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Euro 2024: «Les foules de supporters sont positives»

Switzerland fans cheer before a round of sixteen match between Switzerland and Italy at the Euro 2024 soccer tournament in Berlin, Germany, Saturday, June 29, 2024. (AP Photo/Ebrahim Noroozi)
Les fans de la Nati se sont massés dans les stades, les rues ou les fan zones durant cet Euro 2024.Image: keystone

«Les foules de supporters sont essentiellement positives»

Les fans de la Nati se sont massés dans les stades de l'Euro 2024, ont marché en cortège avant les matchs ou se sont regroupés après les victoires dans les villes du pays. Le psychologue social Christian Staerkle plaide pour une conception positive de ces foules. Et voit dans les grands matchs de football des moments collectifs d'exception. Entretien.
07.07.2024, 19:3808.07.2024, 09:01

On a beaucoup entendu parler de «bonheur collectif», de «joie commune» lors de la victoire de la Suisse face à la France le 28 juin 2021. Une émotion collective, ça existe?
Christian Staerkle:
Oui, ces expressions sont tout à fait pertinentes. Le match en question a donné lieu à un partage d'émotions exceptionnel. Les émotions ressenties sont peut-être d'autant plus importantes que cette victoire était inattendue et hors du commun. Cela n'était pas arrivé depuis 1954 que la Suisse joue en quarts de finale d'une grande compétition. Aussi, il y a une donnée plus générale qui fait que ces émotions collectives sont de l'ordre de l'exception:

«Devant un match de foot, tout le monde a les mêmes informations exactement au même moment. Cela devient de plus en plus rare»

Une joie collective, c'est simplement une somme de joies individuelles, ou c'est quelque chose en plus?
Si on avait seulement affaire à une somme de joies individuelles, tout le monde regarderait le match dans son salon. Le bonheur collectif est un tout qui est plus que la somme de ses parties. En assistant à un match au sein d'une foule, encore plus si c'est dans le stade, les gens sont très attentifs à ce qui se passe autour d'eux. Cela crée des sensations vécues autrement que de simples sensations individuelles. Ce n'est pas seulement l'hypothétique victoire qui s'en retrouve célébrée, mais la communauté qui s'identifie aux vainqueurs.

Switzerland fans celebrate on the stands at the end of a round of sixteen match between Switzerland and Italy at the Euro 2024 soccer tournament in Berlin, Germany, Saturday, June 29, 2024. Switzerlan ...
Les fans de la Nati dans le stade de Berlin pour le 8e de finale de l'Euro 2024 contre l'Italie. Image: keystone

Dans votre domaine, la psychologie sociale, on parle carrément de «psychologie des foules». En quoi un ensemble de personnes peut-il avoir une psychologie?
Gustave Le Bon a sorti son livre Psychologies des foules – un classique des sciences sociales – en 1895 en affirmant que les gens deviennent des sortes d'animaux quand ils se trouvent dans des foules. Ils perdent leur capacité de jugement, leur rationalité, leur individualité. Ce sont alors les foules qui ont comme un corps et une âme. Selon Le Bon, en gros, les foules sont menaçantes. C'était l'époque des grandes luttes ouvrières, tout cela avait donc une résonance politique.

«Mais cette vision des foules comme d'un danger persiste aujourd'hui, en filigrane. On voit comment les médias abordent les mouvements sociaux, par exemple»

Avons-nous raison de porter ce regard négatif sur les foules, où l'individu s'effacerait devant le groupe et la raison devant les passions?
Pas vraiment. Pour ma part, je pense que les foules, de supporters en l’occurrence, sont essentiellement positives. Les foules ne font pas n'importe quoi. Chacune d'elle a ses propres règles de fonctionnement.

Il y a tout de même des exemples de regroupements qui semblent dérailler, déconner. Ne pensons qu'aux hooligans. La foule n'est-elle pas fondamentalement propice aux fameux «débordements»?
Il y a une variété de foules comme il y a une variété d'individus. On trouve des foules inclusives et des foules exclusives. Tout cela dépend de la situation au cas par cas: ce qui est permis, ce qui n'est pas permis, la manière dont les gens réagissent à l'intérieur de la foule... Dans le cas de la victoire de la Suisse en huitièmes de finale de l'Euro 2021, il était socialement OK de klaxonner dans un village à une heure du matin. Pour ce qui est des débordements, cela peut arriver, comme dans n'importe quelle situation.

Comment expliquer que le football prenne une telle dimension dans la société?
Peu de sports ont un caractère universel tel que celui du football: on en joue un peu partout dans le monde. Il s'agit aussi d'un jeu aisément compréhensible. La dimension nationale vient enfin s'ajouter au reste. Aucun autre sport n'arrive à engendrer un tel lot d'émotions collectives. Federer avait beau être brillant, il n'y avait aucun cortège de klaxons dans la rue. Avec le foot, tout bascule en une fraction de seconde, c'est inattendu et passionnant.

Il est frappant de voir avec quelle facilité les gens se mettent à dire «nous» avec le football. Ça aussi, c'est une exception dans une société très fracturée, guère sensible à l'idée de communauté nationale?
Il y a une forte présence de l'individualité dans notre société, mais cette dimension est à la surface. Il reste un fort besoin d'appartenance. Simplement, les communautés ont changé: elles sont maintenant numériques, politiques ou encore des communautés de croyances. Le spectacle d'un grand match de football est une bonne occasion pour satisfaire le besoin de se fondre dans un groupe plus large, à savoir une nation:

«On a beau parler d'individualisme, nous restons un monde de nations»
Après la victoire historique contre la France à l'Euro 2021, les rues du pays (ici Lausanne) s'étaient embrasées.
Après la victoire historique contre la France à l'Euro 2021, les rues du pays (ici Lausanne) s'étaient embrasées. image: watson

Le besoin de s'identifier à un pays est-il finalement à la base de ce phénomène?
Oui, il y a clairement un sursaut d'identification nationale, dans le cas du football. Bien sûr, il n'est pas dit qu'il subsiste une fois la liesse passée. Mais il est établi que les êtres humains aiment avoir une «identité sociale positive», c'est-à-dire une comparaison positive avec d'autres groupes. Il y a une identité positive à la portée de tous, on saute donc sur cette occasion-là.

Cet article est adapté d'une première version publiée le 3 juillet 2021 sur notre site.

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source: sda / ian hodgson
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