«Ils m’ont traité comme un chien»: la pépite de l'Allemagne a un parcours fou
Lorsque Younes Ebnoutalib a appris de Jürgen Klopp qu’il ferait pour la première fois partie de l’équipe nationale allemande, le jeune attaquant se trouvait justement sur un terrain de sport. «Parce que je n’avais pas entraînement», explique-t-il. Après son coup de téléphone avec le sélectionneur, les larmes lui sont venues. «J’ai repensé à l’endroit où j’étais encore il y a quelques années», raconte Ebnoutalib.
L'avant-centre de 23 ans a fait ses débuts internationaux ce jeudi face aux Pays-Bas (1-1), en Ligue des nations. Il a joué 60 minutes à Amsterdam, remplaçant Kai Havertz – blessé – dès la 30e.
Il pourrait vivre sa deuxième cape, ce dimanche (20h45) contre la Grèce.
Avec sa grande passion pour le football et sa joie sincère après cette convocation, Ebnoutalib apporte une fraîcheur bienvenue dans le football moderne. Cela tient aussi au parcours inhabituel qu’il a derrière lui, et au fait qu’il a découvert très tôt les côtés sombres du football professionnel.
Quartier sensible et discipline de fer
Ebnoutalib n’a jamais évolué dans une sélection nationale juniors. Ni pour le Maroc, le pays de son père, ni pour l’Allemagne, où il est né et a grandi. Selon les standards actuels, il a démarré tard. Il n’a pas appris à jouer au football dans l’un de ces grands centres de formation aujourd’hui décriés en Allemagne en raison des récents échecs de l’équipe nationale, mais dans le quartier de Nordweststadt, à Francfort, un quartier sensible marqué par la drogue et la criminalité.
Certains de ses amis ont mal tourné, mais ils ont tenu Younes Ebnoutalib à l’écart de tout cela. Lui avait le football et, avec lui, une perspective d’avenir.
Très tôt déjà, Younes Ebnoutalib fait preuve d’une discipline considérable. «A 11 ans, j’ai développé une vision en tunnel», raconte-t-il dans un portrait particulièrement intéressant du magazine spécialisé 11Freunde.
Son frère ajoute: «C’était maladif, vraiment.» Il lui arrive de sécher les cours le matin pour aller sur un terrain de football. Durant sa jeunesse, il s’entraîne parfois tellement qu’il développe des problèmes cardiaques et doit consulter un cardiologue. Et lorsque son équipe se retrouve au restaurant après les matchs pour manger, il apporte son propre repas, plus sain.
Pourtant, à 18 ans, il évolue toujours dans un club de sixième division. C’est alors qu’il est repéré par un «recruteur indépendant». Il sait aujourd’hui qu’une telle fonction n’existe même pas. Mais l’homme paraît sérieux et gagne également la confiance de son entraîneur chez les jeunes et de son père, médaillé d’argent en taekwondo aux Jeux olympiques de 2000. Ce qui suit raconte comment des individus sans scrupules ont exploité les espoirs et l’ignorance – mais aussi la naïveté – d’un jeune footballeur.
La «mafia des Balkans» et la grave blessure
Younes Ebnoutalib raconte son histoire saisissante à 11Freunde. Comment on lui promet un contrat professionnel avant de l’envoyer à Pérouse en Italie, en 2022. Comment, sans parler italien, il arrive seul et se retrouve d’abord placé dans un appartement avec d’autres jeunes. «Un appartement dégueulasse. A dix», confie-t-il.
Il dort sur un matelas sale dans un lit superposé, il y a de la moisissure dans la salle de bains, les toilettes sont répugnantes, il n’y a pas de Wi-Fi, mais des cafards. Il n’est autorisé à s’entraîner qu’avec les M19. Le recruteur promet au jeune Allemand de s’occuper de tout et lui assure que, dès le lendemain, il pourra s’entraîner avec les professionnels.
Mais le coach de la première équipe ne fait que lui hurler dessus et le chasse du terrain. Le technicien ne sait même pas qui est ce jeune joueur... Avec du recul, Ebnoutalib raconte:
Peu après, lorsqu’il veut retourner chez lui à Francfort, trois hommes le contactent et tentent de le convaincre de rester. L’attaquant part malgré tout, mais revient après un coup de téléphone avec le recruteur. Cette fois, tout doit aller mieux. Le club de Serie B veut l’engager et l’intégrer progressivement chez les professionnels. Une fois encore, Ebnoutalib fait preuve d’une grande crédulité.
Au moment de signer le contrat, les trois hommes apparaissent, un Serbe et deux Italiens, et se présentent comme ses agents. Ebnoutalib ne comprend pas un mot du contrat rédigé en italien.
