«Rafa» sur Netflix vous laisse entre admiration et malaise
Au départ, Rafa ressemble à une ode au tennis, avec des combats mythiques, quasi mythologiques, face à Federer, puis Djokovic. Un docu-série mélangeant des témoignages actuels et des archives folles, qui donnent presque envie de ressortir sa propre raquette, le talent en moins.
Jusqu'à ce que le malaise s'installe, et qu'une question vienne nous hanter: peut-on réellement glorifier la souffrance quasi omniprésente de l'homme, si cette dernière permet d'en faire l'un des meilleurs joueurs de tous les temps?
La nostalgie d'une époque
Sortie en plein Roland-Garros, la série tombe au moment le plus cruel et le plus parfait possible. D'un côté, un tournoi parisien qui peine à faire vibrer, avec déjà plus que deux joueurs du top 10 dans le tableau masculin avant même la deuxième semaine. De l'autre, quatre épisodes qui replongent dans les plus belles années du tennis, et rappellent ce qu'il était le à l'époque où Nadal, Federer et Djokovic se livraient une guerre sans merci.
Dès les premières minutes, les nostalgiques prennent une claque. On replonge dans la finale de Coupe Davis 2004 à Séville, lorsque Nadal, 18 ans à peine, est propulsé face à Andy Roddick après le forfait de Juan Carlos Ferrero. Le premier set est catastrophique.
Le gamin se fait bombarder d'aces par l'Américain au service nucléaire. Puis, la bascule. Nadal se transforme. Devant son public, il devient ce matador que le monde entier découvrira à Roland-Garros l'année suivante.
Et les souvenirs s'enchaînent. Les images granuleuses des années 2000, les débardeurs sans manches qui laissent dépasser un biceps gauche de la taille d'un jambon ibérique, le pantacourt, les cheveux longs, les interviews hésitantes en anglais... Des souvenirs doux et piquants à la fois, qui semblent appartenir à une autre époque, plus brute, mais aussi plus romantique. Sur le papier en tout cas.
Netflix joue d'ailleurs énormément avec cette nostalgie. Les images du jeune Nadal sont contrebalancées par celles de 2024. Le champion aux cheveux longs est devenu un homme inquiet, anxieux, usé. Le regard n'est plus tout à fait le même. Le corps non plus.
La souffrance comme moteur
Très vite, la série montre autre chose que les trophées. Elle raconte la souffrance. La douleur comme mode de fonctionnement. La destruction progressive d'un corps, et peut-être aussi d'une partie d'un homme, au nom de la performance.
Nadal vit avec le syndrome Müller-Weiss depuis ses 18 ans. Une maladie rare du pied qui le fait souffrir depuis pratiquement toute sa carrière. Très tôt, il comprend qu'il joue avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Alors il pousse son corps jusqu'aux limites. Encore. Et encore.
Le documentaire montre aussi qu'il n'était pas seul à pousser. L'épisode centré sur Toni Nadal laisse un goût de malaise. Le mythique entraîneur et oncle de Rafa y apparaît comme une figure à la fois centrale et franchement toxique par moments. Et ce ne sont même pas les autres qui décrivent un homme si dur. C'est lui-même.
Face caméra, Toni Nadal explique par exemple que lorsqu'il était jeune, Rafael n'avait pas le droit de boire pendant la première heure d'entraînement. Selon lui, c'est dans la souffrance qu'on apprend. Une phrase qui, en 2026, sonne moins comme une méthode old school que comme un énorme red flag. Mais le plus troublant reste probablement l'ascendant psychologique qu'il exerce sur son neveu.
Même adulte, même multimillionnaire, même légende absolue du tennis, Nadal semble encore terrorisé à l'idée de le décevoir. Il raconte que plus jeune, après un entraînement particulièrement difficile dont il s'en va en pleurs, il rentre chez lui sans oser en parler à ses parents, par crainte de ce qu'ils auraient pu dire de Toni.
Une peur de son oncle qui ne le quitte pas à l'âge adulte. C'est encore vrai lorsque Carlos Moya est appelé pour rejoindre l'équipe, et ainsi apporter une approche moins brutale. L'ex-joueur doit travailler en binôme avec Toni. Une décision que Nadal n'ose pas annoncer lui-même à son oncle. C'est son père, frère de Toni, qui s'en charge.
