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«Si je te vois, je te bute»: commenter un derby romand est risqué

«Si je te vois, je te bute»: commenter un derby romand, c'est risquer sa vie

Menacés, insultés, agressés, Philippe Ducarroz et Laurent Bastardoz racontent le métier impossible de commentateur quand deux clubs romands de hockey, comme Fribourg et Lausanne en ce moment, s'affrontent sur la glace. «On nous accusait systématiquement d'être en faveur de l'autre équipe.»
04.04.2024, 18:5204.04.2024, 22:23
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«C'est arrivé après un match de hockey à Genève, en pleine nuit. Un fan du GSHC un peu bourré a trouvé mon numéro et m'a appelé. Il m'a dit: "T'es qu'une grosse merde. Si je te vois, je te bute."»

A l'époque, c'était autour des années 2010, les supporters Grenat trouvaient que Laurent Bastardoz aimait un peu trop Gottéron. «Ils me traitaient de paysan fribourgeois», se souvient le commentateur sportif avec un sourire qui exprime moins la nostalgie que la résignation. Le journaliste de la RTS n'était pas mieux reçu chez les Dragons. «Là-bas, on estimait au contraire que je soutenais Genève. Les fans m'appelaient "Bastardoz-Cul de jet d'eau".»

Au cours de ses treize ans d'antenne (série en cours), Laurent Bastardoz a reçu des centaines de courriers l'accusant de partialité. Le paroxysme de l'absurde a été atteint après un derby romand. «J'ai reçu deux mails: le premier m'accusait d'être pour Genève, le second pour Fribourg. J'ai fait un copier-coller des deux messages et je les ai envoyés aux auteurs, pour qu'ils se rendent compte du non-sens de leurs remarques.»

Un garde du corps en renfort

Depuis lundi, ce sont Lausanne et Fribourg qui s'affrontent en demi-finales des play-off. Les joueurs n'ont pas le droit à l'erreur; les commentateurs non plus. Lors du premier match, un fan lausannois a été vexé de constater que l'envoyé spécial de MySports avait crié plus fort pour le but des Dragons que pour celui de son équipe. Le journaliste en a pris pour son grade sur les réseaux sociaux. «Comme dit l’adage, dans notre métier, si tu veux un ami, prends un chien», pouffe Philippe Ducarroz.

Ducarroz au micro.
Ducarroz au micro.Image: TSR

Cet autre monument de la TV romande revendique plus de 3500 directs dans sa riche (et turbulente) carrière. Il s'est fait cracher dessus à Lausanne, agressé à Genève et évacué de la patinoire à Fribourg. Philippe Ducarroz a fini par prendre un chien garde du corps. «Peu importe ce que je disais, il y avait toujours quelqu'un pour la ramener.» Pour lui laisser un message sur le répondeur («j'ai arrêté de les écouter») ou lui en expédier d'autres par écrit. Une lettre est d'ailleurs encadrée dans ses WC, juste au-dessus du papier toilette. On distingue une écriture calligraphiée, sans la moindre faute d’orthographe, par laquelle un fan lui exprime son admiration: «Avec ta sale gueule de bouseux très laid, honte à toi d'oser te montrer»

Il était de notoriété public, pourtant, que Philippe et Laurent n'étaient supporters d'aucun des clubs qu'ils commentaient. Le premier a toujours soutenu le FC Fribourg, le second le HC La Chaux-de-Fonds et Neuchâtel-Xamax. Mais il suffisait d'une phrase malheureuse prononcée dans le feu de l'action pour les griller auprès du public. C'est ce qui arrivé à Laurent Bastardoz après un derby des Zaehringen entre Gottéron et Berne. Il n'a jamais oublié. Et raconte:

«C'était en 2008. Cette année-là, Fribourg avait réussi l'exploit d'éliminer Berne lors des quarts de finale (4-2). À la fin du match, le réalisateur avait fait un gros plan sur les trois étrangers de Berne. J'ai alors dit: "Gottéron est qualifié et c'est génial, mais en même temps, on ne peut que regretter l'élimination des Bernois à ce stade de la compétition tant ils ont dominé la saison régulière." Or cette phrase, a priori anodine, m'a poursuivi pendant des années. Je n'avais pourtant fait que mon travail. Ce n'était pas méchant, et pas contre Fribourg: il se trouve que j'avais fait un reportage deux semaines avant sur le trio des étrangers bernois et j'avais trouvé ces gars vraiment sympas. Quand tu les vois pleurer sur la glace, tu as le droit de dire que c'est dommage pour eux, non?»
Laurent Bastardoz en plein direct.
Laurent Bastardoz en plein direct.Image: rts

