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Les téléspectateurs entendront peut-être bientôt les discussions sur le terrain entre les arbitres et les footballeurs.
Les téléspectateurs entendront peut-être bientôt les discussions sur le terrain entre les arbitres et les footballeurs. image: keystone/shutterstock

Des micros sur les arbitres de foot? Bonne idée, mais risquée

La fédération française de football veut permettre aux téléspectateurs d'entendre les discussions entre les hommes en noir et les joueurs. L'idée séduit, mais beaucoup de choses changeraient sur un terrain, à commencer par le niveau de langage.
27.02.2022, 08:5909.03.2022, 09:22
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On est sans doute beaucoup, derrière notre télévision, à vouloir savoir ce qui se dit parfois entre l'arbitre et les joueurs. Cette envie pourrait bientôt devenir réalité pour ceux qui regardent le championnat de France. Et pour cause: la fédération française de football (FFF) a adressé très récemment une demande à l'International Football Association Board (IFAB) – le garant des règles – pour que les directeurs de jeu soient équipés de micros pendant les matchs.

Les amateurs du foot suisse devront, eux, patienter. Il n'est pas prévu d'installer bientôt un tel dispositif dans notre championnat. «On y avait pensé il y a quelques mois», avoue Christophe Girard, président de la commission des arbitres de l'Association suisse de football (ASF). «C'est un sujet que nous devons d'abord approfondir et nous aimerions voir en détail quel contenu ou quelles conditions techniques seraient nécessaires pour même penser à le mettre en œuvre. Mais avant de plancher sérieusement sur cette idée, il faut encore qu'on prenne mieux en mains la VAR, que nous n'avons pas depuis très longtemps. Chaque chose en son temps.»

Pourtant, le boss est très favorable à cette initiative. Son premier argument: la pédagogie. «Entendre ce que les arbitres disent permet aux téléspectateurs de mieux comprendre la difficulté de ce rôle, en se rendant compte de tous les paramètres qu'il faut gérer sur le moment», analyse Christophe Girard.

De l'amour dans un monde de brutes

Le public, pourfendeur historique et inlassable des arbitres, deviendrait donc plus empathique envers eux. C'est aussi le souhait de Sébastien Pache, ancien sifflet de Super League. «Mettre des micros aux arbitres permettrait de les humaniser», tranche cet autre fervent défenseur de l'initiative.

Le Vaudois rappelle un autre avantage de celle-ci, que de nombreux experts – arbitres, présidents de club et dirigeants de la ligue – ont mis en avant en France:

«Les arbitres auraient la possibilité de mieux vendre leurs décisions, de les expliquer aux téléspectateurs. Là encore, il y a un rôle pédagogique»
Sébastien Pache, ancien arbitre de Super League

Autrement dit, davantage de transparence serait bénéfique pour tout le monde.

«On pourrait même mettre en surimpression le point du règlement associé à la décision», imagine dans ce sens Christophe Girard. Mais sa proposition a aussi une visée protectrice. Parce que, même si les micros permettraient d'expliciter les choix des hommes en noir, ils n'empêcheraient pas toutes les critiques à l'encontre de ces derniers. Notamment sur leur argumentation. «On subira forcément toujours l'ignorance d'une partie du public», concède le représentant de l'ASF. Alors autant la réduire au maximum. «Une idée serait d’agir comme en football américain ou alors en rugby. C'est-à-dire que l'arbitre ne commente "publiquement" une décision que si tout le monde dans le stade doit l'entendre.»

Il se base sur un constat récent pour donner un autre argument de poids à l'ouverture des micros.

«Pendant les restrictions dues au Covid-19, à cause des stades vides, on entendait beaucoup mieux ce que les joueurs et les staffs disaient. Et on a observé une baisse des attaques verbales et de l'agressivité contre les directeurs de jeu»
Christophe Girard, président de la commission des arbitres de l'ASF

Il y a fort à parier que le mécanisme serait identique avec des dialogues parfaitement audibles à la télévision.

