendu ce principe en 1973 et encore aujourd’hui. Je ne peux pas soutenir l’interdiction d’athlètes individuels de n’importe quel tournoi en raison de leur nationalité»

Et dans les autres sports?

Le football, le hockey, le rugby, le basketball, le volley ou encore le cyclisme ont suspendu les équipes russes de toutes compétitions internationales. Les athlètes sont en revanche autorisés à poursuivre leur activité dans leurs clubs étrangers.
Dans les sports individuels, l'athlétisme, le patinage, le ski (toutes les disciplines), l'aviron ou encore le badminton ont banni tous les athlètes russes jusqu'à nouvel avis. Le tennis s'y refuse obstinément, à l'exception de Wimbledon et de quelques tournois mineurs.

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