Le journaliste avait reconnu lui-même que pendant le match, il n'avait pas été très bon. Mais il ne s'attendait pas à ce que son commentaire suscite un tollé jusque dans La Liberté, où il s'était fait descendre par un confrère outré. On pouvait y lire un long texte à charge contre ce reporter «désordonné, imprécis, vaseux, incompétent et bête». Et le journaliste fribourgeois de conclure: «Quelle pitié! (...) D'ailleurs, tenez, vous savez quoi? On regrette l'élimination de Berne. Si, si, voilà ce qui a été dit sur le plateau de la TSR: "On regrette l'élimination du grand Berne".»

Laurent Bastardoz et son critique s'étaient vus par la suite et avaient fait la paix. Ce n'était pas méchant, il n'y avait rien de personnel. C'est toujours comme ça: les reproches s'adressent au commentateur, mais les attaques touchent l'homme. C'est pour cela que Laurent Bastardoz n'a jamais hésité à confronter ses détracteurs à la réalité de son métier. Le fan qui l'avait menacé de mort a même été invité par le journaliste de la RTS. «Comme je n'étais pas en direct, je l'ai mis à l'épreuve en lui laissant le micro au début du 2e tiers lors d'un match de son équipe. Il était complètement largué. Après deux minutes, il a posé son casque et s'est excusé.»

«Il s'est jeté sur moi»

Philippe Ducarroz s'est lui aussi réconcilié avec tous les contempteurs qu'il a croisés, même les plus virulents, comme ce supporter genevois qui voulait le câliner un peu aux Vernets.

«J'étais sur la glace pour faire des interviews et un gars s'est jeté sur moi. Il était franc-fou. Par chance, son poing n'a fait qu'effleurer mon grand pif. On a eu l'occasion de discuter plus tard et on est passé à autre chose.»

Dans les médias, ce genre d'incidents est ce qu'on appelle «les risques du métier». Concrètement, le journaliste peut prendre toutes les précautions d'usage, il n'est jamais à l'abri de vivre une situation douloureuse. Laurent Bastardoz est bien obligé de le reconnaître: «Un supporter n'aime par principe ni l'adversaire, ni le commentateur du match, qu'il trouve toujours contre son club. Si un journaliste dit que sur telle action, les Lausannois ont été très bons, le fan d'Ajoie entendra que sur la même action, son équipe a été mauvaise.»

Il faut imaginer toute la complexité du métier quand, dans un derby romand, une équipe en étrille une autre. «Basta» a vécu ça et il n'a pas aimé l'après-match. «C'était lors d'une confrontation entre Fribourg et Genève. Les Dragons s'étaient imposés largement et évidemment que, dans ce genre de situation, tu vibres non pas pour une équipe, mais pour la qualité de son jeu et son efficacité. Mais ensuite, tu prends cher.» «Il y a des réussites magnifiques qui méritent qu'on s'égosille, peu importe par qui elles sont inscrites», ajoute Philippe Ducarroz.

Avec l'expérience, les deux journalistes ont fini par savoir quand les problèmes allaient arriver, ce qui ne les a jamais empêchés d'ouvrir leur bouche (c'est même pour ça qu'ils étaient payés). «Si on se force à vouloir être neutre, on va surjouer et ça va mal passer», justifie Ducarroz, un personnage "géographiquement" complexe qu'il a toujours été plus facile de juger que de comprendre. «Je suis Fribourgeois d'origine mais né à Lausanne. J'ai fait mes études en Valais et j'ai habité 25 ans à Genève. Je suis un mélange de plusieurs sensibilités romandes. Pourtant, durant toute ma carrière, les gens ont retenu que j'étais pro-fribourgeois. Ce n'était pas le cas mais bon, quand on vous colle une étiquette, c'est difficile de l'enlever.»

Philippe Ducarroz et Laurent Bastardoz en ont bavé, mais ils en ont aussi bien profité («les derbies romands te donnent des émotions incroyables», dit le second) et beaucoup appris. «Ce sont des expériences formatrices, car si tu n'arrives pas à vivre avec la critique, tu ne fais pas ce métier», souligne Ducarroz, qui a décidé d'épaissir le cuir des plus jeunes en les mettant sur les derbies lorsqu'il était à la tête de Teleclub. «Je leur ai dit que je ne commenterai plus les confrontations romandes et que c'était désormais leur tour.» Certains ont très vite appris à éteindre leur portable durant la nuit.

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