Sauf que Toni décide finalement de se retirer. Une décision qu'il n'annonce pas directement à Rafa. Le joueur l'apprend… par voie de presse. Le documentaire juxtapose alors deux interviews. Celle de cet oncle qui affirme que cette méthode n'a choqué son neveu. Puis Rafael apparaît à l'écran et dit exactement l'inverse. Une séquence lunaire qui raconte beaucoup du lien entre les deux hommes.
Le corps qui lâche petit à petit
Au fil des épisodes, les blessures se multiplient. Le pied. Puis le genou. Puis le reste du corps qui compense. Nadal se met à gober des anti-inflammatoires. Parfois avant même d'avoir mal, par peur de la douleur à venir, et ce, contre l'avis de son équipe. Un abus qui lui vaut des trous dans les intestins.
Mais le tennisman ne s'arrête pas là et repousse encore les limites de son corps. Pour jouer Roland-Garros en 2022 malgré la douleur, il mise sur des injections anesthésiantes dans le pied. Et le plus fou? Il gagne le tournoi.
C'est là tout le malaise du documentaire. Nadal lui-même assure que sans les antidouleurs, il n'aurait probablement jamais remporté 10 ou 12 de ses titres du Grand Chelem. Alors que faire de cette information? L'admirer encore plus? S'en inquiéter? Les deux à la fois?
D'ailleurs, Netflix ne cherche jamais à trancher. Le documentaire ne transforme pas Nadal en victime. Il ne diabolise pas totalement Toni non plus. Il laisse simplement flotter une question très inconfortable: combien de souffrance est-on prêt à saluer quand elle produit un tel champion?
L'homme timide derrière la star
Au milieu de cette démonstration de souffrance, il y a aussi des moments d'une grande tendresse. Le clan de Majorque, où toute la famille vit sous le même toit. Les repas de famille, où il a le loisir d'être un homme normal. Sa femme, son amour de toujours, qu'il connaît depuis l'enfance, et avec qui il échange des SMS en souriant, ado, sur un vieux Nokia. Ou le fait qu'il ait vécu chez ses parents jusqu'à plus de 30 ans.
Mais aussi son anxiété qui lui assèche littéralement la gorge. Sa peur de décevoir son oncle, qui le pousse toujours plus. Ses tocs et routines, qui lui font honte, mais dont il n'arrive pas à se défaire car ils lui donnent un sentiment de contrôle. Son image de sex-symbol, dans des pub en caleçon, qui le met mal à l'aise. Ou les shots de tequila qu'il demande «pour se détendre» lorsqu'il tourne dans un clip avec Shakira.
Rafa dans le clip de Gypsy:
Petit à petit, on réalise que derrière le la légende se cache surtout un garçon timide, qui n'aime pas la lumière, et qui veut juste jouer au tennis. Et c'est peut-être ça le plus triste. Voir à quel point cet amour finit par se confondre avec la souffrance.
En paix…?
Le dernier épisode vous passe les tripes au mixeur. Intitulé En paix, on y voit un Nadal qui peine à accepter qu'à 37 ans, son corps ne suit plus. Les défaites deviennent plus fréquentes. Les images d'archives rattrapent progressivement le présent.
Puis vient ce Roland-Garros 2024, et la défaite contre Zverev au premier tour. Inévitablement, les questions sur la retraite, les doutes, puis la décision, inéluctable, et les adieux officiels en octobre. Et enfin, cette cérémonie hommage l'année suivante à Roland-Garros, avec Federer, Djokovic et Murray réunis sur le court, et les premiers mots d'un discours que le champion consacre malgré tout à Toni.
Dans les tribunes, tout le monde pleure. Derrière leur télé, les téléspectateurs aussi. Et pour quiconque n'a pas encore digéré la fin de cette époque, revoir ces images d'il y a un an fait encore une fois remonter les larmes.
Parce qu'en regardant le docu-série Rafa pendant ce Roland-Garros 2026 un peu fade, difficile de ne pas ressentir un immense vertige. Oui, cette époque du tennis était magique. Non, on ne reverra sûrement jamais trois monstres pareils se battre pendant plus de 20 ans.
Mais à la fin du dernier épisode, où l'on se demande si Rafa a vraiment raccroché les raquettes «en paix», une autre pensée s'impose. Si cette grandeur-là exigeait autant de souffrances, alors peut-être qu'il est normal que le sport moderne cherche désormais à ralentir un peu la machine.
Et à ne plus applaudir le fait de sacrifier un gamin qui aime juste jouer au tennis sur l'autel de la performance.
