«La VAR a modifié notre manière d’analyser les matchs»
Sébastien Barberis, pourquoi quitter la RTS après 20 ans dans le rôle de consultant?
J’ai arrêté ma carrière de footballeur professionnel en 2005 et j’ai tout de suite entamé une reconversion dans le monde bancaire. En parallèle, je suis resté actif dans le foot, comme entraîneur puis consultant, tout en conciliant cela avec ma vie de famille. Cet été, j’ai eu la chance d'être en plateau pour quatre très beaux matchs du Mondial. Je me suis dit que c’était le bon moment pour partir sur cette belle note et laisser la place à d’autres, surtout que je me suis récemment engagé dans une commission de fair-play au sein de l’Association vaudoise de football, un mandat qui me demandera du temps.
Le public vous a souvent vu en plateau, mais rarement aux commentaires, contrairement à des consultants comme Thurre, Djourou ou Comisetti. Pourquoi?
J’ai fait un ou deux directs comme co-commentateur, mais ce n’est pas forcément ce qui me passionne le plus. Le rôle d’analyste en plateau me correspond davantage. Ce sont deux exercices assez différents: en direct, il faut être très spontané, alors qu’en plateau on a davantage de temps pour préparer les séquences et développer une analyse plus réfléchie.
C'est un rôle que vous aimiez.
Oui, beaucoup. J’ai eu la chance d’être consultant à une période où le football suisse a connu de très belles années. Et chaque fois que j’arrivais sur le plateau, j’avais un peu l’impression de commencer un match. Je m’étais préparé, j’avais cette petite boule à l’estomac juste avant le direct, comme dans le tunnel qui mène à la pelouse. Puis, après l’émission, il y avait cette forme d’euphorie d’après-match: la pression retombe et on sait assez vite si on a été bon ou si on est passé à côté.
Comment sait-on quand on est passé à côté?
On le sent déjà un peu soi-même. La première intervention, c’est comme la première passe sur un terrain: si on ne l’ajuste pas tout à fait, on peut avoir l’impression de ne pas vraiment entrer dans l’émission. Et puis il y a aussi le retour de ma famille quand je rentre à la maison. On me dit parfois: «T’as été super!»… mais quand on ne me dit rien, en général, c’est suspect! (Il rit)
Qu’est-ce qui a le plus changé dans votre rôle de consultant en vingt ans?
C’est sans doute l’introduction de la VAR. Elle a modifié notre manière d’analyser les matchs, d’autant que cette technologie s’est accompagnée d’une multiplication des caméras, d’une meilleure qualité d’image et de ralentis toujours plus précis. Avant, on ne disposait parfois que de deux ou trois angles, donc on pouvait plus facilement se tromper dans l’analyse.
On pourrait donc penser que c’est plus simple aujourd’hui, puisqu’il y a moins de risques de se tromper?
Oui, mais le téléspectateur a lui aussi accès à toutes ces images. Il peut donc beaucoup plus facilement se faire sa propre opinion. Il y a vingt ans, on racontait peut-être davantage une histoire autour du match. Aujourd’hui, on est dans une analyse de plus en plus fine, avec un regard qui est aussi de plus en plus critique.
On a le sentiment qu’aujourd’hui, on demande davantage au consultant de prendre position. C’est aussi votre impression?
Oui, clairement. On attend d’un consultant qu’il dise franchement ce qu’il pense, qu’il tranche et qu’il soit capable de défendre son point de vue. Ce n’est pas forcément naturel pour moi: je suis plutôt consensuel dans la vie de tous les jours et je n’ai jamais cherché la polémique, même lorsque j’étais joueur. Ce rôle m’a donc appris à me forger une opinion, à la formuler clairement et à l’assumer jusqu’au bout.
A partir de quand avez-vous senti qu’on attendait des consultants des prises de position plus tranchées? Y a-t-il eu un tournant?
Je dirais que le Mondial au Qatar a marqué un déclic. Il y a eu beaucoup de polémiques autour de la compétition, sur des sujets qui dépassaient largement le terrain, et il était naturel qu’on en parle. A partir de là, on a davantage attendu des consultants qu’ils se positionnent aussi sur ce type de questions. Et cette évolution s’est poursuivie depuis.
Cette évolution vers des prises de position plus affirmées vient-elle d’une consigne éditoriale?
Pas spécialement. Mais aujourd’hui, on attend clairement d’un consultant qu’il exprime un point de vue et qu’il soit capable de le défendre. Par le passé, on cherchait peut-être davantage à rester neutres dans nos analyses. Quand Donald Trump est intervenu au sujet de la suspension de Balogun, par exemple, on nous a demandé ce que nous en pensions. Il y a quinze ans, on aurait peut-être répondu qu’il ne fallait pas tout mélanger et que cela relevait de la politique.
Vous évoquiez la VAR toute à l'heure, mais les datas ont elles aussi pris une place considérable. Est-ce que cela a changé votre manière d’analyser un match?
J’ai arrêté ma carrière au moment où les datas commençaient à prendre de l’importance, et je ne suis pas mécontent d’avoir échappé à cette évolution comme joueur! Quand on regarde un match, on n’a pas besoin des statistiques pour sentir quelle équipe a le momentum.
J’aime aussi beaucoup noter les changements en cours de match. On se rend parfois compte qu’un remplacement a déséquilibré une équipe ou, au contraire, complètement modifié le rapport de force.
Vous avez notamment joué à Servette et à Bâle. Cette expérience du haut niveau vous a-t-elle aidé dans votre manière d’analyser les matchs?
Oui. A Bâle, avec Christian Gross, je me souviens que lors des analyses d’après-match, le lundi, il ne s’arrêtait jamais au dernier geste sur un but encaissé. Ce qui l’intéressait, c’était de comprendre pourquoi l’adversaire avait pu se retrouver dans une position idéale pour frapper. Et parfois, il fallait remonter plusieurs minutes en arrière, à une succession d’erreurs qui avait progressivement conduit à cette situation. C’est aussi ce que j’ai toujours aimé dans le métier de consultant: ne pas seulement dire qu’un coup franc est magnifique, mais expliquer pourquoi il y a eu ce coup franc, ce qui s’est passé avant et comment l’équipe en est arrivée là.
C’est aussi pour cela qu’un match qui paraît ennuyeux au téléspectateur peut être passionnant à analyser?
Tout à fait. J’ai d'ailleurs toujours préféré les rencontres qui peuvent sembler un peu fermées ou pauvres en occasions, parce qu’elles offrent souvent énormément de matière sur le plan tactique, dans les systèmes, les déplacements ou les ajustements. A l’inverse, quand les occasions s’enchaînent, on finit surtout par sélectionner les actions les plus marquantes. Et dans ce cas, on risque davantage de simplement commenter ce que le public a déjà vu, plutôt que de lui apporter une autre lecture du match.
On a le sentiment que le public pardonne moins les erreurs des consultants. Est-ce aussi votre impression?
Oui, mais c’est surtout lié à la concurrence. Entre DAZN, blue Sport, Sky et les autres plateformes, les supporters ont souvent plusieurs possibilités pour suivre le football. S’ils ne sont pas satisfaits, ils peuvent très vite aller voir ailleurs. On zappe beaucoup plus qu’avant. Cela oblige donc à être plus pertinent, plus accrocheur, à apporter quelque chose de plus. Je pense que c’est aussi ce qui a rendu le rôle du consultant plus incisif.