Plutôt Verlaine que gangsta rap

L'idée de sonoriser les interactions des arbitres est donc prometteuse. Mais elle n'est pas si facile à mettre en place. Plutôt que d'inconvénients, Christophe Girard préfère parler de «points de vigilance». Le premier d'entre eux: une grosse adaptation du langage des acteurs sur le terrain. «Il y a beaucoup de vulgarité sur une pelouse, ça pourrait choquer des téléspectateurs qui n'y sont pas habitués», prévient-t-il.

Les Portugais Cristiano Ronaldo et Joao Moutinho remontés comme des coucous contre l'arbitre au Mondial 2014.
Les Portugais Cristiano Ronaldo et Joao Moutinho remontés comme des coucous contre l'arbitre au Mondial 2014. image: keystone

La grossièreté ne vient généralement pas des directeurs de jeu, mais même eux devraient faire des efforts. «En France, le langage des arbitres est plus lisse, plus soigné qu'en Suisse», compare Christophe Girard. «Ils ont l'habitude de vouvoyer les joueurs, de les appeler "Monsieur", d'avoir une communication davantage professionnelle. Il faudrait le faire aussi chez nous, avec des micros.»

Mais, à en croire Sébastien Pache, cette aseptisation du langage comporte un risque pour les hommes en noir: perdre leur spontanéité. Et il impacterait négativement leur gestion des joueurs et, in fine, du match.

«Sur un terrain, un arbitre a une manière de communiquer différente avec chaque joueur. Certains d'entre eux ne comprennent que le langage des cartons, d'autres sont beaucoup plus diplomates. Avec ceux-ci, on peut se chambrer, avoir des small talks, ça crée un lien de confiance. Ce serait beaucoup plus difficile de le faire avec des micros. Et en uniformisant leur langage, les arbitres risquent de perdre un peu de leur personnalité, or c'est justement ce qui leur permet de s'affirmer.»
Sébastien Pache
Sébastien Pache en train de calmer les ardeurs lors d'un GC-YB en 2013.
Sébastien Pache en train de calmer les ardeurs lors d'un GC-YB en 2013. Image: KEYSTONE

Il faudrait aussi déterminer quand ouvrir les micros. «La seule option que je vois, c'est de le faire uniquement quand il y a des interactions avec les joueurs», tranche l'ancien arbitre. «80% du temps, ce qui se dit sur un terrain de foot n'est pas intéressant pour le public», appuie Christophe Girard.

Mais il met en garde sur une subtilité:

«Il serait dangereux de demander aux arbitres d'actionner eux-mêmes un bouton pour le son, c'est une tâche en plus à avoir en tête et qui risquerait de les déconcentrer dans leur mission principale, qui reste l'arbitrage»
Christophe Girard

Le chef de la commission des arbitres de l'ASF verrait bien un technicien de la VAR s'occuper de ça.

La VAR, justement, Sébastien Pache estime qu'il est crucial que le public puisse entendre les interactions qu'elle a avec l'arbitre sur le terrain, par souci de transparence. Il rejoint les aspirations du Français Olivier Lamarre, président du syndicat des arbitres de football d'élite (SAFE), qui affirmait dans L'Equipe qu'«aux clubs qui paient le VAR, la goal-line technology et le salaire des arbitres, il est normal de fournir des explications».

Pour un gros kif, schwizerdütsch obligatoire

L'ancien officiel de Super League pointe une dernière difficulté, propre à la Suisse.

«Contrairement à la France, où la grande majorité des dialogues sur le terrain se font en français, il y a beaucoup de langues différentes sur nos terrains. Je ne suis pas certain que des téléspectateurs genevois seraient très intéressés à entendre une discussion en suisse-allemand»
Sébastien Pache

Cette spécificité exigerait donc une adaptation supplémentaire du dispositif, déjà forcément coûteux. Mais comme Amazon – le diffuseur de la Ligue 1 – et les dirigeants du foot français, Sébastien Pache et Christophe Girard estiment que cette technologie améliorerait l'expérience du téléspectateur, de plus en plus immergé. «Tant que ce n'est pas au détriment des acteurs, le sport de haut niveau doit avant tout être un spectacle», plaide le chef de la commission des arbitres de l'ASF.

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source: boredpanda
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