Il s’agirait d’un contrat d’un an lui rapportant 1000 euros par mois. «Tout est en ordre, fais-nous confiance», le rassurent-ils.
L'Allemand apprend plus tard qu’il a signé pour six ans. Le recruteur parle d’un malentendu et assure qu’il va régler le problème. Durant les premiers mois, Ebnoutalib ne reçoit aucun argent, continue à ne pouvoir jouer qu’avec les M19 et ne s’entraîne pratiquement jamais avec les professionnels. Il n’est pas le seul joueur à se retrouver dans cette situation. A la fin de la saison, le Francfortois veut partir, mais le recruteur lui annonce soudain:
Soit les fameux six ans du contrat qu'il ne comprenait pas...
Ebnoutalib s’en va malgré tout. «Je ne retournerai jamais là-bas. Peu importe combien de temps ils me suspendront», se dit-il sur le moment. Par l’intermédiaire de son père, il fait la connaissance d’un agent sérieux: Mourad Amami, qui s’est déjà occupé de joueurs de Bundesliga. Celui-ci veut faire résilier le contrat à Pérouse, mais le club refuse.
L'«agent» serbe appelle alors Amami:
Selon Ebnoutalib, Amami ne se laisse pas intimider. Pas même lorsque l’homme l’attend devant son hôtel à Pérouse et le menace de violences. Mais le courage d’Amami ne change rien. Le directeur sportif de Pérouse refuse de laisser partir l’attaquant. Finalement, le salut du jeune footballeur vient – aussi étrange que cela puisse paraître – d’une grave blessure.
Durant l’hiver 2023/24, il se fracture le métatarse. Soudain, Pérouse accepte finalement de résilier le contrat. «L’une des meilleures nouvelles de ma vie», confie Ebnoutalib. Après un an et demi, le cauchemar est terminé.
Renaissance en Allemagne puis explosion
Pour la nouvelle saison, il rejoint Giessen, en Regionalliga, la quatrième division allemande. Il peut enfin prendre son envol. «J’ai tout de suite cartonné», raconte-t-il. Après seulement trois matchs, le club de troisième division de Dresde manifeste son intérêt pour lui. L'avant-centre refuse:
Et cette fois, son pari est payant.
En janvier 2025, il signe à Elversberg, en deuxième division. Il y découvre alors une autre facette du sport professionnel:
Là-bas, il peut se concentrer pleinement sur le football. Cela se voit aussi sur les réseaux sociaux, où il ne se montre qu’en tenue de travail. Après six mois d’adaptation, l'attaquant explose et, soudain, tout s’accélère pour lui. Lors de chacune de ses trois premières titularisations, il inscrit un doublé. A l’issue du premier tour, il compte douze buts en 17 apparitions. L’Eintracht Francfort le veut. Le club de sa ville natale. Son rêve.
Pour lui, il est rapidement clair qu’il veut être transféré. Mais forcer son départ? Il n’en est pas question. Il déclare à l'époque:
Ceux qui connaissent l’histoire de Younes Ebnoutalib savent d’où vient cette gratitude.
En janvier de cette année, Francfort débourse finalement huit millions d’euros pour Ebnoutalib, qui marque dès ses débuts au Waldstadion contre le Borussia Dortmund. Mais il se blesse peu après et ne joue ensuite que rarement. Sans doute une erreur de la part de l’entraîneur Albert Riera, licencié depuis. Car Ebnoutalib s’épanouit désormais à nouveau sous les ordres d’Adi Hütter. Le colosse (191 cm) inscrit cinq buts lors des cinq premiers matchs de la saison. Avec, à la clé, une convocation avec l'Allemagne pour les rencontres face aux Pays-Bas et à la Grèce.
Klopp est conquis
En choisissant l’Allemagne, Younes Ebnoutalib a suscité de la colère au Maroc. Le pays de son père le voulait lui aussi, n’a d’abord pas accepté sa décision et lui a également envoyé une convocation officielle en équipe nationale. Mais pour le joueur de 23 ans, les choses étaient claires:
L’admiration est réciproque. Le nouveau sélectionneur allemand s’est montré conquis par l’enthousiasme d’Ebnoutalib et ravi de voir à quel point celui-ci était heureux d’avoir été convoqué. Avec les nombreux autres nouveaux venus, l'attaquant de Francfort pourrait précisément apporter le vent de fraîcheur dont l’équipe nationale allemande a désormais besoin. Par sa personnalité, mais aussi par ses qualités sur le terrain.
Ebnoutalib est le prototype du footballeur de rue: intrépide, créatif et porté sur le dribble. Il ne connaît pas la peur face aux défenseurs. Et pourquoi l’aurait-il? Après tout, il a déjà surmonté des obstacles bien plus grands.
Adaptation en français: Yoann Graber
